Au dernier procès de Navalny // Le compte Twitter de Mediazona, capture d’écran

Au dernier procès de Navalny // Le compte Twitter de Mediazona, capture d’écran

Navalny, journal de prison (suite)
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Le 22 mars, à l’issue d’un nouveau procès expéditif d’un mois, le tribunal russe qui siégeait dans l’enceinte même de la colonie pénitentiaire IK-2 où est détenu Alexeï Navalny a de nouveau, et sans surprise, déclaré le plus célèbre opposant russe coupable d’« escroquerie » et d’« outrage à magistrat ». C’est ce verdict inique, qui le condamne à une peine de neuf ans de prison alors même qu’il purgeait déjà depuis un an une peine de deux ans et demi — pour « fraude », celle-là —, que Navalny commente dans ses textes les plus récents. Cet acharnement judiciaire à son encontre, dénoncé, entre autres, par le Quai d’Orsay, est assurément motivé aussi par sa prise de position contre la guerre en Ukraine, exprimée au fil des posts que ses avocats lui ont permis de publier sur les réseaux sociaux. Espérons que son transfert prochain dans une prison « à régime sévère » ne l’empêchera pas de continuer à leur transmettre ses messages.

11 mars

« Les gens les plus importants », c’est une expression stupide. D’abord, comment les définir ? Tout le monde est important et il est impossible de tenir compte et de soupeser tous les facteurs qui déterminent l’importance de chacun. En temps de paix.

Mais à présent on peut dire, je crois, que les gens les plus importants de la planète sont ceux qui, à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans d’autres villes, sont descendus dans la rue et descendront de nouveau lors des rassemblements contre la guerre.

Le peuple de Russie, s’il se déclare contre la guerre, arrêtera de la façon la plus rapide qui soit ce maniaque dément qu’est Poutine.

Et c’est un marathon éprouvant. Une lutte d’usure. Avec de la peur et des arrestations.

Mais ce n’est certainement pas un combat inutile. Ni un geste de désespoir symbolique.

Voyez même la sociologie officielle, celle des courtisans. Ils disent que 71 % [des Russes] sont pour la guerre, 29 % contre. À supposer que l’on croie à ces chiffres, il s’avère qu’une personne sur trois soutenait le mouvement contre la guerre au départ. C’est-à-dire avant que la guerre ne nous frappe nous aussi — à travers les sanctions et le désastre économique. Avant la plus grande horreur de la guerre — les cercueils des fils apportés aux mères.

Je vous le dis en tant que téléspectateur. Même le chiffre officiel des pertes de l’armée russe, 498 victimes, n’a JAMAIS été mentionné à la télévision.

Selon le tableau que compose la propagande de Poutine, il n’y a quasiment pas de victimes d’un côté comme de l’autre, l’armée ukrainienne s’est dispersée, les destructions sont presque inexistantes, les « bandes de nazis » sont embusquées çà et là, mais elles seront bientôt anéanties. Et les Ukrainiens accueillent les chars russes avec des fleurs.

Une telle représentation du monde ne perdurera pas longtemps, même dans l’esprit des plus stupides et des plus bornés.

Depuis les prix dans les magasins jusqu’aux sanglots de la voisine dont un proche a trouvé la mort pour rien en essayant de tuer un innocent, tout rappellera qu’un massacre insensé est en train de se produire.

Ce vieux cinglé de Poutine va tuer des dizaines de milliers de personnes, détruire l’Ukraine et ruiner la Russie.

À ce stade, tous ceux dont les yeux se sont dessillés doivent comprendre que je ne suis pas seul à penser ainsi. Dès le début, ils étaient 29 % contre la guerre, et maintenant c’est une majorité. Il y a des gens avec qui s’unir. Moi aussi, je descendrai dans la rue contre la guerre. Je forcerai Poutine à y mettre un terme.

C’est pourquoi vous et moi n’avons pas le droit d’arrêter ce marathon éreintant. Il faut venir aux rassemblements anti-guerre tous les week-ends, même si on a l’impression que tout le monde est parti ou a peur. Même si vous êtes seul, en tête à tête avec vous-même, vous êtes là pour que nous puissions vous rejoindre. Vous êtes le pilier du mouvement contre la guerre et la mort. Vous êtes la personne la plus importante de la planète.

Le 13 mars, à 14 heures, sur la place principale de votre ville.

12 mars

S’il vous plaît, parlez-moi de l’évolution des prix.

