« On faisait de nous des bêtes traquées » : le sort des Ukrainiens kidnappés par l’armée russe

Depuis le début de l’invasion, la Russie a kidnappé plusieurs milliers de civils ukrainiens : bénévoles, journalistes, ex-militaires et fonctionnaires. Ils ont été transportés hors des territoires occupés et mis au secret dans des centres de détention provisoire et des colonies pénitentiaires de Russie. Comment fonctionnent ces lieux de détention ? Quel est le sort des prisonniers ukrainiens qui y sont envoyés ? Le média indépendant Meduza a publié une enquête sur ces prisonniers. Desk Russie vous en propose une version abrégée.

Ces Ukrainiens n’ont pas le statut de prisonniers de guerre, ils ne peuvent recevoir la visite ni d’un avocat ni de proches et, dans la majorité des cas, il est impossible d’entrer en contact avec eux. Rien que dans les maisons d’arrêt de la région de Simferopol, en Crimée annexée par la Russie, on compte plus d’une centaine d’« otages civils », comme les appellent les défenseurs des droits humains. Le matin du 9 mai 2022, Alexandre Tarassov, détenu dans la maison d’arrêt N°1 de Simferopol, entendit derrière la porte de sa cellule les cris des gardiens : « En rang ! On sort tête baissée ! Au pas de course, on vous dit ! »

Les cinq détenus, habitués à l’exercice, baissèrent la tête et mirent les mains dans le dos. À partir de ce moment, Tarassov ne vit plus que le sol, ses pieds et les bottes de combat des gardiens. Le dos courbé dans la pose dite « du dauphin » 1, il sortit de la cellule, face au mur. « Écarte encore les jambes, que j’te dis ! » : un des gardiens frappa Alexandre sur les mollets pour l’obliger à s’étirer au maximum.

Le front appuyé au mur et l’esprit uniquement occupé par la douleur dans ses tendons, Tarassov entendit les gardiens qui continuaient d’insister : « C’est la fête de quoi aujourd’hui ? Hein ? La fête de quoi ? Ton grand-père, il a fait la guerre ? Réponds ! »

Quelle que soit sa réponse, chacun des détenus recevait un coup de matraque électrique. « Vous, les fascistes, vos grands-pères se retournent dans leur tombe ! »

Plusieurs heures après, les gardiens entrèrent dans la cellule, armés de leurs matraques électriques, pour une nouvelle fouille. Tarassov se souvient que le maître-chien était resté à la porte ; la bête aboyait et tirait follement sur sa laisse pour se jeter sur les détenus.

Les gardiens avaient surnommé le détenu Sergueï Derevenski « soldat de Pravy Sektor ». Ils le tabassèrent avec leurs matraques électriques pour qu’il leur chante la chanson soviétique « Le Jour de la Victoire », et lui donnèrent de grands coups de pied dans le creux de l’estomac : « Chante, qu’on te dit ! »

Tarassov ne leva pas la tête. « On apprend très vite », explique-t-il, « en quoi consiste le régime de détention au Centre N°1 de Simféropol. Il suffit de lever les yeux pour recevoir un coup de matraque en bas du crâne. Donc je regardais mes jambes, et j’écoutais. »

Et Derevenski se mit à chanter d’une voix qui n’était pas la sienne, qui hésitait et qui tremblait, « Ce jour de la victoire qui sentait la poudre… » Les gardiens étaient visiblement contents, il avait bien chanté. Ils n’arrêtaient pas de lui répéter : « Allez, encore une fois ! » Et ils lui donnaient des coups de matraque à chaque fois qu’il s’embrouillait.

« Moi, je priais Dieu qu’on me laisse tranquille, se souvient Tarassov. Nous étions cinq dans une cellule pour trois, et nous avions tous peur qu’on nous force à chanter. »

Quand les gardiens sortirent et que les détenus purent relever la tête, Tarassov vit que Derevenski était livide.  « Nous souffrions tous en silence avec lui. Mais nous n’avions pas pu le défendre. Nous avions honte de ne pas avoir pu répondre. On a beau se moquer de toi, tu es obligé de réfréner tes réflexes de défense. Parce que tout mouvement de résistance ne fera qu’empirer les choses. »

