Ne blâmez pas Dostoïevski, blâmez-vous vous-mêmes !

L’autrice et artiste russe Katia Margolis affirme que la culture seule ne permettra pas de sortir rapidement de l’impasse sociale et intellectuelle dans laquelle la Russie se fourvoie actuellement. Les Russes doivent de toute urgence apprendre l’art de l’auto-analyse, afin de pouvoir aller de l’avant.

Dans son essai intitulé « Don’t Blame Dostoevsky », publié dans The Atlantic en juillet dernier, l’écrivain russe de renom Mikhaïl Chichkine remet en question le mouvement Cancel Russian Culture (Annuler la culture russe) qui s’est développé rapidement dans le sillage de la guerre. Dans cet article, il nous présente de manière convaincante la littérature russe sous son meilleur jour, une littérature russe qui fait appel à la justice et à l’humanité, et est elle-même fréquemment victime de répressions et de censure, sans pour autant constituer un discours de pouvoir, comme beaucoup le voudraient. Il rejette avec force l’idée selon laquelle la littérature serait d’une certaine manière responsable de l’esprit impérialiste russe et des atrocités de la guerre à laquelle on assiste actuellement.

Il cite deux textes classiques — À qui la faute ? d’Alexandre Herzen1 et Que faire ? de Nikolaï Tchernychevski2 — en tant que modèles idéaux, bien que finalement inefficaces, de la façon dont l’intelligentsia littéraire pourrait réagir à la persécution ou à la paralysie sociale. Il cite également les dernières lignes de Boris Godounov de Pouchkine : « Le peuple reste silencieux… », dans lesquelles il voit une réminiscence de la peur, de l’apathie et de l’ignorance qui, pendant des siècles, ont empêché les Russes de prendre en main leur destin, opprimés qu’ils étaient par une succession de régimes brutaux. Chichkine conclut en suggérant que la culture pourrait offrir un moyen de sortir de ce cercle vicieux, et que la littérature pourrait soigner tous les maux. Bien que cette hypothèse soit importante et ait une valeur intrinsèque, elle ne peut que susciter d’autres questions sur la voie qu’il convient de suivre pour encourager le renouveau culturel que nous espérons tous.

Malheureusement, toute l’histoire de la culture et de la société russes va à l’encontre de la solution rapide évoquée par Chichkine. En dépit d’un héritage culturel brillant et édifiant, et d’une histoire turbulente remplie de leçons de choses facilement déchiffrables, les Russes n’en ont pas tiré les leçons, ou si peu, et se contentent de poursuivre le même cycle de vie autodestructeur qu’ils ont suivi pendant des siècles. Avant de commencer à considérer la littérature ou les arts comme un possible moyen de salut, nous devons d’abord apprendre quelque chose sur nous-mêmes.

Je rappellerai la célèbre pensée du philosophe anglais John Stuart Mill selon laquelle la tyrannie que la société exerce sur elle-même est plus grande que la tyrannie qu’un individu peut exercer sur elle. S’il fallait choisir un exemple dans le monde contemporain pour démontrer cette affirmation, la Russie moderne serait le choix idéal. Beaucoup d’entre nous, y compris Chichkine, sont parfois tentés de présenter les Russes comme les victimes impuissantes et fatalistes d’une force maléfique bien plus grande qu’eux. Cependant, il s’agit là d’une vision passive et auto-entretenue de l’esprit russe : c’est un réflexe facile derrière lequel il est bien commode de se cacher. Une telle position est dangereuse et contre-productive. C’est une solution de facilité dans laquelle notre statut de victime nous dispenserait d’autocritique, et le fait que nous en soyons dispensés serait un trait propre à notre culture et notre canon littéraire.