Concrètement, je ne comprends rien. Et je n’ai personne à qui demander. Les détenus ne savent rien : pour l’instant, les prix sont toujours les mêmes dans l’échoppe de la prison. L’administration du camp est tout occupée par la vidéosurveillance et ne parle pas de ces choses-là. Les avocats me répondent en ruminant : « Avec tes procès, on n’a pas le temps d’aller dans les magasins. » À la télévision, ils disent que les prix n’augmentent pas, que le gouvernement contrôle tout, et qu’à chaque jour qui passe la vie est plus belle et plus joyeuse.

Alors racontez-moi (sur Instagram en commentaire), et je demanderai qu’on imprime et m’envoie par courrier vos commentaires. Seulement soyez honnêtes, objectifs, racontez ce que vous-mêmes savez, ce que vous avez vu de vos propres yeux et ce que vous avez acheté avec votre carte de crédit (si elle fonctionne, ha ha).

Les prix de ce qu’il est convenu d’appeler les « produits nationaux » augmentent-ils (et dans quelle mesure) ? Et les prix des produits d’importation ? Médicaments, produits d’entretien, cosmétiques, vêtements. Mais surtout, bien sûr, les produits alimentaires.

N’oubliez pas de préciser votre ville, s’il vous plaît !

P.-S. Je suis nourri gratuitement, mais il est à craindre qu’ils commencent par lésiner avec les détenus. Ils continueront alors à nous nourrir gratuitement — un jour sur deux 😉

14 mars

Je ne sais pas, peut-être suis-je déjà seul ici ?

Je suis Ramoloss [du nom d’un Pokémon caractérisé par sa lenteur, NDT] et j’ai appris hier seulement qu’Instagram était bloqué, grâce à un « expert » au visage porcin qui triomphait sur une chaîne de télévision publique.

Alors que je suis en train d’écrire, j’imagine que mon post est comme un panneau quelque part dans le désert. Personne ne lit, il y a ici et là quelques chardons et de temps à autre des gerboises débrouillardes (enfin… ceux qui ont VPN).

Mais le type au visage porcin à la télé m’a tellement énervé que j’écris quand même. Il a joyeusement déclaré (et le présentateur a acquiescé) que seules les « stars glamour » auraient à souffrir du blocage d’Instagram, pas les gens ordinaires.

Alors je veux dire ceci : voilà quels salauds siègent au Kremlin. Ils ne connaissent pas les gens, ils ne les comprennent pas, ils les méprisent. Instagram, ce sont des dizaines de milliers de petites entreprises en Russie et un million de leurs clients.

C’est justement là qu’une mère célibataire de Perm gagne sa vie en faisant la publicité de ses services de manucure. C’est là qu’un homme de Iaroslavl annonce qu’il sait poser du parquet et est à la recherche de clients. Une jeune femme de Saint-Pétersbourg fait et vend des gâteaux. Instagram, avec la publicité et les clients qui s’y trouvent, c’est un réseau qui nourrit les familles de centaines de milliers de personnes. Ces gens ne reçoivent rien de l’État. Ils ne tirent aucun revenu du pétrole et du gaz. Ils travaillent dur pour nourrir leur famille (et payer les impôts !) et Instagram sert de support à leur activité. Pourquoi des porcins ont-ils le droit de priver ces personnes-là de leurs revenus et tous les autres des services qu’elles proposent ?

Quant aux « stars glamour », en quoi ont-elles failli ? Consultez les biographies d’Ivleïeva, de Klava Koka ou de Dina Saïeva. Ce ne sont pas des histoires glamour, c’est du travail acharné, après quoi vient le succès. Ce succès, d’ailleurs, est une source d’inspiration pour de nombreuses personnes qui souhaiteraient échapper à la pauvreté et au désespoir.

Quel est le problème avec les « stars glamour » ? Si vous n’en voulez pas, ne vous abonnez pas. Mais nous, nous voulons en décider par nous-mêmes.

Si le glamour est synonyme d’oisiveté, d’argent immérité et de luxe, alors il s’agit justement du Kremlin.

Et sur Instagram nous avons des gens honnêtes qui travaillent 😉

15 mars

Le procureur a requis contre moi 13 ans dans une colonie à régime sévère.

