Navalny, journal de prison (suite)

Alexeï Navalny participe, en visioconférence, à l’audience du tribunal de Kovrov, le 14 avril // Navalny Team

Alors que son avocat Vadim Kobzev lève un coin du voile sur sa santé qui se dégrade de façon très alarmante, Alexeï Navalny fait publier sur les réseaux sociaux quelques précisions sur les changements insidieux de son régime de détention, dans lequel le quartier disciplinaire est devenu la « norme ». C’est aussi l’occasion pour lui de commenter la récente démission de Léonid Volkov, qui présidait la Fondation anti-corruption, devenue ACF International.

15 mars

Quelques mots sur l’Oscar. Du type qui apprend tout en dernier.

La radio de la cellule s’est mise en marche à 5 heures du matin, comme d’habitude. Les premières actualités sont à 6 heures : on y a parlé en détail de tous les lauréats du prix, sauf dans la catégorie cinéma documentaire. C’est bon signe, me suis-je dit.

À l’approche du déjeuner, on m’a amené à l’audience. Comme j’y assiste en liaison vidéo [de la colonie pénitentiaire IK-6, à Melekhovo, NDT], mon avocat tend une feuille de papier vers la caméra.

« Je ne vois rien », dis-je. Après avoir brandi un certain temps sa feuille dans la même direction, l’avocat n’y tient plus : « Votre film a remporté l’Oscar. »

Les sentiments qu’on éprouve alors sont trèèès étranges.

Comme si ces paroles n’étaient pas de ce monde, alors que, d’un autre côté, tout ici est tellement étrange, tellement insensé qu’elles semblent justement ne pouvoir appartenir qu’à ce monde-là.

J’en suis terriblement heureux et, dans le même temps, j’essaie de ne pas oublier que ce n’est pas moi qui ai reçu l’Oscar 😉. Ce documentaire, c’étaient des événements plutôt palpitants, par moments, dramatiques, mais seule une équipe de génie pouvait les montrer de façon à les rendre dignes d’un Oscar : Daniel Roher, Odessa Rae, Diane Becker, Melanie Miller, Shane Boris et tant d’autres qui ont travaillé à ce film. Les amis, je vous félicite du fond du cœur.

Christo Grozev (je t’embrasse, mon pote, tu es la vraie star du film) et Maria Pevtchikh : sans vous, l’idée même de tout cela n’existerait pas.

Ioulia, merci d’avoir participé, de nous avoir soutenus et, à deux ou trois reprises, de m’avoir empêché de trucider l’équipe de tournage.

Mes amis et collègues de la FBK [Fondation de lutte contre la corruption, NDT], c’est vous qui avez tout fait, comme toujours, quand je me contente, moi, d’exploiter ma trombine.

Pour finir : je répète que ce film n’est pas le mien, que ce n’est pas moi qui ai reçu l’Oscar, que je ne suis pas en position de dédier cette récompense à quelqu’un. Néanmoins je dédie la part qui me revient aux gens honnêtes et courageux, où qu’ils se trouvent, qui puisent en eux-mêmes les forces de résister, jour après jour, au monstre de la dictature et à son pendant inexorable : la guerre.