Avant d’être arrêté en mars 2022, Tarassov avait organisé à Kherson des rassemblements de protestation contre l’occupation russe. Ses codétenus étaient des patriotes ukrainiens et des bénévoles au service des forces armées ukrainiennes qui avaient été arrêtés dans les territoires dont la Russie s’était emparée au début de la guerre. Personne, pour ainsi dire, n’osait répondre aux surveillants : en mai 2022, chacun d’entre eux avait déjà subi des tortures. On avait tiré dans les jambes Nikita Tchebotar, originaire de Golaïa Pristan, avec un pistolet à plombs et on l’avait obligé à retirer de ses propres mains les plombs qu’il avait dans la chair. Alexandre Gerachtchenko, de Kherson, avait été torturé au courant électrique. Lors de son transfert entre la maison d’arrêt et le siège du FSB de Simferopol, Sergueï Tsigip, originaire de Nova Kakhovka, avait été empêché de respirer.

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La maison d’arrêt N°1 de Simferopol // pravoilevo.ru

Après son arrestation, Tarassov avait lui-même été torturé dans les sous-sols de la mairie de Kherson (où s’étaient alors installées les troupes russes). On lui avait fixé des électrodes aux lobes des oreilles et on avait mis le courant pour lui faire avouer les noms des autres organisateurs des manifestations. Selon lui, les agents du FSB appellent ça « passer un coup de fil à Zelenski ».

« Puis, un type du FSB, m’a collé le pistolet sur la tempe avec ces mots : « Je crois que tu te fous de ma gueule ». Et il l’a armé. Je ne savais pas s’il allait appuyer ou non sur la gâchette. »

Tarassov admet que, lors des « inspections » au Centre de détention de Simferopol, il avait éprouvé l’envie de « se redresser et de se battre ». « Je me souviens », raconte-t-il, « j’étais un jour avec un codétenu. Il prend une cuillère, la frotte un peu sur le mur et me dit : « Sans blague, on pourrait vraiment l’affûter ! » Je lui ai répondu : « Et ensuite ? Il y a au minimum trois gardiens, plus un maître-chien et deux matons. Le bâtiment est fermé par une grille. Et tu ne connais pas le chemin pour sortir du centre. » »

Il est facile de se perdre dans le Centre N°1 de Simferopol. Le quartier de détention provisoire est situé dans une vraie forteresse carcérale du XIXe siècle. « Un cachot médiéval, se souvient Tarassov. On vous emmène par des couloirs compliqués, on ouvre grille après grille… En plus, on vous a couvert la tête d’un sac. »

Les otages civils capturés en Ukraine ont été installés dans un quartier à part, situé au deuxième étage du bâtiment des femmes, à l’écart des autres. Ils ont ainsi été totalement isolés des autres détenus.

« Le bruit courait que nous étions des gars super dangereux, raconte Tarassov. Tout ça pour qu’aucune information nous concernant ne sorte du Centre. Un jour que nous passions devant des détenus affectés aux cuisines, nous avons entendu qu’on leur ordonnait de se retourner face au mur. »

On ignore le nombre officiel exact d’Ukrainiens détenus en Russie, en dehors des prisonniers de guerre et des délinquants. Le 7 mars 2022, alors que Tarassov et Tsigip étaient tout juste arrivés au Centre de détention N°1, ils ont été accueillis par toute une « délégation » d’agents du Centre : les deux Ukrainiens étaient les premiers otages civils de Simferopol. Ensuite, Alexandre a souvent été réveillé par des hurlements, des gémissements et des ordres. Ces bruits permettaient de comprendre que des nouveaux avaient été amenés dans leur quartier spécial.

« La nuit de notre arrivée, ils ont commencé les tortures directement dans les cellules. « Une décharge de pistolet électrique. Le corps tombe. « Debout ! Debout ! » Nouvelle décharge… », se souvient Tarassov.

« La Russie est le flambeau de la civilisation et le salut de l’humanité. Qu’est-ce que vous foutez, à faire les malins ? »

Les détenus de la maison d’arrêt de Simferopol se souviennent du vrombissement de la matraque électrique et de l’odeur qui, après, flotte dans l’air.

