Une « gifle de silence ». De l’avenir de la culture russe

Des danseuses et des militaires posent dans le métro d'Ekaterinbourg en mars 2019. Photo : Ivan Iskorenko, Varvara Ivanova, mil.ru

Quoi de plus amer pour un écrivain que de constater que sa propre culture et sa propre langue sont détruites par le régime de Poutine et la guerre d’agression qu’il mène ! « Pour les années à venir, dans le domaine de la culture, la Russie est devenue une zone radioactive contaminée », affirme Mikhaïl Chichkine, pessimiste. Seul ce qu’il appelle un « texte de rédemption » pourrait redonner sa dignité à la littérature et à la langue russes, mais sera-t-il écrit un jour ?

Supposons que le complot du 20 juillet 1944 (l’opération Walkyrie) ait réussi. Le colonel Stauffenberg aurait fait exploser Hitler. Un nouveau gouvernement militaire aurait mis fin à la guerre. Comme condition de paix, les Alliés auraient demandé la dénazification de l’Allemagne, qui aurait été menée par le Parti et la Gestapo.

La « dépoutinisation » sera menée par le prochain Poutine.

Toute ma vie, j’ai senti sous mes pieds l’ancrage solide de la culture russe. Aujourd’hui, sous mes pieds, il n’y a plus rien.

Madame de Staël avait un jour remarqué : « Le silence russe est tout à fait extraordinaire : ce silence porte uniquement sur ce qui leur inspire un vif intérêt. »

À l’automne 2014, je me suis rendu à Krasnoïarsk pour un salon du livre, une grande fête de la littérature. On se serait cru à Francfort. Voilà à quoi devrait ressembler le XXIe siècle : la culture mondiale devrait pouvoir s’inviter aussi en Sibérie.

Cette année-là, lors de mes interventions publiques en Europe, toutes les questions et conversations portaient sur la guerre. En Russie, à la foire du livre, on parlait de tout sauf de la guerre. Tout le monde était terriblement intéressé par le nouveau guide sur la Rome antique. Il semble que j’aie été le seul à parler publiquement de la catastrophe à venir.

Ce silence était humiliant. Humiliant pour tout le monde : tant pour les écrivains que pour les lecteurs. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je ne voulais pas revivre cette humiliation.

Au fil des années de guerre [au Donbass], le silence est devenu assourdissant. Après le 24 février 2022, il est devenu insupportable.

À Krasnoïarsk, c’était une avalanche de mots sans fin : des éditions du Festival des livres et des pommes de Kolomna (le Yablotchno-knijny festival), des présentations de nouveaux guides sur la Rome antique, d’épais numéros de revues littéraires prétendant que tout allait bien, des cours intitulés « Théorie et pratique de l’art littéraire », des ateliers pour jeunes écrivains sur des sujets brûlants d’actualité comme « Comment construire une intrigue ? » ou encore « Conflit, personnages, style ». Une avalanche de silence. Un silence entonné en chœur. Tout cela n’était qu’une vaste masterclass de culture russe du silence.

Parler haut et fort non pas de ce dont il faudrait parler, mais d’autre chose, c’est une « gifle de silence ».

Un silence pour assurer son salut ? La littérature russe ne nous a pas sauvés du Goulag, mais elle nous a aidés à survivre au pays du Goulag. Et la voilà qui se précipite à nouveau à la rescousse.

Citation d’un écrivain célèbre lors de rencontres avec ses lecteurs en Russie (extrait de Facebook) :

« Le public des rencontres est reconnaissant, aimable, attentif (il écoute vraiment). Autre chose : il y a un an, le moindre mot, la moindre allusion à ce qui se passait autour de nous provoquait un déferlement de gratitude. Merci, merci de parler ! Depuis peu, c’est l’inverse : merci de ne rien dire ! Tout le monde sait déjà tout. Ils ont compris. Ils en ont marre. Plus on s’éloigne de ce qui nous entoure, mieux c’est. Pourvu qu’on puisse se distraire et souffler, ne serait-ce que pour un petit moment ! »

Le silence comme moyen de survie, le silence comme respiration.

