L’Occident face à la Russie : faire la guerre qu’on vous fait

Frappe de missiles sur l’état-major de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol // Chaîne Telegram @crimeanwind

Malgré l’annonce de la livraison de missiles américains ATACMS, le voyage du président ukrainien aux États-Unis, lors de l’Assemblée générale de l’ONU, n’a guère produit d’effets positifs. Un litige céréalier avec les autorités polonaises s’est transformé en une crise diplomatique. Les pays du « Sud global » auraient manifesté de la lassitude, comme si la guerre menée par la Russie n’était qu’une histoire de « mâles blancs ». Le fond du problème serait l’échec de la contre-offensive ukrainienne. Il faut pourtant élargir la focale.

Il est vrai que certains pronostics relatifs à une contre-offensive éclair des troupes ukrainiennes furent formulés trop hâtivement. Ces dernières ont franchi la première ligne russe dans le sud de l’Ukraine continentale, voire surmonté plusieurs obstacles défensifs au-delà. À ce stade, il s’agit plus de « brèches » dans lesdites lignes que d’une percée, susceptible de rompre le dispositif militaire russe. Le temps de la guerre n’est pas celui de la politique intérieure ni des médias occidentaux1.

La bataille de la mer Noire

À ce propos, il est impudique de s’impatienter et de demander des comptes, après tant d’atermoiements, de faux-semblants et de retards dans la livraison des armes requises. Les gouvernements des pays membres de l’OTAN se risqueraient-ils seulement à engager leurs troupes, sur un théâtre quelconque, sans leur assurer de couverture aérienne ? S’ils tiennent à raccourcir le temps de la guerre, plutôt que de tabler sur un retour à la raison des hommes qui dirigent la Russie, que ces gouvernements livrent sans barguigner tous les équipements nécessaires à une contre-offensive victorieuse.

Au demeurant, cette contre-offensive a déjà produit des résultats plus tangibles que les reconquêtes de morceaux de territoires, résultats en partie occultés par le géocentrisme de bien des politiques, diplomates et stratèges européens (le « syndrome de Talleyrand », selon l’amiral Guy Labouérie). En mer Noire, les frappes ukrainiennes font reculer la flotte russe, étrillée jusque dans le port de Sébastopol, forçant ainsi le blocus naval mis en place par Moscou. Malgré l’interdit de Poutine, des navires céréaliers (turcs notamment) peuvent longer les côtes roumaines et bulgares de la mer Noire, pour gagner le détroit du Bosphore et la Méditerranée2.

Mieux encore, les quartiers généraux, bases navales et bâtiments russes sont frappés et menacés jusque dans la péninsule ukrainienne de Crimée dont Poutine voulait faire un « porte-avions », pour renverser l’équilibre des forces dans le bassin pontico-méditerranéen (la connexion mer Noire/Méditerranée orientale). Bref, la mer Noire n’est plus un « lac russe » : les systèmes de frappe ukrainiens assurent une forme (limitée) de « sea control », ce qui permet de contourner la guerre d’usure voulue par Moscou afin de saigner l’Ukraine.

Sur ce point, il faudrait interroger l’interprétation turque de la convention de Montreux : les forces navales des pays de l’OTAN n’auraient-elles pas vocation à investir la mer Noire ? Outre la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie sont aussi riveraines de cette mer. Et l’Ukraine, certes extérieure à l’OTAN, est une alliée de premier plan (la réalité de l’OTAN n’épuise pas le concept d’alliance). En Europe, le conflit avec la Russie se joue sur ce que les géographes appelaient autrefois l’« axe varègue », de la Baltique à la mer Noire : l’OTAN ne saurait faire l’impasse sur cette mer qui mène à l’isthme caucasien et au bassin de la Caspienne3.

Ce rapide aperçu sur les opérations en cours pour dire que la situation militaire ne saurait expliquer ou justifier l’attitude de certains pays. Au demeurant, celle des pays du « Sud global » — expression schématique mais non dénuée de force, sur le plan des représentations et des effets géopolitiques —, n’est guère surprenante. On aura reconnu le vieux brouet tiers-mondiste, selon lequel le monde vivait dans l’innocence avant que l’homme occidental n’y introduise le péché, défini non pas comme une blessure ontologique mais un événement historique.