Si la durée de ma peine est le prix à payer pour avoir le droit de dire ce que j’estime devoir dire en tant qu’homme et le droit de lutter pour un avenir meilleur en Russie en tant que citoyen, ils peuvent bien requérir 113 ans. Je ne renoncerai pas à ce que j’ai dit ni à ce que j’ai fait.

Mes camarades non plus — et aujourd’hui, j’ai fait savoir que non seulement la Fondation de lutte contre la corruption ne mourrait pas, ne fermerait pas, ne serait pas étouffée, mais qu’elle allait accéder à un autre niveau professionnel et devenir une organisation internationale. Tout en gardant sa finalité, enquêter sur les voleurs du Kremlin.

Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais parfaitement bien et si je m’inquiète, c’est seulement parce que d’autres s’inquiètent pour moi. J’ai même demandé à Ioulia de ne pas assister au verdict le 22 mars et de passer la journée avec Zakhar, afin qu’il n’apprenne pas la nouvelle par ses camarades de classe ou ses professeurs.

Dans mon dernier discours [au tribunal], j’ai parlé, bien sûr, de la guerre. Du fait qu’elle découle directement de la corruption et du déclin. Qu’elle sert à couvrir dans le sang l’échec du régime de Poutine.

Maintenant, nous tous ne devrions pas nous contenter de pousser des « oh là là » ou des « ah », de nous repentir et de nous lamenter. Chacun d’entre nous doit agir. À sa manière, du mieux qu’il peut compte tenu des circonstances — mais agir.

En clair, comme nous l’a transmis l’un de nos grands écrivains, Tolstoï, que j’ai cité pour conclure mon discours : « La guerre est l’œuvre du despotisme. Ceux qui veulent combattre la guerre ne doivent combattre que le despotisme. »

22 mars

Neuf ans de régime sévère.

Mon vol spatial est quelque peu retardé, le vaisseau est retenu dans une boucle temporelle.

Il m’est venu à l’esprit que je suis dans cette saga comme le type d’Interstellar [film de Christopher Nolan sorti en 2014, NDT]. Rappelez-vous, les personnages principaux entrent dans une station après avoir quitté une planète où le temps s’écoule nettement plus vite. Et ils sont accueillis par un type barbu en peignoir : « Ça fait 23 ans, 4 mois et 8 jours que je vous attends. »

Certes, j’ai aussitôt chassé cette idée. D’abord, je n’ai ni barbe ni peignoir. Ensuite, tout cela n’a aucun sens. Les chiffres n’ont pas d’importance. C’est un panneau au-dessus de ma couchette, rien de plus. Et ni moi ni mes camarades ne nous contenterons d’« attendre ».

Comme je l’ai dit dans mon « dernier mot » [à l’audience], nous n’allons pas seulement poursuivre le travail de la Fondation contre la corruption, nous allons le hisser à un autre niveau. La Fondation va devenir une organisation internationale. Et nous avons vraiment besoin de vous en son sein. Venez voir : https://acf.international/

La dotation du prix Sakharov qui m’a été décerné par le Parlement européen sera la première contribution financière. Les citoyens de l’UE, par l’intermédiaire de leurs représentants, m’ont attribué ce prix pour avoir lutté contre la corruption. Je leur en suis reconnaissant et je place leur argent de façon à continuer ce combat.

Au fait, vous remarquerez que mon « dernier mot » a été étouffé, la diffusion a été interrompue.

Bien sûr, les mots ont du pouvoir. Poutine a peur de la vérité, je l’ai toujours dit. Combattre la censure et faire connaître la vérité au peuple russe est resté notre priorité.

Le Kremlin écrase les médias, en réponse nous en créons de nouveaux. Le 5 mars, je vous avais annoncé la création de notre chaîne « Popouliarnaïa politika » (« Politique populaire »), et elle compte déjà près d’un million d’abonnés. Rejoignez-nous : ensemble, nous allons créer le meilleur média de Russie.

Je vous suis très reconnaissant à tous de votre soutien. Les amis, je veux vous dire : le meilleur soutien pour moi comme pour les autres détenus politiques, ce n’est pas l’empathie et les mots chaleureux, c’est l’action. Toute action contre le régime menteur et voleur de Poutine. Toute opposition à ces criminels de guerre.

En 2013, après avoir écouté le premier verdict prononcé contre moi, j’ai écrit ceci et je le répète aujourd’hui : ne restez pas inactifs. Ce crapaud assis sur un oléoduc n’en descendra pas seul.

Je vous embrasse et vous aime tous ! ❤️

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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