On peut pardonner aux non-Russes de présupposer qu’une faculté à s’auto-analyser serait une conséquence naturelle de l’immersion dans le majestueux patrimoine littéraire de la Russie. Cependant, de Pouchkine à Dostoïevski, de Gogol à Tchekhov, de Tolstoï à Soljenitsyne, la littérature, malgré ses appels passionnés à l’humanité et à la miséricorde, n’a eu, en réalité, qu’un effet négligeable sur la prise de conscience sociale ou humanitaire. Certes, les représentations littéraires de l’« âme russe » torturée suscitent une certaine fierté sentimentale, mais il est rare que les épisodes sinistres de la littérature russe, réels ou fictionnels, soient considérés comme autre chose que de simples exploits littéraires. La culture russe classique, et en particulier la culture littéraire, est figée dans une sorte de musée ou de mausolée national. Elle est une source de « fierté nationale » vaguement définie, un bien de consommation locale, ou un produit de marque pour l’exportation, ou bien encore le matériau de base pour une visite guidée populaire auprès des touristes et du public scolaire. Elle n’a jamais eu, ne serait-ce qu’un peu, l’effet transformateur que beaucoup d’entre nous, y compris Chichkine, pourraient attendre ou souhaiter. Pourquoi l’aurait-elle maintenant ?

Une preuve qui éclaire ce qui se cache derrière l’intransigeance et l’obstination fatales de mes compatriotes s’est imposée à moi après l’accueil défavorable d’un article que j’ai récemment publié dans Novaïa Gazeta Europe3. Mon article était une étude de cas sur le célèbre poème anti-ukrainien de Joseph Brodsky intitulé « Sur l’indépendance de l’Ukraine » (1991), et sur les vues impérialistes de son auteur telles qu’elles sont exposées dans ce poème. Les réactions à mon article, plutôt que l’article lui-même, constituent mon propos principal ici. Cependant, pour les non-Russes qui ne connaissent pas le poème, je vais brièvement introduire le sujet.

Il existe une excellente traduction anglaise du poème de Brodsky par Artiom Serebrennikov qui reprend ses dix quatrains venimeux sous la forme d’un rap. Dans cet hymne visant à dire « Bon débarras ! » à l’Ukraine nouvellement indépendante après l’effondrement de la Russie soviétique en 1991, tout y passe : d’une collaboration largement amplifiée entre Ukrainiens et nazis aux coupes de cheveux des Cosaques, sans oublier la soupe de betterave trop sucrée, tout est noté de manière acerbe et vise à faire mal. Les dernières lignes donnent une idée claire de la position que Brodsky avait sur l’Ukraine à ce moment précis : « Dieu vous garde, aigles, Cosaques, hetmans et gardiens de camps ! / Mais quand on traînera au cimetière vos grosses carcasses / Vous halèterez et grifferez le bord du matelas, en prononçant / Les poèmes d’Alexandre [Pouchkine], et non les conneries de Taras [Chevtchenko]. »

S’il s’agissait d’une invective contre des Juifs ou des Noirs, plutôt que contre des Ukrainiens, elle serait considérée comme totalement inacceptable. Par ailleurs, il est presque impossible de résister à l’envie de comparer la diatribe anti-ukrainienne de Brodsky à l’antisémitisme d’Ezra Pound4, en particulier si l’on tient compte du mépris clairement exprimé par Brodsky pour les opinions de Pound. En réalité, compte tenu de la réputation inattaquable de Brodsky et du statut presque sacré qu’il a pour ses admirateurs, la critique que j’ai faite de ce poème — que je concevais comme une invitation à réévaluer notre propre culture et à entreprendre une décolonisation qui n’a que trop tardé — a été accueillie avec indignation par un large panel de lecteurs russes, ce qui m’amène au triste constat de leur incapacité à effectuer l’analyse la plus élémentaire de leur héritage culturel, voire d’eux-mêmes.

J’ai pris la peine de classer les différentes attitudes face à mon article, un exercice utile dans la mesure où il donne un aperçu clair du type de réactions auxquelles on peut raisonnablement s’attendre lorsque l’on invite les Russes à reconsidérer leurs positions sur un sujet donné. Dans la mesure où Brodsky est largement considéré comme un champion de l’individualisme, les lieux communs brandis par mes détracteurs pour me répondre m’ont déprimée, c’est le moins que l’on puisse dire. Les libéraux disent : « Nous sommes contre toute forme de censure ! » ou »: « Nous voilà revenus à l’époque du Komsomol et des purges communistes ! » Les romantiques disent : « L’art est libre ! » Les patriotes disent : « Laissez notre héros national en paix ! » Les nationalistes disent : « Brodsky était juif, et se souvenait de Babi Yar5 et de la collaboration ukrainienne avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ! »