Le « Sud global », resucée tiers-mondiste

Pour nombre de dirigeants de ces pays du « Sud global », ainsi que leurs relais idéologiques sous nos latitudes, l’humanité se divise en deux camps : les « hommes-causes », responsables de tout et son contraire, à savoir les Occidentaux ; les « hommes-effets », les autres donc, qui ne feraient que réagir aux turpitudes des premiers. Dans la présente conjoncture, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN seraient la cause de la guerre. La papauté elle-même semble ralliée à ce manichéisme.

Aux yeux des dirigeants du « Sud global », qui peuvent s’appuyer sur une large partie de leurs populations, les Russes, depuis le coup de force bochévique de 1917, ne sont pas des Blancs comme les autres ; ils bénéficient d’un préjugé favorable. De fait, le Congrès de Bakou, en septembre 1920, inaugura une stratégie de révolution mondiale axée sur l’idée d’une alliance entre le prolétariat des pays industriels et les peuples des périphéries impériales, sous la direction de la Russie bolchévique. Pour reprendre les catégories d’Arnold Toynbee, il s’agissait alors d’unir contre la civilisation occidentale le « prolétariat interne » (la classe ouvrière) et le « prolétariat externe » (les barbares).

On objectera que bien des choses ont changé ces dernières décennies, nombre de pays du tiers-monde ayant pu bénéficier de l’ouverture du système international, garantie par les Occidentaux, pour se développer et s’enrichir. Par ailleurs, ce que l’on nomme désormais le « Sud global » constitue un ensemble hétérogène, sans finalité commune. Ne sous-estimons pas cependant la puissance des ressentiments historiques et des forces réactives dans le cours du monde : la passion anti-occidentale et la volonté de revanche assurent un espace de manœuvre à la grande stratégie russe.

Le principal changement réside dans le fait que la Chine néo-maoïste est aujourd’hui le véritable chef du rassemblement anti-occidental qui prend forme. Cela dit, la Russie-Eurasie de Vladimir Poutine s’en accommode ; ses griefs, revendications et agissements extérieurs visent la partie occidentale de l’Eurasie. Et nous ne sommes pas convaincus par l’argument selon lequel l’alliance sino-russe — renforcée par l’Iran, la Corée du Nord et quelques autres —, n’étant pas similaire à l’OTAN, elle ne serait pas une alliance4. Voudrait-on se rassurer ?

Indubitablement, les diplomaties occidentales doivent manœuvrer au sein du « Sud global », exploiter les failles et dissocier les fléaux, voire rallier quelques pays — on sait l’importance accordée par les puissances occidentales à l’Inde —, mais sans s’illusionner. Ce n’est pas un défaut de « dialogue » (socratique ?) et un échec de la « communication » qui expliquent le positionnement de ces pays. Aussi, leur attitude au sein des instances internationales et leur refus persistant de désigner la Russie comme agresseur ne nous traumatiseront-ils pas.

L’appel de l’Occident

Autrement préoccupants sont les signes de « fatigue » parmi les démocraties occidentales, alliées de l’Ukraine, plus encore la crise diplomatique polono-ukrainienne. L’inflation et l’agitation propre à la démocratie d’opinion seraient-elles donc plus fatigantes que la guerre stricto sensu, celle que les Ukrainiens subissent dans leur chair et leur être ? En vérité, il faut voir dans cette « fatigue » un mélange de désintérêt, d’égoïsme à courte vue, d’incompréhension des enjeux et, pour tout dire, de poujadisme géopolitique.

Faut-il s’en indigner ? L’augustinisme nous enseigne que c’est l’imperfection ontologique de l’Homme qui est à la racine du politique. Un monde parfait ne serait pas composé d’États parfaits : il n’y aurait tout simplement pas d’États. Il reste que la dispute polono-ukrainienne, les atermoiements des démocraties occidentales et la tentation récurrente du « passager clandestin » montrent que la seule juxtaposition d’États-nations, fussent-ils alliés, n’assurera pas une barrière suffisamment solide contre les agissements russes, dans les domaines de la guerre psychologique, de la propagande et de la manipulation politique.

