Ferry et Sarkozy : le parti pris pour la Russie

Luc Ferry // France 5, capture d’écran

À l’heure où la toxicité du régime poutinien et de sa politique étrangère n’est plus à démontrer, il est utile de revenir sur la position de certains de nos compatriotes qui défendent avec acharnement la Russie et son dictateur, contre vents et marées. L’ancien ministre de l’Éducation Luc Ferry et l’ancien président Nicolas Sarkozy sont dans la ligne de mire.

Le soutien à Poutine ne demeure pas l’exclusivité des extrêmes, si proches sur tant de sujets par ailleurs. Le parti communiste — dont la fête annuelle a été honorée par la présence contestable d’un Édouard Philippe qui a inauguré le tutoiement avec Roussel — demeure également complaisant avec la Russie, n’hésitant pas, à l’Assemblée nationale en mars dernier, à voter contre la résolution condamnant le génocide par la faim imposé à l’Ukraine par Staline en 1933. À gauche toujours, ou ce qu’il en reste, Ségolène Royal — qui est la seule à s’imaginer un destin — n’a pas manqué de s’aligner sur Mélenchon, en particulier face à la constance de sa bienveillance pour Moscou.

Du côté de la droite, ce n’est guère différent avec le député Julien Aubert s’employant à rassembler la mouvance souverainiste, composée de séides de Poutine, comme Kuzmanovic (qui, de Lutte ouvrière a rallié, via Mélenchon, Le Pen1), Régis de Castelnau ou Dupont-Aignan. N’est-ce pas dans la droite ligne de feu Giscard d’Estaing qui, en 2015, participait à l’assemblée générale de l’association Dialogue franco-russe ? Faut-il s’en étonner de la part d’un président qui, le 21 mai 1975, écartait toute perspective de défense européenne au motif que l’idée même déplairait aux Soviétiques ? Et qui était rigoureusement opposé à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN2. Ou qui célébra l’un des pires staliniens, à sa mort : Jacques Duclos. Comme l’a observé Franz-Olivier Giesbert, « il est si intelligent qu’il peut parfois en devenir idiot ».

Luc Ferry

Se définissant comme « admirateur inconditionnel du général de Gaulle »3, il intitule son article, après l’intervention russe de 2014, « Sanctions anti-Poutine : quelle erreur ! »4. Il se désole qu’on puisse « à tout prix réinventer un ennemi », n’hésitant pas à condamner les coupables, l’Union européenne, France en tête, qui selon lui « jettent de l’huile sur le feu ». Et surtout de fustiger un prétendu « alignement » sur les États-Unis, sans aucun doute à l’origine du conflit selon Ferry. La Russie, poursuit-il, « est un grand pays […], une puissance militaire et même économique de premier plan. La menacer de sanctions était insultant, en toute hypothèse inefficace, contre-productif et pour tout dire ridicule. Rompre le dialogue avec la Russie est aberrant. De grâce, ne nous enferrons pas dans l’erreur. »

En tout cas, notre Ferry, lui, s’enferre dans ses illusions, persiste et signe, exonérant, par le titre de sa chronique du 24 avril 2014, « Crimée : la double faute des Occidentaux », les Russes de toute implication. Et d’invoquer des « esprits éclairés, Hélène Carrère d’Encausse, Giscard, Védrine, Attali », inconditionnels de Poutine ou complaisants vis-à-vis de lui. Et notre ex-préposé à l’éducation nationale de continuer sur sa lancée, adepte des contre-vérités que Moscou a le don d’inculquer: « Depuis la chute du mur de Berlin, nous n’avons cessé de mépriser et de sous-estimer une Russie qui avait pourtant bien du mérite à sortir du pire totalitarisme qu’ait connu l’humanité depuis la chute d’Hitler. Ce fut une erreur funeste. Il est temps de le comprendre et de renouer le dialogue avec un pays sur lequel il est aberrant de vouloir faire l’impasse. »

Voilà que notre subtil oracle annonce fièrement — nous sommes en 2014, pas en 2022, il est vrai — que ni Américains ni Européens « ne lèveront le petit doigt pour Kiev ».

Comme il se doit, notre devin Ferry apporte, à la présidentielle de 2017, son appui à François Fillon, autre russophile patenté : « (…) sur le rapport à la Russie, Fillon avait à la fois l’expérience et la lucidité »5. Et d’abord le goût des sous…

Avant l’agression russe de 2022, Ferry avait établi un singulier parallèle entre les dizaines de millions de morts dus au régime communiste chinois, le totalitarisme soviétique et les régimes d’Espagne, du Portugal et de Grèce, comme si l’on pouvait mettre sur le même plan les Franco, Salazar et autres — assurément condamnables. Ces régimes tenaient à un homme et disparurent avec lui, tandis que les pays appartenant au système communiste n’avaient aucun espoir d’en sortir.