Outre ces principales réactions, il y a également eu un ensemble d’attaques ad hominem contre moi, un exercice de routine consistant à tirer sur le messager plutôt que de lire le message. Je dois également parler de la réaction des « chercheurs ». Sur un plan purement académique — or, beaucoup de mes détracteurs possèdent ce qui semble être une impressionnante série de qualifications — ils semblaient refuser de reconnaître deux vérités fondamentales dans le champ de la littérature, des vérités qui sont si évidentes qu’il est presque embarrassant d’en parler, du moins passée l’école secondaire. Premièrement, le fait qu’un auteur russe donné ait pu être réprimé ou censuré, comme Brodsky l’a été, ne fait pas automatiquement de lui un parangon de tolérance ou de multiculturalisme. Deuxièmement, le fait qu’un auteur puisse être un génie reconnu ne l’empêche pas forcément de s’adonner aux préjugés les plus sombres de son époque et de sa culture : chauvinisme, antisémitisme, impérialisme et j’en passe. On pourrait légitimement débattre de la question de savoir si la diatribe de Brodsky n’était qu’un exercice linguistique virtuose et « ironique », ou une polémique véritablement sincère, mais il s’agit ici de comprendre les réactions intempestives des lecteurs de cet article. En effet, je crois qu’elles parlent avec éloquence de ce qui, dans la vie de la Russie contemporaine, est malade et déficient.

Les non-Russes auront peut-être du mal à croire que des opinions aussi naïves et inflexibles puissent prévaloir, en particulier parmi des « intellectuels » appartenant à l’« intelligentsia ». Pourtant, c’est ce qui s’est passé, et ces remarques ont été hautement instructives, en illustrant clairement le fait qu’un très grand nombre de Russes, même ceux qui se situent à un niveau intellectuel prétendument élevé, manquent de capacités d’autocritique et de réévaluation, tant pour eux-mêmes que pour leur culture.

Il n’y a qu’un seul petit pas, un petit pas tragique, qui sépare le refus de réévaluer une icône culturelle — ou même un seul texte et ce qui se cache derrière — et le refus de réévaluer la mentalité de sa culture dans son ensemble. L’idée que l’on peut tirer un profit en apprenant à s’autoévaluer est perçue comme dangereuse et menaçante. Quant au refus d’entreprendre un effort dans ce sens, il est soigneusement dissimulé (probablement de manière inconsciente dans de nombreux cas) derrière des phrases et des arguments plus ou moins anodins, comme ceux que j’ai cités dans mon classement ci-dessus.

margolis danse
Fête à Moscou, le 10 septembre. Photo : Iouri Timofeev

Bien sûr, débattre en continu sur les romanciers et poètes des XIXe et XXe siècles représenterait une diversion inutile, une diversion que le régime pourrait tout à fait accueillir chaleureusement, bien qu’ironiquement. Il est inutile de considérer le canon du passé de manière isolée : nous ne pouvons pas éviter d’assumer la responsabilité collective de la barbarie de l’époque, de la brutalisation de notre société et, plus récemment, du terrible carnage provoqué par la guerre en Ukraine. Qu’est-ce qui nous en empêche ?

Une réponse convaincante est peut-être contenue dans ce slogan récurrent de la rhétorique poutinienne : « Nous n’abandonnerons JAMAIS notre peuple ! » D’une manière curieuse, et c’est bien malheureux, ce slogan plaît autant aux « intellectuels » russes qu’aux patriotes endurcis. Paradoxalement, il unit les poutinistes officiels et les dissidents anti-poutinistes, jouant habilement avec le niveau élevé de paranoïa qui accompagne toute chose perçue comme une menace à l’égard de la culture et de l’identité russes. Il n’est pas surprenant que les autorités russes usent et abusent de cet état d’esprit, en montant en épingle des cas présumés — en général totalement imaginaires — d’« annulation » de la culture russe dans divers pays suite à l’invasion de l’Ukraine. Ce traumatisme profondément ancré dans la psyché russe fournit aux autorités un outil de manipulation précieux pour soi-disant reconstruire l’« unité » et la « fierté nationale », sans parler de la hiérarchie elle-même. Une fois ces odieux fondements idéologiques renforcés, l’étape suivante est évidemment de justifier la guerre en Ukraine et de la normaliser.