Il faut donc ce que la science politique nomme un « stabilisateur hégémonique », capable de transcender les seules logiques nationales-étatiques. D’aucuns évoqueront l’Union européenne mais celle-ci ne constitue pas un acteur géopolitique de plein exercice, capable de poser des actes souverains. À considérer l’étendue des seuls désaccords franco-allemands, cette union ne semble pas en être venue au « moment cicéronien », ce point de bascule d’une forme politique à une autre5.

Au vrai, les États-Unis, de par leur puissance et leurs alliances, demeurent le stabilisateur hégémonique par excellence ; ils confèrent une forme géopolitique et donc une certaine unité à l’Occident, notamment par le moyen de l’OTAN. Dans le cas où les États-Unis flancheraient, ou s’ils commettaient l’erreur de séparer les intérêts de sécurité de l’Indo-Pacifique de ceux de l’Europe, il serait fort probable qu’il n’y aurait pas de solution de rechange en Europe ; le volontarisme ne fait pas une politique, ni la scénographie une stratégie.

Aussi la situation politique américaine, les courants profonds et le combat des idées dans ce nouvel Occident retiendront-ils notre attention, sans jugements hâtifs ou hypermoralisme. D’autant plus que les évolutions outre-Atlantique sont significatives d’une sorte de banalisation et d’« européanisation » de l’Amérique, celle-ci rompant avec l’exceptionnalisme.

En conséquence, les débats, les polémiques et les inquiétudes de part et d’autre de l’Atlantique Nord se recoupent. La situation historique commande la reconstitution et le resserrement de réseaux politico-intellectuels occidentaux, comme à l’époque du Congrès pour la liberté de la culture.

En guise de conclusion

En somme, la situation militaire sur le théâtre de la guerre n’est pas figée, la bataille de la mer Noire en témoigne, et le conflit se mène dans un cadre plus large encore, jusque dans le grand arrière euro-américain, l’Atlantique Nord conférant à l’Ukraine une réelle profondeur stratégique. Si la position des pays du « Sud global » suscite nombre d’interrogations, il est bon de rappeler que la bataille des cœurs et des esprits, celle du pouvoir aussi, se mène d’abord dans les sociétés civiles et politiques d’Occident.

Au-delà de l’Ukraine, les dirigeants russes ne cessent de le dire, c’est l’hégémonie occidentale qui est ciblée, sous la supervision de la Chine néo-maoïste et le regard concupiscent ou goguenard de gouvernants du « Sud global ». De l’Europe au détroit de Taïwan et jusqu’en Asie du Nord-Est, en passant par le Moyen-Orient, l’Occident est engagé dans un grand conflit. Jules Monnerot parlait autrefois d’une guerre-Protée, protéiforme donc et multidimensionnelle. Il exhortait à « faire la guerre qu’on vous fait ». Une telle attitude s’impose à l’évidence.

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

  1. Cf. « Contre-offensive ukrainienne : patience et longueur de temps », Desk Russie, 25 juin 2023
  2. Cf. Cédric Pietralunga, « L’Ukraine brise le blocus naval russe en mer Noire », Le Monde, 22 septembre 2023
  3. Cf. « La mer Noire, un enjeu stratégique dans les tensions Europe-Russie », Desk Russie, 27 mai 2021
  4. Une alliance est un regroupement de pays dont les dirigeants, confrontés à des puissances tierces, estiment partager un certain nombre d’enjeux de sécurité. Si l’on prenait l’OTAN comme point de référence exclusif, avec son fameux article 5 (la clause de défense mutuelle) et son commandement intégré, la très grande majorité des alliances constituées au fil de l’histoire ne devraient plus être considérées comme telles.
  5. Cicéron fut le contemporain, et la victime, du passage de la République romaine au Principat, ce régime que les historiens nommèrent ultérieurement l’« Empire romain ».
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