22 mars

  1. Notre organisation et ce mouvement dont je suis l’un des représentants luttent pour un avenir meilleur dans notre pays.
  2. Cet avenir meilleur est tributaire de règles et de lois honnêtes et justes, établies au sein de la société, telles qu’elles sont rédigées sur le papier et telles qu’elles sont admises de tous, car ces règles favorisent le bien commun.
  3. L’une de ces règles, à notre avis, doit être, pour ceux qui dirigent, d’endosser la responsabilité de leurs décisions, y compris d’une façon nécessaire, mais, hélas, quasi introuvable en Russie : c’est-à-dire de façon consentie.
  4. En proposant à la société de suivre ces règles, nous nous efforçons nous-mêmes de les suivre, par souci d’exemplarité.
  5. C’est pourquoi, après que Léonid Volkov, mon ami et compagnon de combat depuis de longues années, qui présidait le conseil d’administration d’ACF International [Anti-Corruption Foundation, NDT], a commis une sérieuse erreur de jugement dans l’exécution de la politique de sanctions, je me suis réjoui d’apprendre qu’il l’a reconnu publiquement et qu’il a démissionné de ses fonctions.
  6. Je ne doute pas que Léonid a agi animé des meilleures intentions. De même que je ne doute pas qu’il pourra expliciter la logique de sa position et fournir des arguments précis pour la défendre. Et je vais jusqu’à lui demander de le faire. Je suis certain qu’il saura convaincre beaucoup de gens.
  7. Cependant, la lettre que Léonid a adressée à Josep Borrell était une erreur politique [cette lettre, envoyée en octobre dernier au haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, demandait l’allégement des sanctions de Bruxelles à l’encontre d’une poignée d’oligarques russes, NDT], techniquement incorrecte, et elle contenait des informations trompeuses. Elle n’a pas été commentée publiquement au moment de son envoi et a laissé une impression de pourparlers secrets, ce qui a provoqué le désaccord de nos sympathisants et du conseil de surveillance.
  8. Certes, il n’existe pas de manuel d’instruction pour apprendre à diviser les élites. C’est un travail politique complexe. La politique de sanctions en fait partie. Volkov a commis une erreur, en a assumé la responsabilité et a donné sa démission, que le conseil d’administration a acceptée.
  9. Je suis reconnaissant à Léonid d’avoir eu une réaction rapide et conséquente, respectueuse de nos principes. C’est important.
  10. À mon tour, je tiens à présenter mes excuses à nos partisans, aux donateurs de l’ACF et au conseil de surveillance. Si nous l’avons corrigée, l’erreur a bel et bien été commise, ce qui veut dire que j’ai aussi ma part de responsabilité
  11. Je confirme que nous souscrivons pleinement à l’idée de sanctions imposées aux corrompus poutiniens, aux bandits et aux fauteurs de guerre de tout acabit. Cela répond aux intérêts des citoyens russes, et nous poursuivrons ce qui a été entrepris.
  12. Il appartient à Léonid de décider à quoi sera consacré son travail désormais. Nous ne sommes pas une organisation gouvernementale avec des fonctions et des postes. Nous avons une structure formelle : l’ACF en est un élément clé, mais globalement nous sommes un mouvement politique, un groupe de volontaires partageant les mêmes idées — ou, pour employer la terminologie du Kremlin, une « association extrémiste » —, dans lequel un excellent manager politique, ce que Léonid a plus d’une fois prouvé qu’il était, aura toujours sa place.
  13. Est nommée à la tête du conseil d’administration d’ACF International Maria Pevtchikh, qui a fondé et dirigé en continu notre service d’investigations. Son travail public au cours de ces deux dernières années a fait d’elle une dirigeante politique de talent. Vous la connaissez bien, et je ne doute pas qu’elle saura parfaitement s’acquitter de ses fonctions.
  14. Ce qui s’est passé est pour nous une bonne leçon. Nous espérons que cette expérience portera ses fruits pour nous rendre meilleurs, et que, après avoir évalué notre réaction, vous continuerez à nous apporter votre soutien.

24 mars

Hélas, mon luxueux séjour de près de deux mois dans une « bonne » cellule de standing (du café et deux livres) est impitoyablement interrompu, et on m’a de nouveau envoyé au bout du couloir dans une « mauvaise » cellule (de l’eau bouillie et un livre).

Quinze jours de quartier disciplinaire : « s’est présenté de façon incorrecte ».

Il faut croire que la direction n’a pas supporté l’Oscar et a décidé qu’une cellule avec deux livres ET un Oscar, c’était trop.

Logique.

Mais cela ne nous dit pas pourquoi certains reçoivent un Oscar quand moi, je croupis en cellule disciplinaire 😉

26 mars

Si belle que soit Ioulia sur cette photo, elle fait office de boîte d’allumettes.

Il vous est sans doute déjà arrivé de voir des photographies sur lesquelles de petits sujets (des animaux, disons des scarabées par exemple) sont placés dans des boîtes d’allumettes pour donner l’échelle.

Mais là, ce n’est pas un scarabée, c’est un jeune garçon. Qui a quinze ans aujourd’hui.

Il me semble que tout récemment encore, lorsqu’il venait me rendre visite, je m’exclamais : « Comme tu as grandi. Tu ne fais qu’une tête de moins que ta mère. »

Voilà le résultat.

Le 26 mars est doublement spécial pour moi. L’un des plus grands moments de ma vie politique — les rassemblements « Ne l’appelez pas Dimon » [organisés en 2017 à la suite de la diffusion du documentaire éponyme sur la corruption de Dmitri Medvedev, NDT] — est tombé le jour de l’anniversaire de Zakhar. En sortant de la maison, j’avais écrit un post appelant à me rejoindre et je l’avais accompagné de la photo de mon fils. Je n’ai pas pu rentrer pour le dîner d’anniversaire, mais, en me rappelant cette petite tête coiffée d’un bonnet rigolo, je savais sans me tromper que ce n’était pas pour rien.