Le temps et les circonstances historiques modifient les récepteurs du goût. Il fut un temps, dans ma jeunesse, où les classiques russes permettaient de ne pas s’étrangler à cause des mensonges du régime soviétique. Ces livres sur les étagères sont restés les mêmes, les rimes n’ont pas relâché leurs embrassades, les lettres ne se sont pas éparpillées aux quatre coins de la pièce, mais les mots ont pris un sens complètement différent, ils ont un goût différent. J’essaie de relire mes poètes préférés de l’Âge d’or, mais ils sont tous bourrés de vomi patriotique.

Nous ne pouvons pas ne pas porter les traces de l’État dans lequel nous avons grandi. Nous qui sommes nés en Russie, de Moscou jusqu’à la province la plus périphérique, nous avons tous grandi dans un « empire millénaire »1, et même si nous le détestons, nous avons respiré son air. Et lorsque nous parlons d’« impérialisme », de « colonialisme » russe, cela ressemble à une évaluation trop positive pour cette fange sanglante qui semble n’avoir aucune limite, car cela nous met sur un pied d’égalité avec l’Empire britannique. Il faut savoir qu’encore aujourd’hui, au XXIe siècle, ce pays vit selon la loi de la Horde d’or2 : un Khan au sommet de la pyramide et ses esclaves au bas de l’échelle, sans droit de vote ni de propriété. Cette structure sociale n’a pour seul objectif et pour seule idéologie que le pouvoir lui-même et la lutte pour le pouvoir. Pour exister, sa condition nécessaire et suffisante est la violence.

Le mode de vie de ce vaste pays ne peut être aboli par décret, tout comme la langue ne peut être abolie.

Au fil des générations, la réalité carcérale a engendré un comportement carcéral. « Vivre avec les loups, c’est hurler comme un loup », dit le proverbe. Cela s’est exprimé dans la langue qui s’est mise au service de l’existence de la Russie, en la soutenant dans son état de guerre chronique avec le monde et avec elle-même. Lorsque chacun vit selon les lois du camp de concentration, la mission de la langue est de permettre la guerre de tous contre tous. Si le fort doit battre le faible, la tâche du langage est de le faire aussi, mais verbalement. Humilier, insulter, retirer des rations, rabaisser. La langue comme l’une des formes que prend le non-respect de la personne. La langue comme moyen de détruire la dignité humaine. Il n’y a pas d’autre « empire » qui posséderait une arme verbale aussi douée que le mat russe3. Cela fait « mille ans »4 que le pouvoir et la population parlent cette langue qui exprime l’essence de la vie russe. Et la langue de la littérature russe est comme un ajout étranger dans l’espace linguistique de la pyramide esclavagiste, un ajout apparu au XVIIIe siècle, lorsque les colons de l’Ouest ont apporté avec eux des concepts étrangers : Liberté, Égalité, Fraternité.

On sait depuis longtemps que le pouvoir russe est comme l’antique roi Midas qui transformait en or tout ce qu’il touchait. Mais c’est en merde et en sang que le pouvoir russe transforme tout ce qu’il touche. Il met ses doigts partout. Il veut utiliser Tolstoï, Rachmaninov, Brodsky. Il organise le culte des morts avec l’idée que ces derniers ne peuvent plus répondre. Ces gens pensent que sous l’ombre des classiques, ils peuvent s’abriter, eux, le régime de Poutine, et leur « opération militaire spéciale ».

Je ne doute pas une seule seconde que Tolstoï aurait envoyé se faire … cette mafia, ce faux pays, et qu’il aurait exigé que partout en Russie, dans chaque école, dans chaque classe de littérature, on accroche au-dessus du tableau noir à la place de son portrait l’inscription « Le patriotisme, c’est l’esclavage ! ». Rachmaninov serait en train de donner des concerts de charité en faveur des enfants ukrainiens blessés. Brodsky se repentirait amèrement d’avoir écrit des vers honteux sur les « conneries de Taras5 » et donnerait des conférences dans le monde entier pour récolter des fonds pour les forces armées ukrainiennes.

Quant à Dostoïevski, avec son universalisme orthodoxe, j’ai bien peur qu’il eût été présentateur sur la chaîne Tsargrad6.

