Nikita Ouvarov avec sa mère. Photo : sibreal.org

Nikita Ouvarov avec sa mère. Photo : sibreal.org

Comme à l’époque de Staline, la Russie jette des adolescents en prison pour des motifs politiques
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En Russie aujourd’hui, des procès sont montés de toutes pièces contre des jeunes, parfois des mineurs, qui se retrouvent accusés d’actes « extrémistes » ou « terroristes », voire de « vouloir prendre le pouvoir ». Notre autrice Nadine Citrine plonge au cœur de cette mécanique de persécution rappelant les années 1930, dont l’objectif est de dissuader toute contestation politique.

En 1935, Staline décrétait que les délinquants mineurs pourraient être fusillés dès l’âge de 12 ans. Aujourd’hui en Russie, des adolescents sont condamnés à des peines de prison pour avoir critiqué les autorités.

Le 16 mai prochain, la cour d’appel militaire de Vlasikha, une ville située dans la région de Moscou, débutera l’examen en appel de l’affaire Nikita Ouvarov, un adolescent de 16 ans originaire de la ville sibérienne de Kansk, qui a été condamné à cinq ans de camp pour « organisation d’un groupe terroriste et participation à ses activités ».

Ce procès a secoué une société russe que l’on croyait indifférente. La condamnation des adolescents a été annoncée par un tribunal militaire du kraï [la province] de Krasnoïarsk le 10 février 2022, soit deux semaines avant le début de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine.

Il faut savoir que depuis l’annexion de la Crimée, toutes les affaires pénales liées au terrorisme sont jugées en Russie par des tribunaux militaires. Ainsi, c’est bien par un tribunal militaire — le tribunal militaire du district du Sud, à Rostov-sur-le-Don — que le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov avait été condamné en 2015 à vingt ans de réclusion. Par ailleurs, l’article du Code pénal en vertu duquel l’adolescent de 16 ans originaire de Kansk a été jugé est le même que celui invoqué pour Sentsov. Le 1er août 2019, ce dernier, après une longue grève de la faim, avait été gracié et échangé, avec d’autres prisonniers politiques ukrainiens, contre des prisonniers russes détenus dans les prisons ukrainiennes.​

S’agissant de Nikita Ouvarov, il n’y a pas d’espoir : ni celui d’être gracié par le président russe, ni celui de voir son verdict révisé le 16 mai par la plus haute juridiction militaire de la région de Moscou.

En 2020, Nikita Ouvarov et ses amis, cinq élèves de 4e âgés de 14 ans, ont été arrêtés pour avoir affiché dans le centre-ville de Kansk, sur les locaux de l’antenne locale du FSB, des tracts comportant les slogans suivants : « L’État est le principal terroriste » et « Bas les pattes des anarchistes ». C’est la forme qu’a prise le soutien de ces adolescents aux prisonniers politiques, en particulier à Azat Miftakhov, anarchiste et doctorant de l’université d’État de Moscou, condamné à six années de camp pour avoir mis le feu au siège du parti Russie unie [celui de Vladimir Poutine, NDLR].

Parmi les cinq adolescents, quatre ont coopéré avec les enquêteurs : ils ont été condamnés à des peines avec sursis et n’ont pas été exclus de leur établissement scolaire. En revanche, le 10 février 2022, Nikita Ouvarov a été placé en détention. Il se trouve actuellement en prison dans la région de Krasnoïarsk. Ni lui, ni sa mère, ni son avocat ne se rendront au tribunal militaire de la région de Moscou pour l’examen de l’appel. Ils seront présents en visioconférence. Anna Ouvarova, la mère de Nikita, qui élève seule son fils, n’a pas l’argent nécessaire pour se rendre à Moscou. Elle peut à peine payer son avocat.

Au cours des perquisitions menées au domicile des adolescents, les tchékistes [expression désignant des agents du FSB, NDLR] de Kansk ont saisi leurs ordinateurs et, en fouillant dans les messageries, y ont repéré des discussions sur différents sujets politiques et historiques. Ils ont découvert que les adolescents de Kansk critiquaient les collaborateurs du FSB, discutaient d’idées anarchistes et s’intéressaient à la pyrotechnie. Les perquisitions ont également permis de trouver du matériel utilisé par ces jeunes pour fabriquer des pétards.

Au cours des interrogatoires, les adolescents ont reconnu s’intéresser à la pyrotechnie, mais ont déclaré qu’il ne s’agissait que d’un jeu, qu’ils n’avaient aucune intention de commettre des attentats, qu’ils ne détenaient que quelques petits explosifs dans leurs potagers.

Selon le parquet, « l’objectif des adolescents était de renverser le régime étatique et politique de la Russie ».

Des affaires similaires ont déjà fait grand bruit à Moscou et dans d’autres villes, par exemple l’affaire « Novoïé Velitchié » (« Nouvelle Grandeur »). Dans cette affaire, Anna Pavlikova, 17 ans, et Maria Doubovik, 19 ans, figuraient sur une liste de dix personnes appréhendées en mars 2018 à Moscou. Elles ont passé cinq mois en prison après avoir été inculpées d’extrémisme, accusées d’avoir tenté de renverser la Constitution et de prendre le pouvoir en Russie.

Les accusées ont nié les faits qui leur étaient reprochés, affirmant qu’elles avaient été victimes d’une provocation de la part du véritable chef de l’organisation, qui dans cette affaire apparaissait en qualité de témoin. Sous la pression de l’opinion publique et d’une « Marche des mères » ayant rassemblé des milliers de participants à Moscou en août 2018, Anna Pavlikova et Maria Doubovik ont vu leur peine commuée en assignation à résidence.