Jean-François Bouthors a raconté ici même que Ferry avait laissé sans voix Daniel Cohn-Bendit, peu avant février 2022, en affirmant que si Poutine intervenait, c’était la faute des intellectuels français qui l’avaient humilié6.

Ferry s’obstine à penser que si l’on avait intégré l’Ukraine à l’OTAN, c’eût été un casus belli7. Et de s’enferrer sur « nos responsabilités, […] nos erreurs, […] d’une Europe inféodée à l’OTAN »8, suscitant l’agacement de l’avisé Jacques Julliard, lucide lui, fort regretté aujourd’hui9.

Comment s’en sortir, selon Ferry ? En faisant appel à la Chine, la seule solution10 ! Notre philosophe de service paraît méconnaître l’axe du mal. Pourquoi ne pas solliciter également le concours de l’Iran, de la Syrie, de la Corée du Nord ? Et de continuer à dénoncer l’Amérique, qui profite de la guerre pour s’enrichir11, ainsi que les « porte-flingues atlantistes »12. Il importe de « comprendre, selon Ferry, que les États-Unis ne sont plus le nombril de la planète, que le temps des rodomontades belliqueuses est révolu et que, comme le voulait de Gaulle, la coopération culturelle, économique et politique, même si elle est infiniment difficile avec des pays qui n’ont pas la même histoire que nous, est la seule voie d’avenir »13. L’historien François Kersaudy qui sait, lui, ce que vaut le régime de Poutine, estime qu’il est stupéfiant que Ferry puisse se leurrer avec autant d’assurance14.

Cela ne l’empêche pas de continuer à s’enferrer : à la publication du nouveau livre de Nicolas Sarkozy qui, comme on le sait, verse dans la complaisance envers Poutine, Ferry intitule son papier du 31 août 2023 : « Sur l’Ukraine, Sarkozy a largement raison », condamnant l’Europe, « devenue bêtement atlantiste », invoquant une fois de plus De Gaulle et Védrine, placés sur le même pied, ou un Gérard Araud, reconnu pour son aptitude à énoncer tout et son contraire, et un Edgar Morin.

Ferry récidive après une tribune de Manuel Valls qui, lui, ne verse pas dans cette trouble adoration de la Russie15. « Sur l’Ukraine, Manuel Valls s’égare » s’intitule la réponse de Ferry, qui pourfend, pour ne pas changer, les atlantistes, « la soumission honteuse » de l’Europe au « diktat » de Washington, « dont les intérêts sont diamétralement opposés aux nôtres »16 alors que, sous-entendu, il serait tellement facile de conclure la paix avec ce brave Poutine.

C’est à se demander si la cantine de Ferry n’est pas l’ambassade russe à Paris, tant appréciée par certains journalistes de droite ou des académiciens, morts ou vifs… Dans L’Humanité du 9 avril 2020, figure, parmi les donateurs au quotidien qui survit grâce à l’aide de l’État, un donateur du nom de Luc Ferry versant 100 € ; s’agit-il du nôtre ou d’un homonyme ? Rama Yade n’a-t-elle pas fait preuve de lucidité quand elle estime que Ferry « fait des analyses creuses et intéressées »17 ?

Nicolas Sarkozy

Le retour au sein du commandement militaire intégré de l’OTAN lui a valu les pires critiques, provenant des extrêmes bien sûr mais aussi de ces espèces de gaullo-communistes pour lesquels cette réintégration portait atteinte à notre « indépendance ». Le nostalgique des Jeunesses communistes Emmanuel Todd, fanatique de la Russie, dénonçait en lui, dans L’Humanité du 5 avril 2007, un « bushiste atlantiste », à l’unisson d’un Michel Onfray, dont la haine des États-Unis et de l’Europe constitue le fonds de commerce, ou d’un Chevènement.

Le chef de l’État ne dénonçait-il pas, à l’époque, les 200 000 morts passés sous silence en Tchétchénie, déclarant préférer serrer la main du président américain que « la pogne » de Poutine ? À la faveur d’un entretien à la Maison-Blanche, il déplorait l’arrogance de la France lors de l’engagement américain en Irak, quand Galouzeau de Villepin avait usé, à la tribune des Nations Unies, de propos extrêmes contre notre allié : « Il n’est pas convenable, déplorait le nouveau président, de chercher à mettre ses alliés dans l’embarras, ou de donner l’impression de se réjouir de leurs difficultés »18.