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Mikhail Chichkine s’exprime lors du forum SlovoNovo au Monténégro, le 27 septembre dernier //  schwingen.net

Après le 24 février, seules quelques personnes sont allées manifester. Où sont-ils maintenant, ces individus pleins de dignité et de désespoir qui sont sortis dans les rues pour se sacrifier en défendant l’honneur de leur peuple et de leur pays ? Ils ont été mis en prison ou ont émigré. Le peuple est resté muet. La stratégie de survie de dizaines de générations a été le silence. Les experts occidentaux de la Russie ont attribué cela à la peur.

Puis la mobilisation a été annoncée, et le monde extérieur est resté perplexe en voyant des centaines de milliers de Russes partir docilement à la guerre pour tuer des Ukrainiens et être tués. Cela n’a rien à voir avec une stratégie de survie. C’est plus profond, plus terrifiant.

Les Russes veulent-ils la guerre ? Demandez aux mobiki7 qui se révoltent parce qu’ils manquent d’obus ! « On n’a rien pour défoncer les khokhly8 ! », nous disent-ils.

La population russe est infectée par la conscience tribale. Cette maladie infantile de l’humanité peut être guérie par l’instruction. Dans la civilisation moderne, la tribu a été remplacée par l’individu, et c’est sur ce dernier que la société est basée. C’est moi qui suis responsable de la principale décision que j’ai à prendre dans la vie : arbitrer entre le bien et le mal. Et si mon pays, mon peuple fait le mal, alors je serai contre mon pays et mon peuple.

La notion même de responsabilité personnelle dans le choix du bien et du mal est absente de la conscience tribale. La patrie nous appelle ! Tous les régimes russes ont essayé de se renforcer en utilisant cette conscience d’être une tribu entourée d’ennemis : du slogan de l’époque de Nicolas Ier « Autocratie, Orthodoxie, Esprit national » en passant par le mantra soviétique « Gloire au PCUS ! » jusqu’à l’actuel « La Crimée est à nous ! ».

Il n’y a que deux saisons dans la vie politique nationale de la Russie : l’ordre et le temps des troubles. Des générations de Russes ont élaboré cette sagesse populaire : si l’ordre règne, nous avons un vrai tsar ; si la période est troublée, alors non.

On ne choisit pas le vainqueur. La force est la seule légitimité russe. C’est l’alcoolique Boris qui a perdu la guerre de Tchétchénie et c’est notre tsar du Kremlin qui l’a gagnée9. Il a récupéré la Crimée ? Poutine est bien là, la Russie est bien là. Il n’a pas réussi à vaincre les nazis ukrainiens ? Ce n’est qu’un nain dans un bunker planqué derrière une table qui fait un kilomètre de long.

La Russie occupe un territoire où l’Histoire s’est arrêtée. Le pays n’arrive pas à sortir du passé pour entrer dans le présent : le changement de calendrier10 n’y a rien fait.

La non-prise de Kyïv et l’absence de victoire dans la guerre d’Ukraine sont un signe clair : le tsar est faux.

Le pays s’est figé lorsque les chars de Prigojine n’étaient plus qu’à 400 kilomètres de Moscou, 300, 200… Les hommes de Wagner ont été accueillis dans Rostov « libérée » avec des fleurs et des glaces. Il avait tout pour se faire proclamer comme le nouveau tsar : une force à laquelle personne n’a même essayé de résister. Il était l’un des leurs, il était issu de la même matrice : il fleurait bon la prison, une odeur que le nez russe flaire et reconnaît comme familière ; il parlait leur langue à tous. Et surtout, il était le seul des « généraux » de Poutine à avoir remporté une victoire, certes modeste, mais une victoire quand même.

La Russie est prête pour un nouveau tsar, mais le nouveau tsar n’est pas encore prêt pour la Russie.

Hélas, personne ne débarquera à Moscou dans un char Abrams.

D’un point de vue historique, l’Allemagne a eu de la chance que le colonel Stauffenberg n’ait pas fait sauter Hitler. La dénazification n’a pas été effectuée par la Gestapo, mais par les puissances d’occupation.

