Rassemblement à Moscou en soutien au Donbass, 2014. Photo : Iouri Timofeev

Rassemblement à Moscou en soutien au Donbass, 2014. Photo : Iouri Timofeev

Un texte de propagande russe : « L’avènement de la russie et d’un monde nouveau »
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Desk Russie publie une tribune qui expose les visées profondes de l’Etat russe dans la guerre lancée contre l’Ukraine. Son auteur est Piotr Akopov, un commentateur nationaliste en vue à Moscou qui exprime l’essence de l’ideologie poutinienne. Longtemps considérées marginales, ces idées sont désormais brandies comme dominantes au sein du pouvoir. Alors que l’offensive contre l’Ukraine n’en était qu’a ses débuts, ce texte a été mis en ligne le 26 février par l’agence Ria Novosti : pour clamer victoire et annoncer l’avènement d’un nouvel ordre mondial. Mais comme la guerre éclair n’avait pas brisé la résistance du peuple ukrainien, le texte a été promptement retiré du site de l’agence. Traduit par notre lectrice Nastasia Dahuron, ce texte titré L’avènement de la Russie et d’un monde nouveau reste accessible dans les archives d’Internet.

Un monde nouveau naît sous nos yeux. L’opération militaire russe en Ukraine nous fait entrer dans une nouvelle ère, une ère à trois dimensions, qui plus est. À laquelle s’ajoute une quatrième, bien entendu : la dimension intérieure de la Russie. C’est une époque nouvelle qui s’ouvre, tant d’un point de vue idéologique que du point de vue du modèle même de notre système socio-économique — mais ceci est un sujet qu’il convient d’aborder séparément un peu plus tard.

La Russie retrouve son unité : la tragédie de 1991, cette catastrophe terrible de notre histoire, cette dislocation contre nature, tout ceci a été surmonté. Certes, au prix fort, certes, dans les événements tragiques de cette guerre de facto civile — car à l’heure où nous parlons, des frères continuent à s’entretuer, divisés par leur appartenance à deux armées, la russe et l’ukrainienne. Mais l’Ukraine anti-Russie ne sera plus. La Russie restaure son intégrité historique en réunissant le monde russe, en rassemblant le peuple russe, ce vaste ensemble composé des habitants historiques de la Grande Russie, de la Russie Blanche et de la Petite Russie1. Si nous avions renoncé à cela, si nous avions laissé cette fracture temporaire nous diviser pour les siècles à venir, nous aurions non seulement trahi la mémoire de nos ancêtres, mais aurions également été maudits par nos descendants : car nous aurions permis l’éclatement de la Terre russe.

Vladimir Poutine a endossé — ceci étant dit sans une once d’exagération — une responsabilité historique, en décidant de ne pas laisser la résolution de la question ukrainienne aux générations futures. Car cette question serait restée une épine douloureuse dans le pied de la Russie, pour deux raisons capitales. Et de ces deux raisons, le problème de la sûreté nationale, c’est-à-dire de la création d’une Ukraine anti-Russie et d’un avant-poste de l’Occident pour faire pression sur nous, n’est que secondaire.

La première raison, celle qui serait toujours restée la plus importante, est le problème que constitue le complexe d’un peuple divisé, le complexe d’une humiliation nationale, né lorsque la maison russe a perdu pour commencer une partie de ses fondations (Kiev), puis a été contrainte d’accepter l’existence de deux États, divisant un peuple en deux. Il lui a donc fallu renoncer à son histoire en admettant des récits insensés selon lesquels « seule l’Ukraine est la véritable Rous’ »2, ou bien grincer des dents au souvenir de l’époque où « nous avons perdu l’Ukraine ». Rendre l’Ukraine, c’est-à-dire la ramener au sein de la Russie, aurait été de plus en plus difficile au fil des décennies : le « changement de logiciel », la dérussification des Russes ethniques et l’hostilité des Ukrainiens contre les Russes ethniques auraient pris de l’ampleur. Et en cas d’instauration totale du contrôle géopolitique et militaire de l’Occident sur l’Ukraine, son retour au sein de la Russie aurait été proprement impossible : il aurait fallu pour cela entrer en guerre contre le bloc atlantique.

Désormais, ce problème ne se pose plus : l’Ukraine a réintégré la Russie. Cela ne signifie pas que sa structure en tant qu’État va disparaître, mais son organisation et ses institutions vont être revues, et elle va revenir à son état naturel, redevenir partie intégrante du monde russe. On peut s’interroger : selon quelles frontières, sous quelle forme cette union avec la Russie va-t-elle être établie ? Via l’OTSC (l’Organisation du Traité de Sécurité Collective) et l’Union eurasienne, ou en rejoignant l’Union de la Russie et de la Biélorussie ? Cela restera à définir dès lors qu’il sera mis un point final à l’histoire de l’Ukraine en tant qu’État anti-Russie. Dans tous les cas, l’époque de la scission du peuple russe prend fin aujourd’hui.

C’est ici que commence la deuxième dimension de la nouvelle ère qui s’ouvre à nous : il s’agit des relations entre l’Occident et la Russie. À vrai dire, pas la Russie, mais le « monde russe », c’est-à-dire trois États — Russie, Biélorussie et Ukraine — qui font à présent corps sur le plan géopolitique. Ces relations passent à un autre niveau : l’Occident voit la Russie revenir à ses frontières historiques en Europe. Et l’Occident pousse les hauts cris, alors qu’il sait, au plus profond de lui, qu’il ne pouvait en être autrement.