Je le sais en le regardant aujourd’hui.

Joyeux anniversaire, Zakhar !

27 mars

Mes codétenus sont comme des phoques dressés à qui l’on aurait appris à battre des nageoires et à bêler, alors ils battent des nageoires et bêlent. Ils ne peuvent rien imaginer d’autre.

On m’a renvoyé au quartier disciplinaire. Dès le lendemain, après qu’on m’en a fait sortir dix minutes sous un prétexte stupide, je retourne dans ma cellule… d’après vous, qui m’attend là en me regardant d’un air affamé et les yeux révulsés ? Exact, mon vieil ami le tractoriste.

Voyez-vous, c’est une drôle de coïncidence qui s’est produite là pour la énième fois. On m’a placé dans le quartier disciplinaire, et aussitôt lui a opportunément enfreint le règlement. Pendant deux mois, il avait fumé au même endroit sans que personne fasse attention à lui. Mais, dès qu’il a fallu transformer une cellule irrespirable comme c’est pas permis en cellule encore plus irrespirable, voire carrément insupportable, on lui a collé quinze jours pour ça.

Le charme particulier de l’histoire, c’est qu’au cours des deux derniers mois il n’avait même pas reçu de produits d’hygiène de base — ni dentifrice ni papier toilette. Et vous l’aurez compris : on l’a transféré ici après l’avoir fait brièvement mariner à l’infirmerie. Ils se servent de cet homme comme d’un coton imprégné de bactéries.

10 avril

On dit que les enfants grandissent vite. Que devrait-on dire des petits frères !

Hier, j’allais le chercher au jardin d’enfants en rentrant de l’école, et maman me grondait parce que je lui avais mis son bonnet de travers et qu’en chemin on avait perdu une de ses moufles.

Aujourd’hui, il a 40 ans et des moustaches.

Toute son enfance, Oleg s’est indigné de devoir porter les vêtements que j’avais déjà usés. Parce qu’il est mon frère, on l’a emprisonné en 2014 [dans le cadre de l’« affaire Yves Rocher », NDT] et lui aussi a purgé sa peine en cellule de discipline. Alors maintenant je me dis souvent que je « porte » le quartier disciplinaire qu’il a déjà « usé » avant moi. Nous sommes quittes.

Tous mes vœux d’anniversaire, Bro.

Souhaitons que tout aille bien.

11 avril

Voici comment des choux et 21,50 roubles, ça motive !

Si tu traites Poutine de tous les noms d’oiseaux, ils se contenteront d’un petit sourire entendu. Mais si tu agites 21,50 roubles, ils se jetteront aussitôt dessus avec la plus grande brutalité.

Vendredi soir, on m’a sorti du quartier disciplinaire, et lundi (hier, donc) j’ai de nouveau pris quinze jours. En même temps, mes achats de nourriture ont été restreints (nous avons maintenant de nouvelles règles), on a fixé ma promenade à 7 heures du matin (c’est important parce que, en se promenant quand il fait jour, avec un peu de chance, on pourrait profiter d’un petit coin de soleil), on m’a sucré presque tout le temps que je pouvais consacrer à mon courrier, on m’a même arrangé un atelier de couture personnel : la cellule voisine a été transformée en « cellule de travail », c’est-à-dire qu’on y a mis une machine à coudre. C’était déjà assez dur comme ça de rester dans un cachot irrespirable pour ne pas avoir en plus à y faire de la couture.

Quel rapport avec le chou et les 21,50 roubles ?

Voyez vous-mêmes. Le prix de gros du chou cet été était de 6 roubles le kilo. À ce moment-là, le service fédéral d’application des peines l’a acheté 27,50 roubles dans des quantités inimaginables. En Russie, on compte 400 000 détenus, dont le chou constitue l’essentiel de la ration. Tous les autres produits sont achetés suivant ce principe.

Ce chou-là vaut de l’or.

Et tout le monde se sert : de Gostev, le patron du service fédéral d’application des peines, qui veille scrupuleusement à ne pas remarquer les prix faramineux, à la direction de la colonie pénitentiaire.