Dans les villes russes reculées, les bureaux des commandants de l’OTAN n’accrocheront pas d’affiches représentant des enfants ukrainiens assassinés, des affiches disant : « C’est votre faute, c’est la faute de votre ville », comme l’ont fait les Américains dans l’Allemagne d’après-guerre. Il n’y aura pas de Nuremberg sur la carte russe. Il n’y aura pas de repentance nationale russe. Ceux qui viendront après Poutine ne s’agenouilleront pas à Boutcha, Marioupol, Prague, Budapest, Vilnius ou Tbilissi. Ce n’est pas l’affaire du tsar.

Il n’y aura donc pas non plus de plan Marshall. Mais il y aura une poignée de main avec le premier dirigeant du Kremlin qui promettra à l’Occident de contrôler l’arsenal nucléaire rouillé de la Russie.

Après l’un des discours de campagne d’Alexeï Navalny, quelqu’un s’est approché de lui et lui a dit : « Alexeï, j’aime ce que vous dites et je vous apprécie. Mais devenez d’abord président, et ensuite je voterai pour vous. »

Pour introduire la démocratie en Russie, il faut d’abord devenir tsar. Mais devenir tsar, c’est devenir tsar. Un acteur joue un rôle, mais il ne peut pas le modifier.

Pour les années à venir, dans le domaine de la culture, la Russie est devenue une zone radioactive contaminée.

Des recteurs d’université, des directeurs de musées et de bibliothèques, des metteurs en scène de théâtre et de cinéma sont devenus des criminels de guerre en soutenant ouvertement l’« opération militaire spéciale ». Mais ils n’ont rien à craindre. Il n’y aura pas de lustration, et ils ne croient pas au Jugement dernier. Bien sûr, en soutenant la guerre, ils ont sauvé leur musée, leur bibliothèque ou leur théâtre. « Crache puis baise la main du scélérat !11 », comme on dit. Pourtant, en se compromettant pour sauver son théâtre, le metteur en scène ne pourra pas faire dans ce théâtre ce qu’il est appelé à faire. Par la trahison, on ne peut ni se sauver soi-même, ni sauver le théâtre.

La culture est une forme d’existence de la dignité humaine.

On peut se laver de la saleté et de la sueur, mais comment se laver du silence ? Où se situe la limite entre le silence qui permet de se sauver et l’avilissement ?

La demi-vie du strontium est de 28 ans, celle du césium est de 30 ans. Quelle est la demi-vie de l’avilissement ?

La guerre de Poutine est menée à la fois contre l’Ukraine et contre la Russie. La culture est détruite. Le pays est détruit. Le peuple se tait et continue par habitude à poser sa tête sur l’échafaud, tout en disant avec un soupir que le tsar doit bien savoir ce qu’il fait. Au silence, on ne peut opposer que la parole. Une parole libre est déjà un acte de résistance. En Russie, on peut soit chanter des chants patriotiques, soit se taire. Ou émigrer. L’émigration est un acte de résistance.

Mais même une parole russe libre qui s’oppose à ce pouvoir carcéral, a commencé par respirer l’air de ce régime. Il faut expulser de ses poumons cet air chargé des émanations de générations d’esclaves. Il faut se libérer des séquelles de l’empire en soi. Les mots sont un système infaillible pour reconnaître « soi » et « les autres ». Il faut expectorer le syndrome impérial hors de nous-mêmes tels des miasmes verbaux, rejeter des expressions comme : « Na Oukraïne12 », « Velikaïa rousskaïa literatoura13 », « Pribaltika14 », « Moskovski oulous15 ».

La culture russe peut-elle exister en dehors du territoire ? Ce qui nous distingue de l’émigration d’il y a un siècle, c’est notre capacité à utiliser les hautes technologies. Je me rappelle toujours à quel point certains cercles littéraires de Harbin16 se sentaient perdus, coupés des centres de l’émigration russe, de Berlin, de Paris. Mais aujourd’hui, vous êtes dans un train en Afrique et, avec le Wi-Fi, vous êtes au centre de la culture russe. C’est peut-être l’occasion de voir émerger une « belle Russie du futur », dans laquelle il y aurait Tchekhov et Rachmaninov, mais pas de Poutine ni de Prigojine. Ce pays est dans le monde virtuel. Et il est fort possible que dans la vraie vie ce pays n’ait aucune chance d’exister.