« Si on déplaisait : pan ! On avait fait de nous des bêtes traquées. C’était au point que, pendant les fouilles, nous tendions l’oreille pour savoir si, de l’autre côté de la paroi de la cellule, on utilisait la matraque électrique ou pas. Rien qu’à ce bruit, j’avais les muscles qui se contractaient », raconte Alexandre Tarassov.

Les gardiens savaient l’effet que le bruit de leur appareil produisait sur les détenus. Et ils patrouillaient des heures entières dans les couloirs vides avec leur matraque allumée. « C’était comme une musique : pam-pam-pa-pa-pam. Ça les amusait. Ils savaient que, rien qu’à entendre ça, nous avions des crampes d’estomac et des bourdonnements dans les tempes. »

La surveillance des Ukrainiens était assurée par la compagnie Vektor des forces spéciales du Service fédéral d’exécution des peines.

« S’ils nous haïssaient, c’était parce que nous n’avions pas, au début de l’invasion, accueilli leur armée avec le pain et le sel. On te frappe les jambes, on t’oblige à tendre le corps : « La Russie est le flambeau de la civilisation et le salut de l’humanité. Qu’est-ce que vous foutez, à faire les malins ? » »

Selon les interlocuteurs de Meduza, la résistance que les Ukrainiens ont opposée à l’invasion russe a été un véritable choc pour le personnel du Centre de détention N°1 de Simferopol. Aussi ont-ils entrepris de « rééduquer » les détenus. Par exemple, ils leur racontaient que les troupes russes avaient déjà occupé Odessa et Poltava (or, depuis que la guerre a commencé, jamais l’armée russe n’a même approché cet objectif).

Tarassov se souvient : « Les informations ne nous parvenaient que difficilement, sauf quand on entendait la radio que la direction branchait de temps en temps pour les prisonniers ordinaires. Et voilà qu’en mai [2022], on a amené toutes les cellules à venir suivre sur REN TV une émission intitulée Secret militaire, où la Russie annonçait qu’elle allait bientôt s’emparer du quartier gouvernemental [de Kyïv]. Nous avons pu en tirer nos conclusions : puisqu’on nous montrait Zelensky en train d’enregistrer une déclaration depuis l’avenue Krechtchatik, que penser, sinon que le ciel était libre d’avions russes ? »

« On nous demandait ce que nous savions des bombardements d’immeubles d’habitation et du théâtre de Marioupol »

En octobre 2022, tout le quartier « ukrainien » du Centre de détention N°1, où se trouvait Alexandre Tarassov, a été transféré dans un centre de détention N°2 qui venait d’ouvrir, toujours à Simferopol. Ce nouveau centre, destiné aux Ukrainiens qui ont été faits prisonniers, fut ouvert avec une telle hâte que les travaux de remise en état n’y étaient pas encore achevés.

Les vitres des nouvelles fenêtres en PVC ont été entièrement recouvertes de peinture avant l’arrivée des Ukrainiens. « Pour nous empêcher de voir la cour et d’avoir une idée de l’heure qu’il était », explique Tarassov. « Il n’a pas été facile de s’habituer à ne pas savoir si l’on est le matin ou l’après-midi. »

Dans les cellules du Centre de détention N°2, la lumière reste allumée 24 heures sur 24. La sono rappelle périodiquement le règlement intérieur et diffuse l’hymne russe. Ce dernier retentit si fort que l’avocat russe Emil Kourbedinov, qui habite à trois kilomètres du centre de détention et qui essaie de venir en aide aux otages ukrainiens, l’entend parfois depuis sa fenêtre. Les détenus ne sont pas autorisés à s’asseoir ou s’allonger sur leur lit entre 6 heures du matin et le couvre-feu.

« Donc, on leur interdit aussi le namaz, la prière musulmane », déclare à Meduza l’épouse d’Ekrem Kroch, Tatar de Crimée2, récemment transféré dans le Centre de détention N°2. « On lui dit qu’il ne récitera pas le namaz parce qu’il doit rester debout. »

Des gens haut placés sont venus de Moscou avec un paquet de procès-verbaux, nous dit Maxime, autre ancien prisonnier ukrainien. Ce qui les intéressait, c’était ce qu’il savait « des crimes commis par l’armée ukrainienne à Marioupol ». Des questions à ce sujet ont aussi été posées à Tarassov. « Ils essayaient d’obtenir de nous des dépositions dans le cadre d’une enquête criminelle sur la violation du droit de la guerre par l’Ukraine », affirme-t-il. « Ils nous demandaient ce que nous savions des bombardements d’immeubles d’habitation et du théâtre de Marioupol ».