Changement de cap quelque temps après son accession à l’Élysée, au terme de son implication en Géorgie. Avec, il est vrai, Fillon à Matignon, flanqué de ses conseillers russophiles patentés, Mitrofanoff et Boishue.

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Poutine et Sarkozy à Saint-Pétersbourg le 15 juin 2016 // kremlin.ru

Hollande lui succédant, l’ex-président défend la position russe en Crimée et s’exprime, en février 2015, contre l’entrée de l’Ukraine dans l’UE et l’OTAN. Il s’élève contre les sanctions, posant la question de notre avenir après que les entreprises sont tenues de « se plier aux injonctions de Donald Trump. C’est insupportable. Que devient notre indépendance? »19

Après le 24 février 2022, il « peste contre les États-Unis et l’Europe qui ont marginalisé la Russie ». Fasciné par Poutine, il est convaincu que cette guerre est « le résultat d’une absence de dialogue avec le président russe », selon M magazine (Le Monde) du 11 juin suivant.

Le troisième tome de ses mémoires, lancé à grand fracas publicitaire, confirme ses positions en faveur de Poutine quant à l’Ukraine, avec lequel il aurait, selon lui, fallu parler (on sait ce qu’il advint des entretiens successifs du président Macron avec Poutine…). L’un de ses anciens conseillers, Jérôme Poirot, qui fut adjoint du Coordinateur national du renseignement, déplore des propos qualifiés de « honteux » mais qui sont salués à Moscou20. Bien entendu, l’ex-titulaire de l’Élysée ne dit mot du régime totalitaire institué graduellement depuis 2000 ni n’évoque cet espèce d’axe du mal formé avec la Chine, l’Iran, la Corée du Nord, rendant hommage au passage à la défunte Mme Carrère dite d’Encausse, si compréhensive avec la Russie, pour ne pas dire plus.

Thomas Legrand s’en indigne dans Libération du 21 août 2023, révélant, sans être démenti, que Sarkozy aurait reçu 300 000 € pour prononcer une conférence en 2018 à Moscou à la gloire de Poutine, ajoutant qu’il aurait conclu un contrat de trois millions d’euros avec une compagnie d’assurance russe l’année suivante, opération faisant l’objet d’une enquête préliminaire du Parquet national financier21.

Deux anciens titulaires de Matignon, Lionel Jospin et Manuel Valls, ont condamné (on l’a vu plus haut pour le second), sa surprenante complaisance, alors que le plumitif de service de Marianne, Jack Dion, ancien de L’Humanité et qui s’y croit toujours, l’approuve avec enthousiasme. Olivier Pérou, dans L’Express du 24 août, semble parfaitement inspiré quand il établit un rapprochement entre Sarkozy et Mélenchon, le premier rendant hommage, dans son ouvrage, au « grand talent du leader » de la France insoumise, préférant déverser son hostilité contre un François Bayrou…

Laissons la conclusion à Philippe Val : « C’est le même discours que celui des beaux esprits des années 1930 – lesquels se sont tous un peu ou beaucoup retrouvés dans la Collaboration — qui expliquait que les Allemands étaient humiliés par le traité de Versailles, qu’il fallait les comprendre, et que Hitler n’était que le symptôme de notre arrogance. Discours supposé pacifiste, discours de lâches en réalité. »22

Auteur, membre du comité de rédaction de Commentaire, ancien fonctionnaire et élu local.

  1. Nicolas Hénin, La France russe, Fayard, 2016, p. 127-130.
  2. Politique internationale, n° 145, hiver 2014-2015, p. 12-15.
  3. Le Figaro, 28 août 2013. Les autres citations de Ferry sont extraites, sauf indication contraire, de ses chroniques dans le même journal. En réalité, il était giscardien dans sa jeunesse.
  4. 20 mars 2014.
  5. 2 août 2018.
  6. Desk Russie, 25 février 2022.
  7. 3 mars 2022.
  8. 10 mars 2022.
  9. Marianne, 3 mars 2022.
  10. 17 mars 2022.
  11. 31 mars 2022.
  12. 7 avril 2022.
  13. 31 août 2022.
  14. Commentaire, n° 180, hiver 2022-2023, p. 894.
  15. 9 septembre 2023.
  16. 14 septembre 2023.
  17. Carnets de pouvoir, 2006-2013, Ed. du Moment, 2013, p. 174.
  18. Le Monde, 10 mai 2007.
  19. Le Point, 1er novembre 2018.
  20. Le Figaro, 18 août 2023.
  21. Franc-Tireur, 23 août 2023.
  22. Le Point, 19 novembre 2015.
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