Par conséquent, la guerre a profondément pénétré tous les aspects de la vie russe. Dans le contexte d’un déchaînement étatique des poursuites judiciaires, la capacité des Russes à s’exprimer librement, à s’auto-analyser, à avoir leur propre vision ou perception, s’est pratiquement éteinte. Toute tentative de discuter de questions complexes ou controversées se solde par des postures martiales et des échanges de tirs verbaux. Toute forme de critique littéraire, artistique ou sociale est perçue à travers le prisme binaire et mortifère de l’opposition « nous » / « eux ». Toute forme d’enquête objective est immédiatement diabolisée comme étant l’œuvre des ennemis et des traîtres. Par ailleurs, dans cette arène sinistre et polarisée, on a souvent recours au mot « trahison ». Le fait de soutenir passionnément, de manière « inconditionnelle » son propre « peuple » est un sentiment de nature biologique, quasi sauvage : c’est un comportement récurrent, inhumain, que l’on retrouve le plus souvent dans les communautés fermées, les sectes religieuses, les camps de prisonniers et les pays en guerre. Ainsi, notre psyché nationale évoque parfois rien de moins qu’un gigantesque Goulag dans lequel nous sommes tous de perpétuels détenus. Ce phénomène pourrait en soi faire l’objet d’une enquête approfondie. Encore une fois, tout cela est directement imputable à notre absence de capacité d’auto-analyse, à notre soumission irréfléchie envers l’accomplissement d’un destin morose, un destin qui est parfois directement mis en œuvre au plus haut sommet de l’État.

En ce qui concerne la réaction du peuple russe face à la guerre, une composante de la mentalité russe que les non-Russes peuvent avoir du mal à saisir est la valeur remarquablement faible accordée à la vie humaine, et ce de manière stable au cours de l’histoire, bien que cette histoire ait été violente et traumatisante depuis plusieurs siècles. Cela va à l’encontre de la célèbre image de la « larme d’enfant » de Dostoïevski, souvent invoquée mais jamais appliquée dans la vie réelle, par laquelle Ivan Karamazov médite sur l’essence de la compassion6. On constate dans la société russe l’absence fondamentale d’un niveau normal de solidarité entre les hommes et d’instinct de survie, deux choses que les Occidentaux éclairés considèrent si facilement comme allant de soi.

Cela n’a jamais autant sauté aux yeux que pendant la pandémie. Les Russes qui n’avaient jamais protesté massivement contre l’oppression politique, la censure ou les violations des droits de l’homme, se sont soudainement battus vigoureusement pour leur « liberté ». Ils n’ont pas aimé les recommandations relatives au port de masques et les ont ignorées, en refusant toute autolimitation ou auto-isolement, sauf pendant une brève période de vigilance imposée par les autorités, au cours de laquelle ils étaient surveillés par le biais d’une technologie de reconnaissance faciale. Les infractions étaient sanctionnées par des amendes. Les théories du complot sur une supposée « oppression » ont fleuri. Ainsi, malgré la propagation meurtrière du COVID, les gens ont continué à mener leur vie comme d’habitude, avec insouciance, à fréquenter les théâtres et les restaurants sans aucune limite, en faisant preuve d’un manque total de sensibilité à l’égard du nombre de morts rapporté quotidiennement, sans parler de leurs propres parents, amis et voisins âgés. Les Occidentaux évoqueront une résistance populaire similaire parmi les mouvements anti-masques et antivax qui se sont répandus en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Cependant, il existe une différence cruciale entre eux et leurs homologues russes, car les antivax russes comprenaient un nombre dramatiquement élevé d’« intellectuels » et de membres de la classe urbaine éduquée. Comment cela est-il possible ?

Tout d’abord, et bien qu’ils aient traversé un grand nombre d’événements catastrophiques, même les intellectuels russes n’ont pas le sens de la mémoire et de la continuité historique, ou si peu. À titre personnel, je repense à la façon dont la vie culturelle était florissante à Moscou en 1921. À cette époque-là, mon arrière-grand-père, le philosophe Gustav Speth, avait fondé l’Institut de philosophie de l’Académie russe des sciences artistiques, après avoir refusé d’embarquer à bord d’un des fameux bateaux des philosophes7 qui envoyaient en exil les philosophes non communistes du pays. Quinze ans plus tard, il fut assassiné en Sibérie par les autorités de ce même pays, après avoir préalablement été exilé vers l’est. Cent ans semblent ne rien nous avoir appris.