En mars 2020, et pour six mois, a débuté le procès de l’étrange organisation « Novoïé Velitchié », qui aurait soi-disant compté plus de dix membres (les autres étant des provocateurs des services spéciaux qui en avaient inventé le nom et rédigé la charte). Un tribunal de district de Moscou a condamné les jeunes filles à des peines avec sursis, tandis que les garçons ont écopé de peines allant jusqu’à sept ans de camp.

Quel est l’objectif des collaborateurs du « Centre E » (département du ministère de l’Intérieur chargé de la lutte contre l’extrémisme) et du FSB ? Pourquoi, comme le soulignent avocats, journalistes et militants des droits de l’homme, montent-ils de toutes pièces des affaires contre des jeunes, parfois même mineurs, en les accusant de commettre des actes extrémistes et terroristes, et de vouloir prendre le pouvoir en Russie ?

L’objectif est clair : amener les adolescents et les jeunes à avoir peur de réfléchir, de penser et de protester contre le pouvoir. Faire peur à la jeunesse pour qu’elle ne descende pas dans la rue en signe de protestation, qu’elle ait peur de parler politique, tant sur les réseaux sociaux que dans l’enceinte du foyer.

Selon les experts, ce phénomène — le montage d’affaires pénales contre des jeunes — a été provoqué par la peur que les autorités russes ont ressentie face aux rassemblements de masse organisés par Alexeï Navalny avant son empoisonnement. Ce dernier avait capté l’intérêt des enfants et des adolescents grâce à ses enquêtes et ses films sur la corruption dans les hautes sphères du pouvoir russe, des vidéos qui avaient fait des millions de vues. Les services spéciaux surveillent donc de près les moindres commentaires critiques que les adolescents pourraient se risquer à faire sur les réseaux sociaux.

Nikita Ouvarov, notre protagoniste de 16 ans, a déclaré devant le tribunal qu’un enquêteur du FSB avait tenté de lui extorquer des aveux en le montant contre sa mère et son avocat. Ouvarov a indiqué que dans ses correspondances sur les réseaux sociaux, il n’avait fait que deux blagues mentionnant les mots « exploser », « FSB » et « ministère de l’Intérieur ». L’adolescent a insisté sur le fait que ni lui ni ses amis n’avaient fomenté d’attaques terroristes ou d’actes de violence.

En 2017, Poutine avait exigé une détection accrue des cellules terroristes dormantes. Les « résultats » ne se sont pas fait attendre. Selon des rapports du parquet général, « 19 attaques terroristes ont été déjouées au cours du premier semestre 2018 et 56 affaires pénales liées au terrorisme ont été ouvertes au cours des neuf premiers mois de 2018 ».

À la demande de Nikolaï Patrouchev [secrétaire du Conseil de sécurité russe, ex-chef des services secrets, NDLR], cinq attentats ont été rapidement « déjoués » dans la région de Krasnoïarsk, des adolescents ayant été, là encore, « désignés » comme les auteurs des attaques. Les journalistes qui ont assisté au procès de Kansk ont consigné des extraits des derniers mots que Nikita Ouvarov a prononcés lors de son jugement :

« Kansk est une toute petite ville, mais elle a beaucoup de problèmes […]. Beaucoup de gens vivent dans des maisons qui tiennent à peine debout, ils sont abandonnés à leur sort par l’État, les fonctionnaires et les députés leur promettent des choses depuis des années. Il y a beaucoup à dire sur la médecine aussi : un manque de médicaments, d’équipement et de spécialistes. Le niveau de criminalité est très élevé. […]

J’étais triste de voir, dans mon pays, des gens, des activistes de la société civile se faire persécuter […]. J’ai appris cela par des médias non officiels […]. Beaucoup de gens qui sont confrontés à des situations similaires, ou qui sont tout simplement fatigués de vivre ainsi et veulent un autre avenir pour leurs enfants, ont commencé à nous soutenir, ma mère et moi, quand j’étais en détention provisoire. Je leur en suis très reconnaissant, car la solidarité et le soutien sont très importants pour ceux qui sont persécutés pour leurs opinions politiques dans un pays soi-disant libre.

[…] Si je suis condamné à une peine de prison ferme, je la purgerai avec la conscience tranquille et avec dignité. »

De nos jours, les procès intentés contre des enfants ou des adolescents sont une redite de ce qui se pratiquait sous Staline. Ainsi, en 1935, Staline avait signé un décret « sur les mesures de lutte contre la délinquance parmi les mineurs » en vertu duquel les adolescents, en cas de crime, pouvaient être jugés et même fusillés dès l’âge de 12 ans. Par ailleurs, à la fin des années 1930 en URSS, les mineurs pouvaient être arrêtés pour des raisons politiques dès l’âge de 12 ans.

En décembre 2009, pour défendre son grand-père, le petit-fils de Staline a intenté une action en justice à l’encontre de la station de radio Ekho Moskvy (Écho de Moscou) à la suite d’une phrase prononcée par le présentateur Maxime Ganopolski. Ce dernier avait dit : « Staline a signé un décret stipulant qu’à partir de l’âge de 12 ans, les enfants pouvaient être fusillés comme ennemis du peuple. » Selon le petit-fils de Staline, les propos du journaliste ne correspondaient pas à la réalité et portaient atteinte à l’honneur et à la dignité de Staline. En 2009, Ekho Moskvy avait gagné son procès.

Treize ans plus tard, en mars 2022, Ekho Moskvy a été fermée par les autorités russes, tout comme les autres médias indépendants du pays. Aussi, en Russie, presque aucun média ne nous dira comment, le 16 mai prochain, le tribunal militaire statuera sur le jugement en appel de Nikita Ouvarov.

Traduit du russe par Clarisse Brossard

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