C’est pourquoi, à peine mes collègues ont-ils publié une enquête sur ces drôles d’histoires de choux que je me suis retrouvé le lendemain dans le quartier disciplinaire ; on m’a aussitôt préparé une « cellule de travail » et on a modifié le déroulement de ma journée, pour faire de l’enfer un super-enfer. On a édicté des règles totalement illégales, m’interdisant d’acheter de la nourriture, même avec l’argent que je gagne. Ainsi qu’un tas de petites misères, que quelqu’un de libre ne pourra pas comprendre.

On défend le chou ! « Pas touche, on s’empiffre ! »

C’est pour cette raison que je parle sans arrêt de l’importance de la lutte contre la corruption.

Tout le système poutinien, mal dissimulé sous les oripeaux du conservatisme et de la spiritualité, n’existe que pour voler du chou.

Peu importe qui joue le rôle du chou : les raffineries de pétrole, l’argent du budget, les forêts de Sibérie, les chars d’assaut ou, en l’espèce, le chou lui-même. Le système volera à tous les niveaux, car telle est sa raison d’être.

13 avril

Quelques mots sur Mikheïl Saakachvili.

Nous ne nous connaissons pas et ne nous sommes jamais rencontrés.

Je ne connais personne de son équipe, et personne ne m’a demandé d’écrire ces lignes.

À ma grande honte, je connais assez mal la scène politique géorgienne et je peux dire des choses inexactes. À ma plus grande honte encore, influencé d’une certaine façon par la situation d’un camarade qui se trouvait alors sous les bombes à Tskhinvali, j’ai écrit en 2008 un post qui qualifiait les Géorgiens de façon offensante [au moment de la guerre d’août 2008 en Ossétie du Sud, Navalny avait comparé les Géorgiens à des « rongeurs », NDT]. Je m’en suis excusé et m’en excuse une nouvelle fois, mais je sais qu’à cause de cela mon opinion n’a que peu de poids en Géorgie.

Malgré tout j’ai décidé d’écrire, en tant qu’homme et en tant que chrétien, car il est difficile d’assister à ça.

Saakachvili souffre, sa famille souffre, cette situation ne fait aucun bien à la Géorgie, tout cela ne fait aucun bien à ceux-là même qui voudraient garder Saakachvili en prison jusqu’à sa mort.

saakachvili
Mikheïl Saakachvili participe, en visioconférence, à son procès à Tbilissi, le 1er février dernier // TV Formula, capture d’écran

Je crois en un avenir européen heureux pour la Géorgie. C’est un pays formidable, qui a tout pour être prospère. Je crois que l’affrontement politique (où donc n’existe-t-il pas ?) sera résolu pacifiquement et efficacement.

Mais cette détention et cette torture d’un ancien président sont horribles et odieuses. Elles portent atteinte au choix européen, elles nuisent au développement, elles réduisent les chances d’un avenir normal. Elles dégradent la morale et font gonfler la colère.

Il est évident que cette opposition est furieuse et relève d’affects profonds. Je ne doute pas que les adversaires de Saakachvili ont de quoi lui tenir rancune et de quoi vouloir se venger de lui. C’est de cela que je veux parler. Si quelqu’un m’entend, je veux lancer un appel. À quoi bon la vengeance, même quand on la désire vivement. De cette vengeance toute la Géorgie souffrira. C’est une décision sans issue, une impasse stratégique qui ne profitera à personne. Et c’est cruel.

Comme toujours, chacun campe sur ses positions pour ne pas perdre la face. Chacun veut montrer qu’il est resté intraitable, qu’au contraire il a fait plier tous les autres.

Mais le pouvoir doit être plus charitable que ses opposants. Car précisément c’est le pouvoir.

Saakachvili est très malade et tous les discours sur une prétendue simulation de sa part sont absurdes. Croyez-moi, la prison mine la santé de n’importe qui à une vitesse folle. Le laisser sortir pour des soins en autorisant une suspension de peine ou quelque chose de ce genre qui permettrait aux parties de respecter la loi et de sauver la face, ce serait la meilleure solution.

C’est la semaine sainte, puis ce sera la Pâque orthodoxe. Le moment est venu de faire un geste difficile mais charitable, pour le bien du pays, de faire un pas vers la réconciliation nationale.

J’appelle les autorités de Géorgie et tous les opposants à Mikheïl Saakachvili à faire ce pas dans un esprit de charité chrétienne et d’apaisement.

ნეტარ არიან მოწყალენი, ვინაიდან ისინი შეწყალებულნი იქნებიან
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

Homme politique russe, prisonnier politique, fondateur de la Fondation de lutte contre la corruption (FBK), considéré comme le principal opposant à Vladimir Poutine

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