Alexeï Navalny, journal de prison. « Ni du sacrifice ni du fatalisme ». (Extraits traduits par Desk Russie)
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Le 20 février 2021 à Moscou, Alexeï Navalny est condamné en appel à deux ans et demi de prison, et incarcéré dans une colonie pénitentiaire située à Pokrov, près de Vladimir. Le plus célèbre opposant à Poutine essaie de tenir bon dans une des plus sévères colonies russes, connue pour ses brimades et une discipline de fer. Son état physique se dégrade alors rapidement : il souffre de deux hernies discales et affiche des symptômes qui font penser à des séquelles de son empoisonnement au Novitchok, en août 2020. Le 31 mars, il entame une grève de la faim afin de protester contre le refus de ses geôliers de le faire examiner par des médecins civils. Le 23 avril, extrêmement affaibli, il met fin à sa greve de la faim, ayant obtenu gain de cause. Depuis son arrestation, Navalny arrive à transmettre à son entourage des textes à publier sur son compte Instagram. Un extrait : « Je ne pouvais pas imaginer qu’il soit possible de créer un véritable camp de concentration à 100 km de Moscou. Ici, je n’ai pourtant vu aucune violence encore, ni même d’allusion à une possible violence. Mais à voir la pose figée des condamnés, qui sont tendus et craignent de bouger la tête, je n’ai pas de mal à croire tous ces récits sur comment, ici, à IK-2 Pokrov, on frappait encore tout récemment avec des marteaux en bois, jusqu’à laisser les gens à demi-morts. »

Au Central du Kremlin, Moscou, en attente du départ pour la colonie pénitentiaire

« Aujourd’hui, je vais vous dire, ce n’est pas trop dur. Comme on dit, la prison, c’est dans la tête. Et si je réfléchis bien, je comprends que je ne suis pas en prison, mais dans en voyage cosmique. Voyez vous-mêmes : j’ai une cabine simple, spartiate, un lit en fer, une table, un pot. Comme dans un vaisseau spatial. La porte ne s’ouvre que sur commande centrale. N’entrent que des gens en uniforme ; ils ne prononcent que quelques phrases standard et sur leur poitrine clignote l’ampoule de la caméra de surveillance. Ce sont des androïdes ».

« J’ai une promenade par jour. Obligatoire (…) La porte s’ouvre, on te fouille et tu sors vers l’escalier les mains dans le dos. Un préposé enclenche la sirène, qui hurle tant que tu es dans l’escalier, hurlement d’ailleurs couvert par le TRRRR du trousseau de clefs que le préposé traîne sur les barres métalliques de la rampe. J’entre dans une des cours de promenade du premier étage. Il s’agit d’une cellule comme les autres, mais à la place du plafond, c’est un grillage. Un type s’y promène et surveille tous les promeneurs. Il a très froid. Au-dessus de lui, une caméra et plein de barbelés, encore un grillage et enfin un interstice d’un mètre et demi de large qui permet de voir le ciel. La radio joue de la musique rétro à tue-tête pour qu’on ne puisse pas parler. »

Arrivée en colonie

Salut à tous du « Secteur de contrôle renforcé A ». Je ne pouvais pas imaginer qu’il soit possible de créer un véritable camp de concentration à 100 km de Moscou. Ici, je n’ai pourtant vu aucune violence encore, ni même d’allusion à une possible violence. Mais à voir la pose des condamnés, debout figés, tendus, craignant de bouger la tête, je n’ai pas de mal à croire tous ces récits sur comment, ici, à IK-2 Pokrov, on frappait encore tout récemment avec des marteaux en bois, jusqu’à laisser les gens à demi-morts. Maintenant, les méthodes ont changé. Je dois dire que je ne me souviens pas d’un endroit où l’on parle si poliment, je dirai même de façon avenante. J’ai donc baptisé ma nouvelle maison « notre camp de concentration bienveillant ». Mais tout, chaque instant, y est règlementé. Jurons et jargon interdits. Vous imaginez une prison sans disputes ? C’est terrible… Partout des caméras de surveillance, le moindre écart du règlement est consigné. Je crois que quelqu’un, en haut, a lu le 1984 d’Orwell. (…) La nuit, je me réveille toutes les heures parce qu’un mec en uniforme me filme et s’enregistre en disant « Deux heures trente minutes. Condamné Navalny. Enclin à la fuite. Vérification préventive. Présent sur place ».

« A 6 six heures du matin, lever. A 6 h. 10, gymnastique dehors, mais avant on écoute l’hymne. Imaginez la zone autour du baraquement. La neige. Les hommes en uniformes noirs, en bottes et chapkas, debout dans l’obscurité, les mains dans le dos. Et le haut-parleur qui hurle: « Gloire à toi, notre libre patrie… » Le pied ! Un autre moment fort : le dernier exercice de gymnastique. Tous maintenant l’appellent, comme moi, « L’empire contre-attaque ». Le haut-parleur donne les ordres : « Marche sur place. Mains à la taille. Prêt. Jambe gauche. Un-deux-trois-quatre ». Et les hommes en noir, le regard mauvais, mégot au bec, s’exécutent, le fracas des bottes commence ».

