Contre-offensive ukrainienne : patience et longueur de temps

Sitôt amorcée, la contre-offensive ukrainienne se voit sommée de produire des résultats militaires immédiats et tangibles. En filigrane, l’idée qu’il faudrait en finir au plus vite afin de passer à autre chose : l’après-Poutine en Europe, la Chine outre-Atlantique. Comme si l’on refusait de comprendre qu’après une assez longue période de maturation, le monde avait basculé dans une lutte hégémonique universelle pour la configuration de ce que Moscou, Pékin et Téhéran nomment le monde post-occidental.

Au vrai, la contre-offensive ukrainienne ne fait que commencer, l’état-major n’ayant engagé qu’une fraction des brigades mécanisées constituées ces derniers mois (3 à 5 brigades sur 12). L’enjeu est de tester les lignes russes, de les « ébrécher », afin de trouver le défaut de la cuirasse, d’identifier le point de faiblesse où il sera possible d’effectuer une percée. Si Kyïv a imposé un « silence opérationnel », les observateurs identifient trois axes d’attaque, sur un front d’une longueur supérieure à un millier de kilomètres : un premier axe au sud de Zaporijjia, près d’Orikhiv ; un deuxième axe autour de Velyka Novosilka, près de Vouhledar ; un troisième axe dans la région de de Bakhmout.

Face au dispositif russe

Mises en exergue par la propagande russe, les pertes ukrainiennes et la destruction de chars et de blindés de facture occidentale n’ont rien d’exceptionnel. Elles doivent être rapportées aux pertes subies par les Russes (10 à 12 chars de part et d’autre dans les premiers jours de juin), ainsi qu’aux progrès enregistrés sur le terrain. Il est aussi évident qu’une telle contre-offensive, destinée à libérer la plus grande partie possible des territoires occupés par les forces russes, soit environ 100 000 kilomètres carrés (15 % de l’Ukraine), ne sera pas l’affaire de quelques jours ; elle sera entrecoupée de « pauses opérationnelles ».

Aussi s’étonne-t-on de l’impatience de certains commentateurs occidentaux1. Croient-ils donc que les matériels livrés ne seraient destinés qu’à la parade ? Une guerre de haute intensité est un processus d’« attrition » qui consume les hommes, leurs équipements et les matériels. Le fait que l’Ukraine doive supporter à elle seule les pertes humaines, quand son territoire sert objectivement de glacis à l’OTAN, devrait imposer une certaine retenue. Si les Occidentaux livrent des armes — ce que tout pays membre de l’ONU devrait faire, au titre de l’article 51 de la Charte des Nations Unies —, ce sont les Ukrainiens qui absorbent le choc de l’offensive et entament sérieusement le potentiel de puissance russe.

Il n’en reste pas moins que la contre-offensive ukrainienne se heurte à un dispositif militaire d’autant plus puissant que la stratégie graduelle et incrémentale des Occidentaux a laissé aux forces russes le loisir de s’organiser. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un « mur » mais de trois lignes de défense. Les première et deuxième lignes sont constituées d’obstacles antichars (les « dents de dragon »), de champs de mines et de tranchées. En profondeur, une troisième ligne regroupe l’artillerie russe et des forces destinées à contre-attaquer. En fait, il s’agit plus de « points forts » (bastions et zones de concentration de l’artillerie) que d’une troisième ligne.

Les coups portés par les forces ukrainiennes visent à affaiblir les deux premières lignes de défense, à ouvrir des brèches dans le dispositif russe, qui doivent contraindre les forces de la troisième ligne à intervenir et donc à s’exposer. La concentration de l’effort se fera sur le point faible du dispositif, qui se révélera au fil des combats, l’objectif étant de percer. Alors, « l’eau trouvera son chemin ».

Du côté russe, la fonction des deux premières lignes d’obstacles est de ralentir la progression ennemie, de canaliser les forces d’assaut ukrainiennes vers des zones exposées aux tirs d’armes antichars et de l’artillerie. Les forces situées en troisième ligne veillent à colmater les brèches et contrecarrer une éventuelle percée ukrainienne menaçant de disloquer le dispositif russe.

Nous n’en sommes qu’au début de la contre-offensive ukrainienne et les assauts menés jusqu’alors sont limités2. Indubitablement, l’armée ukrainienne se heurte à une forte résistance. Outre le dispositif militaire décrit plus haut, il semble que l’armée russe ait fait des progrès en matière de drones et de guerre électronique (brouillage des radars et des drones ukrainiens).

Aussi et surtout, Moscou conserve d’importantes forces aériennes, hélicoptères et avions de combat, qui excèdent très largement celles de l’Ukraine. Et le bombardement constant des villes ukrainiennes vise à limiter le redéploiement des systèmes anti-aériens et anti-missiles vers le front. Ainsi les forces ukrainiennes sont-elles exposées aux coups de l’aviation russe qui pourrait tenter de conquérir la maîtrise du ciel.

Il faut donc craindre que la stratégie ukrainienne de « déni d’accès » (une maîtrise de l’air en négatif), au moyen de systèmes anti-aériens et anti-missiles, ne bute sur ses limites, avec de graves effets non seulement pour les populations civiles mais aussi le corps de bataille ukrainien et le futur de la contre-offensive. La livraison de chars et de blindés, de moyens de frappe à longue distance et de systèmes de protection du ciel ukrainien ne compensera pas la dramatique insuffisance des forces aériennes3.