En constatant l’incapacité de la Russie à s’inspirer de sa propre histoire pour se redresser, on pourrait penser que les influences étrangères, occidentales entre autres, pourraient lui servir de guides. Malheureusement, la Russie moderne est un pays où les modèles extérieurs de civilisation sont imités de manière superficielle plutôt qu’assimilés de manière totale. Le fait que la population soit exposée par le biais d’Internet à des objets scintillants associés au monde libre (un look et un style de vie « européens », une conception raffinée de la vie dans les « grandes villes », le fait de profiter des avantages de la liberté et de la démocratie) ne fait que masquer superficiellement la misère et l’ignorance de cette population qui trime et reste perpétuellement empêtrée dans une vision du monde archaïque, patriarcale et hiérarchique. Il ne faut donc pas s’étonner de voir l’impérialisme, le colonialisme, le chauvinisme sous toutes ses formes, la misogynie, l’homophobie et la violence faire partie intégrante de la vie russe, à un point tel que tout cela n’est même pas perçu comme un problème. En outre, au lieu de faire disparaître cette aspiration à un style de vie fantasmé de « classe moyenne », la guerre en Ukraine l’a plutôt intensifiée. Ce n’est pas seulement parce que les autorités ont officiellement banni le mot « guerre » du lexique. Cela reflète également une tendance nationale à se réfugier dans le déguisement, en prenant les signes extérieurs de la vie civilisée pour la réalité. À l’instar d’un adolescent qui croit que porter certains vêtements ou certains looks le rendra plus « cool », la société russe dans son ensemble est contaminée par une obsession infantile pour les signes extérieurs de la vie « normale » : festivals d’été, concerts, théâtres, expositions, beaux paysages nationaux et lieux de villégiature estivale. Tout cela est absorbé avec avidité par le tout-venant et, de manière significative, également par une grande partie de l’« intelligentsia ». Dans l’Antiquité, Néron jouait du violon pendant que Rome brûlait8. Aujourd’hui, en Russie, tout le monde se précipite pour pouvoir former un orchestre.

Le régime connaît bien cet état d’esprit, et il l’entretient soigneusement afin de concevoir les meilleures tactiques de diversion pendant que la guerre fait rage. L’une de ces diversions concerne la politique de recrutement et de conscription, qui a été conçue avec soin pour calmer la classe moyenne urbaine, bien confortablement installée dans sa vie et engoncée dans son impérialisme et son colonialisme. Des minorités ethniques, comme les Bouriates, sont appelées sous les drapeaux et envoyées au front depuis les régions périphériques de la Fédération, plutôt que les « vrais » Russes (Slaves). Cela renforce l’idée réconfortante que le « sale boulot » est fait par quelqu’un d’autre, par de la « racaille ». Cette politique a le double effet de diaboliser aux yeux des Ukrainiens ces minorités ethniques facilement sacrifiables (en divisant pour mieux régner), et de limiter le nombre de morts Slaves dans les régions centrales, en particulier dans les régions urbaines où des décès et des funérailles de masse seraient presque impossibles à dissimuler ou à minimiser.

Nous contribuons aux efforts du régime en consacrant nous-mêmes notre culture à la « normalisation » de la guerre, en la défendant et en la protégeant de la critique et de la décolonisation. Nous en faisons, à la manière de Marie-Antoinette, une brioche qui exclut9, plutôt qu’un pain que l’on pourrait rompre et qui serait sain à manger. Si les œuvres des grands artistes du passé et du présent sont détournées par le régime afin de justifier sa barbarie, il est de notre devoir, en tant que leurs successeurs vivants, de nous exprimer. Si nous sommes tentés par une sorte de compromission vis-à-vis de nos propres créations, afin de calmer (ce qui serait une erreur) nos communautés sociales ou intellectuelles, nous devons résister à cette tentation. S’il existe des courants gênants et affligeants de chauvinisme et de préjugés dans la littérature russe passée ou présente, nous devons les signaler et les affronter pour ce qu’ils sont : voici notre « appel ». Tout comme l’antisémitisme n’est pas seulement un « problème juif », et tout comme le racisme et la misogynie ne sont pas seulement des problèmes de personnes de couleur ou de femmes, les maladies dont la culture russe est atteinte sont aussi notre responsabilité partagée. L’impérialisme et le chauvinisme dans la littérature russe devraient être une préoccupation majeure non seulement pour les Ukrainiens, les Géorgiens et les Estoniens, mais aussi pour nous : les écrivains, artistes, intellectuels et lecteurs russes. Pour conclure, nous devons apprendre de toute urgence l’art de l’auto-analyse même si cela revient à avouer notre défaite, à reconnaître avec amertume nos importantes limites. Ce n’est qu’alors que nous pourrons citer avec honnêteté les vers de Pouchkine qui eux-mêmes faisaient écho à ceux d’Horace : « En ces temps cruels, j’ai loué et chanté la liberté / Et appelé à la pitié pour ceux qui sont tombés10» Les déchus, c’est nous.