Dès le mois de mai 2014, soit pendant la guerre du Donbass et peu après l’annexion de la Crimée, le Comité d’enquête de la Fédération de Russie avait engagé des poursuites contre l’Ukraine pour « utilisation de moyens et de méthodes de guerre interdits ». Au printemps 2022, le monde entier a appris les massacres de civils commis par les Russes à Boutcha. Un interlocuteur de Meduza proche du Comité d’enquête a raconté que, « après les déclarations des Ukrainiens sur des crimes de guerre dans la banlieue de Kyïv, on a immédiatement commencé à traiter de tous les noms les enquêteurs et officiers de police judiciaire qui travaillaient dans les territoires occupés et à exiger qu’ils fassent le jour sur les agissements des gens de Pravy Sektor depuis huit ans. »

Selon un juriste russe chargé des otages civils ukrainiens, « le Comité d’enquête tient beaucoup à s’affirmer politiquement. D’où l’initiative de constituer à titre temporaire des antennes du Comité dans les territoires occupés. Des enquêteurs militaires de tout le pays y ont été envoyés et y ont travaillé d’arrache-pied : des centaines d’affaires, des milliers d’histoires de toutes sortes. Bastrykine [le président du Comité d’enquête, NDT] ne cesse d’en parler en public. »

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Un des prisonniers civils de la région de Tchernihiv libérés en juin 2022 après avoir subi des tortures dans des prisons russes pendant plus de 100 jours // Centre pour les communications stratégiques de l’Ukraine

Il arrive aussi que des étrangers se retrouvent dans les centres de détention de Simferopol. [ Meduza raconte par le détail l’histoire de Mariano Garcia Calatayud, un espagnol de 75 ans, ancien employé à la mairie de Valence, qui était venu en Ukraine en 2014 comme bénévole, s’y était installé et a été arrêté pour avoir participé à des manifestations quand Kherson était occupée, NDLR].

Au début du mois de novembre 2022, un ressortissant français, Andréas Blazejak, a quitté la ville d’Alechki, dans la région de Kherson, pour se rendre en Crimée et, de là, partir pour l’Allemagne rejoindre son épouse, Tatiana Veïmer, de nationalité ukrainienne, qui avait quitté son pays aussitôt après l’invasion. Mais lors d’un contrôle routier à Armiansk, comme l’a raconté à Meduza le représentant du Français, Anatoli Foursov, des fonctionnaires du FSB l’ont retenu. Interrogés, les services spéciaux ont répondu que M. Blazejak n’avait pas été « arrêté », quoique plus tard on ait réussi à le retrouver dans un centre de détention provisoire de Crimée, où il a séjourné 68 jours sans qu’aucun chef d’accusation ne lui ait été signifié. Libéré le 10 janvier 2023, M. Blazejak est parti pour l’Allemagne (la famille n’a pas répondu aux messages ni aux appels téléphoniques de Meduza et les médias occidentaux ne se sont pas intéressés de près à cette affaire).

La majorité des personnes détenues dans les centres de la région de Simferopol n’ont aucun statut juridique (par exemple en tant que « suspects »). De ce fait, leur maintien en détention est dénué de tout fondement juridique. Des poursuites pénales peuvent néanmoins être engagées en fin de compte contre certains otages civils, notamment pour « terrorisme international » ou « préparation d’attentat ». En particulier, au moins sept personnes de la région de Kherson ont été accusées de participation aux activités du bataillon Noman Tchelebidjikhan3.

C’est le FSB qui s’occupe de ces affaires. Et c’est ce service spécial qui se charge de placer les Ukrainiens dans des centres de détention provisoire.

La Russie ne fait pas de distinction entre détenus civils et militaires : aux yeux des autorités russes, les uns comme les autres sont officiellement considérés comme « détenus pour s’être opposés à l’opération militaire spéciale. » « Tous sont ainsi désignés », a déclaré à Meduza l’avocat Dmitri Zakhvatov. « La Fédération de Russie ne peut pas les qualifier de prisonniers de guerre parce que cela laisserait entendre qu’il y a une guerre. »

Cela dit, il n’y a dans le Code pénal russe aucun article mentionnant l’« opposition à une opération spéciale ». On ne laisse tout simplement pas les avocats contacter les otages. Quant aux noms des détenus et quant à ce qui se passe dans les centres de détention, les juristes obtiennent l’essentiel des informations auprès des Ukrainiens qui ont réussi à sortir des prisons russes.

