Merci, l’Ukraine !

Au moment où ils entament une campagne aérienne contre l’Iran, Trump et Netanyahou réalisent-ils ce qu’ils doivent à l’Ukraine ? C’est parce que la Russie est tenue en échec et épuisée par l’Ukraine qu’elle a perdu une bonne part de son pouvoir de nuisance dans le monde. Elle ne peut plus faire grand-chose pour l’Iran des mollahs. L’Iran est pourtant un allié loyal au sein de l’axe Moscou-Téhéran-Pyongyang-Pékin. Elle a livré des drones tueurs Shahed en quantité, avant de permettre à la Russie d’en fabriquer elle-même. On craignait qu’en retour, l’Iran ait reçu l’aide technologique de la Russie pour construire des missiles balistiques à longue portée, mais rien ne dit que cette aide ait été fructueuse. Les experts militaires sont sceptiques sur les capacités de l’Iran dans ce domaine ; il y a une incertitude sur le nombre de missiles dont dispose l’Iran, mais il est presque certain que ses missiles ne peuvent pas aller plus loin qu’Israël. C’est une menace existentielle pour l’État hébreu, mais personne – à part Donald Trump –, ne croit que l’Iran soit capable de construire et de lancer des missiles intercontinentaux.

Le silence piteux de la Russie sur la crise iranienne est le reflet de son incapacité à agir de quelque manière que ce soit pour aider son vieil allié. Cela devrait donner des inquiétudes aux autres alliés de la Russie.

En lançant sa guerre totale contre l’Ukraine, Poutine pensait déclencher le chaos dans le monde, doper les ennemis de l’Occident global et les pousser à l’aventurisme (plusieurs États africains s’en mordent déjà les doigts). Il a entretenu le chaos au Moyen-Orient. Il a notamment donné le feu vert au Hamas pour le pogrom du 7 octobre 2023, en doublant semble-t-il l’Iran sur sa gauche : l’Iran n’était pas au courant du projet de son proxy de Gaza jusqu’à la veille de l’attaque. En 2024, la victoire de Donald Trump fut encore un coup gagnant pour la Russie : Trump est un agent du chaos mondial, c’est même sa définition. Mais il n’est pas prêt à se coucher devant le Kremlin et entretient un rapport de force impitoyable, notamment sur Cuba, sur le Venezuela et sur l’Arctique ; il partage avec Poutine sa détestation de l’Ukraine, avec cette différence qu’on n’est pas sûr de comprendre pourquoi cette haine chez Trump et jusqu’où elle peut aller, alors que celle de Poutine repose sur des buts clairement affichés qui expliquent qu’elle soit génocidaire.

Mais, après un an d’idylle contrariée avec Poutine, la campagne périlleuse de Trump contre l’Iran tourne une page. On ne sait pas quelle sera la prochaine foucade de Trump, jusqu’où le mènera son jeu de bascule entre la Russie et la Chine, mais on peut parier qu’il n’en ressortira rien de bon pour Poutine. Trump aurait-il lancé cette campagne si le « partenaire » russe n’était pas réduit à l’impuissance ? Il y a lieu d’en douter.

Grâce à la résistance de l’Ukraine, l’entrepreneur de chaos Poutine est victime de lui-même : non seulement il a échoué en Ukraine, mais cet échec est en train de paralyser son grand jeu planétaire ; il n’est plus capable de conserver ses marchés d’armement, et encore moins d’aider militairement ses alliés. Il espérait prendre l’hégémon dans la guerre contre l’Occident, en compensant sa faiblesse économique face à la Chine par le prestige du général en chef. Las, le gros matou chinois ne fait rien contre Moscou mais il attend son heure et profite, en particulier sur les marchés pétroliers, de l’épuisement de l’économie russe. La Chine n’aura même pas besoin d’occuper l’Extrême-Orient russe pour récupérer de facto, par épuisement de l’adversaire, les territoires qu’elle revendique depuis un siècle, Vladivostok et Sakhaline. Jean Sylvestre Mongrenier montre dans ce numéro de Desk Russie combien la vision du monde eurasiste est le fondement de la « grande stratégie » de la Russie. Toutefois, cette vision grandiose et têtue de la destinée russe, ni européenne ni orientale mais dépassant les deux, est peut-être en train de s’écrouler de toute part : à l’Ouest, évidemment, grâce à la mobilisation héroïque du peuple ukrainien, à l’Est, par la patience hypocrite de la Chine.

Malheureusement, il est peu probable que Trump comprenne et reconnaisse ce qu’il doit à l’Ukraine et la paie de retour, pas plus que Netanyahou, obnubilé par son attention à l’électorat d’origine russe, qui lui fournit des voix et des investissements.

delara

Maître de conférences à l’université Paris II Panthéon-Assas. Enseigne la philosophie et la science politique. Collaborateur régulier de Commentaire, chroniqueur au magazine Ukrainski Tyzhden. Ses travaux portent sur l’histoire du totalitarisme et les sorties du totalitarisme. A notamment publié: Naissances du totalitarisme (Paris, Cerf, 2011), Exercices d’humanité. Entretiens avec Vincent Descombes (Paris, Pocket Agora, 2020).

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