Traduit de l’anglais et annoté par Clarisse Brossard

La version originale en anglais sera publiée par Eurozine

À lire également : « La culture russe et l’invasion de l’Ukraine »

Artiste, essayiste et traductrice littéraire. Elle a exposé en Europe, aux États-Unis et en Russie. Elle enseigne à Scuola Internazionale di Grafica de Venise où elle vit actuellement.

  1. Souvent considéré comme le premier socialiste russe, Alexandre Herzen (1812-1870) fut un écrivain et philosophe critique du régime tsariste. Censuré, lié au courant socialiste européen, notamment français, il incarne jusqu’à nos jours l’un des modèles de la dissidence politique en Russie. [Toutes les notes sont de la traductrice.]
  2. Nikolaï Tchernychevski (1828-1889) : écrivain et philosophe révolutionnaire, membre des Narodniki. Admiré par Lénine, il fut récupéré post mortem par le régime soviétique et intégré à la liste des auteurs officiels, en particulier pour son roman Que faire ?.
  3. Le célèbre journal russe d’opposition Novaïa Gazeta a cessé ses publications en Russie fin mars 2022. Une partie de l’équipe ayant quitté la Russie, elle a lancé à l’étranger un nouveau projet sous un nom proche, Novaïa Gazeta. Europa.
  4. Poète américain (1885-1972) partisan du régime fasciste et admirateur de Mussolini dans les années 30 et 40.
  5. Lieu du pire massacre de l’histoire du nazisme par son intensité : en septembre 1941, 34 000 Juifs y furent assassinés en 36 heures dans le cadre de ce que l’on appellera la « Shoah par balles ». Dans ce même lieu, les nazis assassinèrent 140 000 personnes de nationalités diverses durant les deux années qui suivirent.
  6. Image issue du roman Les Frères Karamazov dans lequel Ivan Karamazov, dans une conversation qu’il a avec son frère Aliocha, récuse l’existence de Dieu qui, s’il existait, ne pourrait accepter la souffrance des enfants innocents. Ivan refuse un monde futur, si idéal qu’il fût, si celui-ci devait être la cause d’une seule « larme » d’enfant : « L’harmonie du monde ne mérite pas une seule larme d’enfant malheureux. »
  7. En 1922, le nouveau pouvoir soviétique décida de se débarrasser de plusieurs centaines d’intellectuels non bolcheviks en les expulsant par bateaux. Deux bateaux des philosophes partiront cette année-là de Petrograd envoyant en émigration une partie de l’élite intellectuelle de l’époque.
  8. En juillet de l’an 64 avant J.-C., Rome fut ravagé par les flammes pendant six jours. 70 % de la ville fut détruite, la moitié des habitants se retrouvèrent sans abri. L’Empereur décadent et impopulaire Néron aurait joué du violon pendant l’incendie, signe de son indifférence à la souffrance et de son inutilité en période de crise.
  9. « Qu’ils mangent de la brioche ! » : réponse communément attribuée (à tort) à Marie-Antoinette à qui l’on disait que le peuple avait faim et n’avait plus de pain. L’absurdité de cette réponse est le symbole de la rupture entre le peuple et les élites, ces dernières étant incapables de prendre la mesure des difficultés de la population ou de comprendre les phénomènes historiques en train de se jouer.
  10. Extrait du poème Exegi monumentum (Ia pamiatnik sebe vozdvig neroukotvorny, 1836).

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