Ma Russie est un pays qui a déclaré son indépendance vis-à-vis de la botte du pouvoir.

Ce pays n’a pas besoin de légalisation, il n’a pas besoin de passeport. Il est légitimé par le souffle d’une personne qui vit la culture russe. La capitale de la culture russe est partout où nous, ses porteurs, ses consommateurs, ses créateurs, sommes. Partout dans le monde.

Mais combien de temps une langue peut-elle vivre dans l’émigration ? Nous avons l’expérience de l’exode postrévolutionnaire : les enfants parlaient encore russe, les petits-enfants non. Nous avons notre propre expérience : nos enfants parlent encore russe avec nous, mais nos petits-enfants le feront-ils ? Il n’y a pas assez de Russes, même pour la troisième génération.

L’émigration russe n’a pas la base qui a permis aux Juifs de se préserver pendant des millénaires. Les Juifs ont la langue et Dieu. Les Russes n’ont que la langue.

Les slavistes étudieront-ils la littérature russe dans une « langue morte », comme les latinistes ?

La population de notre patrie historique produira toujours de la langue maternelle comme de la bouillie dans une marmite magique, et personne ne lui criera : « Arrête cette marmite ! » L’afflux de sang verbal frais en provenance de Russie ne s’arrêtera pas. Brodsky, Sacha Sokolov et Volodia Charov sont apparus dans ce sinistre potage soviétique. Comme un fleuve trouve toujours son lit, une langue trouve toujours son poète.

La culture russe : pour quoi faire ?

Seul un texte pourrait redonner de la dignité à la littérature russe. Un texte de rédemption. Et il ne devrait pas être écrit par un émigré, mais par quelqu’un qui s’est retrouvé dans une tranchée en Ukraine et qui s’est posé les questions suivantes : « Qui suis-je ? Que fais-je ici ? Pourquoi cette guerre ? Pourquoi nous, les Russes, sommes-nous des fascistes ? »

Ce texte sera-t-il écrit ? Dieu seul le sait.

Traduit du russe et annoté par Clarisse Brossard.

Version originale.

Mikhaïl Chichkine est un écrivain russe, auteur entre autres des romans La Prise d'Izmail et Le Cheveu de Vénus. Il vit en Suisse depuis 1995. Il écrit en russe et a été traduit en allemand, en néerlandais, en italien et en français.  