Alexandre Tarassov a été libéré du Centre de détention N°2 le 14 février 2023. Il vit maintenant en Allemagne. Cependant il n’a toujours pas compris pourquoi on l’avait laissé partir ni sur quelle base on l’avait tenu emprisonné presque une année sans l’avoir mis en accusation.

Les otages ukrainiens ne sont pas seulement détenus en Crimée, mais aussi dans d’autres régions de Russie, ainsi que l’ont signalé à Meduza des défenseurs des droits et avocats russes. De plus, si en Crimée ils sont « confiés » au FSB, dans les autres parties du pays ils le sont à la Direction de la police militaire du ministère de la Défense.

Comme l’a expliqué à Meduza Andreï Soldatov, spécialiste des services spéciaux russes, il n’y a aucune contradiction dans le fait que le ministère de la Défense et le FSB se partagent les compétences, s’agissant des otages ukrainiens. Selon lui, la police militaire, en ce qui concerne les services spéciaux, relève du Département du contre-espionnage militaire, qui est une division du FSB. Une source de Meduza au sein même du FSB a confirmé que c’était bien le contre-espionnage qui s’occupait des otages ukrainiens.

Soldatov fait observer qu’il existe une section du contre-espionnage dans chaque unité militaire et que, lors des opérations, les agents du contre-espionnage qui lui sont attachés sont eux aussi envoyés au front, où « ils se mêlent aux groupes de combattants ».

C’est précisément ainsi que le contre-espionnage a fonctionné en Ukraine au début de la guerre et, toujours selon Soldatov, « la filtration [des Ukrainiens] et le travail avec la population est l’essentiel de la tâche de ces agents. Pour assurer la sécurité des troupes russes, il faut repérer au sein de la population civile les informateurs qui travaillent pour l’armée ukrainienne et les torturer pour les faire parler. Et, bien sûr, il faut reconstituer les réseaux d’agents. Grâce aux camps de filtration, la tâche est plus facile. La méthode a fait ses preuves en Tchétchénie. On ramasse, comme avec un aspirateur, des milliers de jeunes Ukrainiens, on en enrôle un certain nombre et puis on les relâche tous. »

« Ce que l’on fait avec les Ukrainiens enlevés dans les territoires occupés et qui se trouvent actuellement dans les centres de détention russes est « le prolongement naturel » en première ligne de la mission du contre-espionnage militaire », ajoute Soldatov.

On ne sait pas exactement combien il reste de ressortissants ukrainiens dans les centres de détention russes. Selon Irina Badanova, une experte du Service de recherche et de libération des prisonniers auprès du Quartier général des forces armées ukrainiennes, on peut parler de plus de 3 000 otages civils. Elle affirme que plusieurs dizaines d’entre eux sont morts en détention.

Un avocat russe en convient lui aussi : « Des Ukrainiens, il y en a là un grand nombre, un très grand nombre. »

Traduit du russe par Bernard Marchadier

Version originale

iapparova bio

Lilia Iapparova est grande reporter à Meduza. Née à Tcherepovets, elle a fait ses études à Volgograd et à Moscou. Après un bref passage à la télévision ( les chaines de propagande Pervy kanal et REN ) au début des années 2010, elle s'est orientée vers les médias indépendants, dont Dojd et The Bell. Son travail a été récompensé plus qu'une fois par Redkolleguia, le prestigieux prix journalistique russe.

Notes

  1. Le tronc parallèle au sol, les bras derrière le dos, tendus le plus haut possible. C’est ainsi que, dans les colonies pénitentiaires, on mène les détenus condamnés à la perpétuité.
  2. Comme des dizaines d’autres Tatars de Crimée, Kroch est inculpé pour « terrorisme » en raison de ses liens supposés avec l’organisation politico-religieuse Hizb ut-Tahrir.
  3. Bataillon créé par des Tatars de Crimée à la fin de 2015 pour se battre contre l’occupant.

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