Croyait-on vraiment, dans les vieilles capitales européennes, à Paris et à Berlin, que Moscou renoncerait à Kiev ? Que les Russes resteraient pour toujours un peuple divisé ? À l’heure même où l’Europe s’unit, quand les élites allemandes et françaises tentent de reprendre le contrôle de l’intégration européenne aux Anglo-Saxons et d’unifier l’Europe ? Ce faisant, ils oublient au passage que l’unification de l’Europe n’a été possible que grâce à la réunification de l’Allemagne, qui a eu lieu avec la bonne (certes pas très maligne) volonté des Russes. Mettre après cela la main sur des terres russes, c’est le summum non seulement de l’ingratitude, mais aussi de la stupidité géopolitique. L’Occident dans son ensemble, et l’Europe en particulier, n’était pas en mesure de conserver l’Ukraine dans sa sphère d’influence, encore moins de se l’approprier. Pour ne pas comprendre cela, il fallait être un véritable abruti de la géopolitique.

À vrai dire, il n’y avait pour l’Occident qu’une seule autre solution : parier sur l’effondrement de la Russie, c’est-à-dire de la Fédération de Russie. Mais cela n’a pas fonctionné, et il était clair depuis vingt ans déjà que ça ne fonctionnerait pas. Après le discours de Poutine à Munich, il y a quinze ans de cela, même les sourds auraient dû l’entendre : la Russie revient.

À présent, l’Occident tente de punir la Russie d’être revenue, de ne pas s’être laissée faire lorsqu’il voulait lui tondre la laine sur le dos, de ne pas lui avoir permis d’étendre l’espace occidental vers l’est. Dans ses tentatives de nous punir, l’Occident pense que nos relations avec lui revêtent pour nous une importance vitale. Mais ce n’est plus le cas depuis longtemps : le monde a changé, les Européens le savent bien, et les Anglo-Saxons qui gouvernent l’Occident aussi. Les pressions de l’Occident sur la Russie ne mèneront à rien. Les pertes résultant de l’exaltation d’une confrontation se feront sentir des deux côtés, mais la Russie y est préparée, moralement et géopolitiquement. Alors que pour l’Occident, une escalade de la tension aura un coût faramineux, loin d’être seulement économique.

L’Europe, en tant que partie de l’Occident, voulait de l’autonomie. Le projet allemand d’intégration européenne n’a aucun sens avec la conservation d’une mainmise idéologique, militaire et géopolitique anglo-saxonne sur l’Ancien Monde. Or ce projet ne peut aboutir, puisque les Anglo-Saxons ont besoin d’une Europe sous contrôle. Mais l’Europe veut son autonomie pour une autre raison également : pour le cas où les États-Unis choisiraient la voie de l’isolationnisme (à la suite d’une montée des dissensions et conflits intérieurs) ou se concentreraient sur la région du Pacifique, vers laquelle se déplace maintenant le centre de gravité géopolitique.

Mais la confrontation avec la Russie, dans laquelle les Anglo-Saxons entraînent l’Europe, prive les Européens de la moindre chance d’indépendance — sans parler de leur tentative de contraindre l’Europe à rompre de la même façon avec la Chine. Si les atlantistes se réjouissent aujourd’hui de ce que la « menace russe » rassemble le bloc occidental, Berlin et Paris ne peuvent pas oublier qu’en perdant tout espoir d’une autonomie, le projet européen sera réduit à néant à moyen terme. Voilà pourquoi les Européens réfléchissant par eux-mêmes n’ont aucun intérêt à la construction d’un nouveau rideau de fer sur leur flanc est ; ils comprennent que ce rideau se transformerait en enclos pour l’Europe. Europe dont le siècle (le demi-millénaire, plutôt) de règne sur le monde est révolu dans tous les cas, mais pour laquelle différents scénarios sont encore possibles.

Car la construction d’un nouvel ordre mondial — voilà la troisième dimension des événements actuels — s’accélère, et ses contours se dessinent de plus en plus nettement à travers la toile en lambeaux de la mondialisation à l’anglo-saxonne. Le monde multipolaire est enfin et pour de bon devenu réalité : l’opération en Ukraine ne ligue personne contre la Russie, sauf l’Occident. Car le reste du monde comprend parfaitement que ce conflit entre la Russie et l’Occident est une réponse géopolitique à l’expansion des atlantistes, ainsi que la récupération par la Russie de son espace historique et de sa place dans le monde.

La Chine et l’Inde, l’Amérique latine et l’Afrique, le monde islamique et l’Asie du Sud-Est, tous considèrent que l’Occident n’est pas le maître de l’ordre mondial et n’est pas celui qui définit les règles du jeu. La Russie a non seulement lancé un défi à l’Occident, elle a aussi montré que le temps de l’hégémonie occidentale dans le monde pouvait maintenant prendre complètement et définitivement fin. Le monde nouveau se construira avec toutes les civilisations, tous les centres de force et, bien entendu, avec l’Occident (uni ou non), mais pas à ses conditions et pas selon ses règles.

  1. NDT : Ces trois appellations font référence à différentes périodes de l’histoire de la Russie et de ses territoires, et notamment à l’Empire russe. Au XIVe siècle, la « Grande Russie » est le nom donné aux territoires de l’Est et du Nord de la Rous. La « Petite Russie » était le nom en usage pour désigner une grande partie du territoire de l’Ukraine actuelle. La « Russie Blanche » désignait la région correspondant à peu près à l’actuel Bélarus. À partir du XVIIe siècle et jusqu’à la révolution de 1917, ces termes entrent dans la langue russe et officialisent la représentation de la Russie comme étant composée de ces trois entités ne formant qu’un seul peuple. 

  2. NDT : La Rous’, Rus’ ou Ruthénie désigne les États des peuples slaves orientaux, mais le terme Rous’ s’applique également aux États ultérieurs, La Rous’ de Kiev, la Moscovie, avant l’apparition de l’État russe puis de l’Empire russe. 

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