  1. En réalité, on fait remonter le démarrage de l’expansion impériale russe à 1552, lorsqu’Ivan IV dit « le terrible » conquiert Kazan, en exterminant la moitié de la population (tatare) de la ville et en expulsant les survivants du centre-ville pour y installer des colons. À l’époque, on ne parle encore ni de « Russie » ni d’« Empire russe », l’État qui démarre ainsi son existence en tant qu’empire est la Moscovie, ou Tsarat de Moscou (Moskovskoïe tsarstvo). En tant qu’empire, l’État russe, quel que soit le nom qu’il a porté, a donc environ 470 ans. La notion d’« empire millénaire » ou de « pays à l’histoire millénaire » est un cliché récurrent de la langue officielle russe, un cliché abondant dans les discours de Poutine notamment. [Toutes les notes sont de la traductrice.]
  2. La Horde d’or est le nom donné à la partie occidentale de l’Empire mongol (XIIIe-XIVe siècles) qui incluait les terres orientales de la Rous’ ancienne, ainsi qu’un immense territoire englobant entre autres les plaines de l’actuelle Russie, l’Asie centrale et le Caucase.
  3. Le mat est un ensemble de mots et d’idiomes très vulgaires qui s’évertue, à partir de quelques gros mots de base, à construire un vocabulaire élaboré grâce aux particularités linguistiques du russe qui, comme l’allemand, permet de créer des mots nouveaux en ajoutant des préfixes et des suffixes à des racines bien connues, etc. Cette langue est répandue au sein du système carcéral russe, mais elle a également cours dans toutes les couches de la société.
  4. L’idée selon laquelle la langue russe aurait « mille ans » relève de l’historiographie russe officielle mais ne correspond pas à la réalité linguistique. Sur les territoires de la Rous’ ancienne (qui correspondent majoritairement à l’Ukraine actuelle), on parlait et on écrivait il y a 1000 ans une langue que la plupart des linguistes appellent « vieux slave oriental » (c’est cette même langue que la terminologie officielle russe appelle « vieux-russe »). Cette langue est l’ancêtre direct de l’ukrainien et du biélorusse, deux langues avec lesquelles elle entretient le plus de proximité. La langue russe moderne est née au XVIIIe siècle avec la grammaire de Lomonossov et la fusion de deux composantes linguistiques auparavant disjointes : la variante dialectale moscovite issue de l’évolution régionale du vieux slave oriental (utilisé dans la vie courante et pour les usages non religieux) et le slavon d’église (utilisé pour les usages religieux et dérivé du vieux-slavon, un dialecte macédonien parlé par les moines Cyrille et Méthode qui fut utilisé pour traduire la Bible byzantine). S’il est correct de dire que le russe moderne est bien une langue dérivée du vieux slave oriental, on ne peut pas affirmer que le pouvoir et le peuple russes parlent russe « depuis mille ans ».
  5. Allusion à un poème férocement anti-ukrainien de Brodsky intitulé « Sur l’indépendance de l’Ukraine » (1991). À ce sujet lire l’essai de Katia Margolis.
  6. Chaîne russe ultranationaliste liée à l’Église orthodoxe russe créée en 2014. Tsargrad (la « ville-reine ») est le nom slave de la ville de Constantinople.
  7. Abréviation russe pour désigner les soldats mobilisés.
  8. Khokhol (pl. khokhly) : appellation péjorative et méprisante que les Russes utilisent à l’encontre des Ukrainiens.
  9. La première guerre de Tchétchénie (1994-1996) a été perdue par Boris Eltsine, la deuxième (1999-2009) gagnée par Vladimir Poutine.
  10. Allusion au passage du calendrier julien au calendrier grégorien de la Russie par décret de Lénine en 1918.
  11. Citation devenue idiomatique tirée de la Fille du capitaine de Pouchkine.
  12. L’usage de la préposition « na » (sur) au lieu de « v » (en) avec le mot Ukraine insiste sur le caractère régional de l’Ukraine, qui apparaît comme une province de la Russie. L’usage en Russie est de dire « na Oukraïne », au lieu de « v Oukraïne », comme c’est l’usage en Ukraine
  13. La « Grande littérature russe » est un cliché linguistique récurrent utilisé dans le discours officiel.
  14. Pribaltika : concept toponymique russe regroupant les trois pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) sous une seule dénomination, avec pour conséquences que les différences entre ces trois pays sont niées et que leur géographie est perçue du point de vue russe en tant que « l’ensemble territorial bordant la mer Baltique » (traduction littérale de Pribaltika). Ce toponyme est rejeté par les pays baltes, qui privilégient l’expression « baltiïskie gossoudarstva » (« États baltes »). Le même phénomène s’applique aux États du Caucase du Sud qui rejettent le toponyme russe Zakavkazie (littéralement « ce qui est derrière la montagne du Caucase ») désignant l’ensemble des trois pays : Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan. Ces derniers privilégient l’expression neutre « Youjnokavkazskie gossoudarstva » (« États du Caucase du Sud »).
  15. Moskovski oulous : oulous (« pays » en langues turciques) de Moscou au sein de la Horde d’or. L’expression est souvent utilisée pour insister sur l’origine mongole de l’État russe. En 1277, le fils d’Alexandre Nevski, le prince Daniil Alexandrovitch (1261-1303) reçoit du Khan Mengü Temür le yarlyk, ou autorisation de régner sur la principauté de Moscou nouvellement créée. C’est l’acte de naissance de l’État moscovite, ancêtre direct de la Russie moderne.
  16. Sur la population russe de Harbin et les réfugiés russes après 1917, lire ici.
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