Des F-16 pour l’Ukraine

La situation tactique et opérationnelle, plus largement la stratégie, nous ramènent donc à la funeste décision de reporter dans le temps la livraison d’avions de combat F-16 à l’Ukraine. Il aura fallu attendre le mois de mai, un an et trois mois après le début de l’« opération spéciale » du Kremlin, pour que les choses bougent. Le 16 mai 2023, Londres et La Haye annonçaient la formation d’une coalition internationale pour fournir des F-16. Trois jours plus tard, Washington donnait son accord (G7 d’Hiroshima, 19 mai 2023). Dans l’intervalle, la Pologne et la Slovaquie s’étaient engagées à livrer des Mig 29.

Après avoir longtemps égrené de simples éléments de langage en guise d’arguments contre le franchissement de ce seuil, les capitales occidentales ont enfin admis que la puissance aérienne (« Air power ») conditionnait la possible victoire militaire de l’Ukraine.

Pourquoi des F-16 ? Parce que c’est l’avion le plus répandu au monde. Environ 4 500 exemplaires ont été construits et 2 300 sont encore en service. Vingt-cinq pays utilisent le F-16, cet appareil représentant 16 % du parc mondial d’avions de combat. Dans les armées européennes, une partie de cette flotte est remplacée, ou le sera bientôt, par le F-35, ce qui constitue une opportunité historique pour l’armée de l’air ukrainienne, encore dotée d’appareils soviétiques4.

Outre sa disponibilité, le F-16 présente l’avantage de la polyvalence. Conçu pour le combat aérien, cet avion est également utilisé comme bombardier tactique et avion d’attaque au sol. Il renforcera la défense anti-aérienne et anti-missile de l’Ukraine, apportera sa contribution à la guerre électronique et sera capable de frapper en profondeur le dispositif militaire russe. Bref, la constitution d’une flotte de F-16 fera franchir un saut qualitatif à la puissance militaire ukrainienne. À court et moyen terme, une telle force sera essentielle à la contre-offensive. À long terme, elle conditionnera la défense et la souveraineté de l’Ukraine.

In fine, il faut s’interroger sur le caractère déphasé de l’aide militaire occidentale à l’Ukraine, en retard par rapport aux besoins de la guerre5. Il aura fallu des mois de tergiversations pour que des chars lourds soient enfin livrés. Puis ce fut le long report de la décision sur les F-16, au prétexte qu’elle serait trop longue et compliquée à mettre en œuvre. L’exercice consistait à arguer du manque de temps pour repousser une décision dont il était évident qu’elle serait finalement prise.

Certes, le souci de tester les lignes rouges de la Russie et d’anticiper ses réactions, avant d’aller plus loin dans les livraisons d’armes, est compréhensible. Mais c’est bien d’une stratégie d’ensemble dont il s’agit, graduelle et incrémentale, qui repose sur l’espoir d’un retour à la raison du pouvoir russe6. Comme si le conflit en cours était non pas l’effet de la volonté de puissance du Kremlin, mais la conséquence d’un quiproquo ou d’un « échange raté ». En somme, un malentendu qui pourrait être dissipé, sinon avec Poutine, du moins avec un futur « pérestroïkiste ».

En guise de conclusion

Le problème réside dans le fait qu’une telle stratégie, étayée par les abstractions déréalisantes de la science politique (théories des jeux et de la décision, entre autres), laisse l’initiative à la Russie et lui offre le temps nécessaire à la recomposition de ses forces, de sa stratégie militaire et des tactiques développées sur le champ de bataille. Avec encore plus de morts et de destructions en Ukraine.

Surtout, les concepteurs de cette stratégie ne semblent pas toujours avoir conscience du caractère épochal de cette guerre dont les enjeux vont bien au-delà du sort de l’Ukraine et du devenir de l’Europe. Son issue déterminera en partie les événements à venir jusque dans le détroit de Taïwan et en Asie de l’Est, en passant par le Moyen-Orient. Il ne sera pas possible de mettre en suspens la guerre d’Ukraine, en pensant que Moscou se satisfera de ses gains territoriaux, afin de mieux se concentrer sur la Chine.

En somme, il faut forcer la décision en Ukraine et, face à l’axe des puissances révisionnistes, s’inscrire dans la perspective d’une longue lutte multiforme. Ce conflit hégémonique requiert détermination, longanimité mais aussi esprit de décision et capacité à saisir l’instant propice (le kaïros des Anciens). Et le sens du tragique plutôt que le pseudo-pragmatisme qui a conduit à la présente situation.

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

  1. Il n’est pas assuré qu’ils soient toujours de bonne foi. L’accent mis sur la nécessité d’enregistrer très rapidement des résultats a vite fait de se transformer en un « à-quoi-bonisme » favorable aux intérêts et positions russes.
  2. Cf. Stefan Korshak, “Ukraine’s Big Punch Yet to Be Thrown, Kyiv Bets on Vets, Slow Advances, Limited Risk”, Kyiv Post, 19 juin 2023.
  3. Au début de l’année 2023, le total des appareils ukrainiens opérationnels, essentiellement des Mig-29 et des Su-27 était estimé à 187 unités, soit dix fois moins que le parc russe.
  4. Idéalement, il faudrait que l’Ukraine dispose d’environ 200 F-16, afin de pouvoir mener une grande manœuvre aéroterrestre.
  5. Cf. Marcus Weisgerber, “Ukraine F-16 Training Approval Will Likely Takes Months, US Official Says”, Defense One, 19 juin 2023.
  6. Sur le caractère indirect de la stratégie occidentale et ses buts purement négatifs (empêcher la Russie de l’emporter), cf. vice-amiral (2S) Christian Girard, « Quelle stratégie occidentale en Ukraine », European Security, 7 février 2023.

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