« Une fois, Mikhail Khodorkovsky, qui a passé 10 ans en prison, m’a dit : là-bas, le principal est de ne pas tomber malade. Personne ne te soignera. Si c’est sérieux, tu meurs » (…) Je pense que je me suis coincé un nerf dans le dos à force d’être obligé d’être assis, voire recroquevillé dans leurs boîtes à sardines qui servent aux transferts (…) Ils notent mes plaintes, mais ne font rien. Il y a une semaine, un médecin de la prison m’a juste donné deux comprimés d’Ibuprofène (…) Je ne peux plus tenir sur ma jambe droite (…) Si je la perds, je pourrai toujours jouer au pirate à la jambe de bois. Mais où trouver un perroquet pour mon épaule ? Peut-être aurais-je de la chance et pourrais-je en attraper un qui survolerait notre camp ?

Aujourd’hui, c’est le troisième homme – sur les quinze de mon détachement – qui est hospitalisé pour tuberculose (…) La viande qui nous est prescrite a été volée à Moscou. Dans la région de Vladimir, on nous a volé le beurre et les légumes. Ici, à Pokrov, le personnel a ramené dans sa maison ce qui restait, nous laissant juste une bouillie de type « glu » et des patates gelées.

Grève de la faim

« Pourquoi les prisonniers font-ils des grèves de la faim ? Cela peut paraître bête, mais vu de l’intérieur, c’est simple : tu n’as pas d’autres moyens de lutte ! Plus exactement, il y en a peut-être un ou deux autres, mais il vaut mieux pour l’instant les cacher (…) J’ai le droit d’inviter un médecin et d’avoir des médicaments. L’un et l’autre me sont refusés. Mon mal de dos est passé dans les jambes. Je ne sens plus leurs extrémités. Je rigole, mais ça devient sérieux. Or, au lieu de soins, on m’inflige la torture de la privation de sommeil – réveil huit fois par nuit.

Je peux citer la loi qui me donne le droit d’être examiné par un médecin civil. Pourquoi me refusent-ils ce droit ? La réponse est double : A) Ils ont peur que l’insensibilité qui gagne le bout de mes mains et pieds ne soit liée à l’empoisonnement – à l’autre, l’ancien. Ou à un nouveau, ça ne m’étonnerait plus. B) La règle générale de l’enfermement, surtout pour un prisonnier politique, est qu’il faut tout lui refuser. (…) Je ne proteste donc pas seulement pour moi, mais pour les centaines de milliers de privés de droits comme moi. Car eux n’ont pas Instagram pour le faire savoir.

J’ai déposé une plainte contre la direction de mon camp. C’est à cause de son refus de me donner un Coran ! (…) Tout le monde discute sans fin de l’Islam et des musulmans, mais 99% de ceux qui le font n’y connaissent rien. Alors j’ai décidé de devenir le champion en Coran parmi les politiciens russes non-musulmans. J’ai aussi compris que si je veux progresser comme chrétien, je dois étudier le livre saint des Musulmans (…) Mais, dans mon « camp de concentration bienveillant », on déteste les livres. Je suis arrivé ici il y a un mois avec plein de livres. Et j’en ai commandé plein. Mais je n’en ai encore reçu aucun. Parce que chaque livre doit d’abord être « vérifié pour extrémisme ». Et cela prend trois mois. « Vous allez aussi vérifier le Coran ?!! – Chaque livre doit être vérifié pour extrémisme (sic). » PS : Ils ne savent pas encore que j’ai aussi commandé la Torah !

Hier soir, un avocat a pu me voir cinq minutes. Il m’a dit tout le soutien que je reçois en Russie et dans le monde ; ce fut le plus précieux des moments ! J’ai aussi souri en lisant qu’avec mon niveau de potassium dans le sang, je devrais être mort ou en réanimation. Eh bien non, ils ne m’auront pas si facilement : j’ai résisté au Novitchok, je résisterai au potassium. Un énorme merci à vous tous. Des personnes comme moi, qui n’ont rien d’autre qu’un bol d’eau, de l’espoir et des convictions, il y en a énormément, en Russie comme dans le monde entier. En prison et en liberté. Pour eux, le plus important est de sentir votre solidarité. Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas très compliqué. Mais il n’y a pas de meilleure arme contre l’injustice et l’illégalité. Grâce à votre soutien, dans toute la Russie et dans le monde entier, nous avons obtenu beaucoup : j’ai été examiné deux fois par des médecins civils, la dernière fois à la veille des manifestations du 21 avril. On me fait des examens et les résultats sont donnés à ces médecins qui ont toute ma confiance. Ils ont fait savoir hier que c’est assez pour que j’arrête ma grève de la faim. De même, leurs mots : « Dans très peu de temps, il n’y aura plus personne à soigner » m’ont, je l’avoue, parus dignes d’attention. Enfin, le fait peut-être principal qui m’a décidé à arrêter, c’est que plusieurs personnes, dont des représentantes de l’association des « Mères de Beslan » [qui réclament une enquête sur les conditions de l’assaut militaire russe mené contre l’école de Beslan où se déroulait une prise d’otages en septembre 2004], ont commencé une grève de la faim de solidarité avec la mienne. J’ai eu des larmes aux yeux en lisant cela (…) Mais je maintiens ma demande d’avoir un médecin qui saura comment soigner l’insensibilité qui gagne le bout de mes pieds et mains (…) Merci à vous, je ne vous trahirai pas.

Traduit par Sophie Shihab

(La suite dans le prochain numéro de Desk Russie)

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