Meeting à Paris en soutien à Navalny. Photo : Tamara Candala.

Alexeï Navalny, journal de prison : « notre pays sombre dans les ténèbres »
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Ses posts sur Instagram se sont raréfiés, car il lui est probablement difficile de transmettre ses textes pour les faire publier sur sa page. L’administration pénitentiaire veille au grain et empêche ses avocats de venir le voir avec un moyen d’enregistrement. Mais Alexeï Navalny ne renonce pas. Il est d’autant plus important de se battre pour sa libération.

22 avril : réaction aux manifestations organisées en son soutien en Russie et à travers le monde

Salut, c’est Navalny.

Il m’est de plus en plus difficile de mesurer ce qui se passe réellement de votre côté, hors des murs de ma cellule.

Actuellement je n’ai qu’une télé, sans télécommande, et toutes les touches (y compris celle du volume !!!) sont bloquées, de telle sorte que l’on ne peut regarder que la chaîne Kultura. Une heure par jour.

Mais l’un de mes avocats, qui est venu me voir, m’a raconté un peu ce qui s’était passé hier, et franchement, deux sentiments débordent en moi : la fierté et l’espoir.

La fierté de faire partie de ce tout grand et beau. D’être l’un d’entre vous, l’un de ces honnêtes gens qui ne se taisent pas devant l’injustice et à l’arbitraire. Qui n’ont pas peur, malgré toute cette hargne et cette haine qui déferlent actuellement du Kremlin. Parce qu’ils comprennent : avoir peur aujourd’hui, c’est perdre, hypothéquer et dilapider son propre avenir.

Vous avez marché avec moi hier, et aujourd’hui je vais, couché sur mon grabat, m’imaginer défilant avec vous, pour vous.

Quant à l’espoir, c’est facile à comprendre. Le voilà, le salut de la Russie. Vous. Vous qui êtes sortis. Et vous qui n’êtes pas sortis, mais qui soutenez le mouvement. Et même vous qui ne le soutenez pas publiquement, mais qui sympathisez.

Notre pays sombre dans les ténèbres. En ce XXIe siècle prospère, le peuple de cette Russie riche en ressources naturelles est de plus en plus pauvre. Nous ne nous développons pas ; nous sommes à la traîne ; nous déclinons chaque année. Pour une seule raison : les vieillards décrépits, rétrogrades, stupides (mais méchants et rusés) du Kremlin échangent les vies dignes et riches des citoyens de Russie contre des palais et des vignes pour eux-mêmes.

Mais voilà, les gens défilent dans la rue. Donc, ils savent, ils comprennent. Ils ne renonceront pas, ni à leur avenir, ni à celui de leurs enfants, ni à leur pays.

Oui, ce sera difficile et sombre pendant un certain temps. Mais ceux qui tirent la Russie en arrière sont condamnés par l’histoire. De toute façon, nous sommes plus nombreux.

La Russie sera heureuse.

27 avril : hommage aux médecins

À titre personnel, l’année écoulée, ces douze derniers mois sont évidemment à placer sous le signe des médecins. Et des infirmières. Des soignants en général. Jamais jusque-là je ne les avais autant fréquentés.

Et cette année, oh là là !

D’abord, les médecins m’ont sauvé de l’agonie après que j’ai été empoisonné par une arme chimique dans un avion.

Puis ils m’ont sauvé une deuxième fois, en risquant leur carrière, lorsqu’ils ont expliqué à ma femme et à tout le monde que je devais être immédiatement transféré de l’hôpital d’Omsk, où leurs confrères malfaisants allaient m’achever (en ne me soignant pas) sur ordre du Kremlin.

Puis les médecins de l’hôpital de la Charité [à Berlin, NDLR] ont permis que le légume que j’étais redevienne un être humain.

Tout récemment, un très grand nombre de médecins ont mené une campagne acharnée, visant à me faire bénéficier de soins normaux. On les a arrêtés pour les incarcérer dans les murs de ma colonie pénitentiaire, mais ils n’ont pas baissé les bras. Autrement dit, ils m’ont littéralement suivi en prison.

« Être médecin, c’est un métier noble », dit-on, ce qui serait une sorte de cliché. Mais à présent, je sais que pour beaucoup de soignants c’est une devise pour la vie. Et je leur en suis reconnaissant. Je souhaite citer quelques noms ; ils sont bien plus nombreux : Anastassia Vassileva, Iaroslav Achikhmine, Alexandre Poloupane, Andreï Volna, Ioulia Azimova, Vsevolod Choukhraï, Alexeï Erlikh, Felix Kholland.

Et tous, tous les autres. Merci également à mes médecins de prison et du service fédéral d’exécution des peines. J’ai fini par comprendre qu’eux-mêmes se trouvent dans ce cadre que leur a imposé leur direction, et partant le Kremlin. Mais je vois maintenant que ces gens essaient sincèrement d’aider. Ainsi de cette infirmière qui — je l’ai remarqué hier — fait une marque sur son poignet pour ne pas oublier l’heure à laquelle il faut me donner trois cuillerées de gruau d’avoine. Je salue en particulier Tatiana, l’infirmière qui pose divinement bien les perfusions.

Savez-vous quelle idée m’est sans cesse venue à l’esprit ces derniers mois : je souhaite que l’un de mes enfants devienne médecin. Quoique, pour eux, ce soit sans doute peu probable. Alors disons l’un de mes petits-enfants. 😉

2 mai : le Christ est ressuscité !

Hourra ! Le Christ est ressuscité. La vie, l’amour ont triomphé. Je vous adresse mes vœux à l’occasion de la plus belle fête de notre tradition — à tous : aux croyants (dont je suis à présent) de même qu’aux incroyants (dont j’ai été) et qu’aux athées convaincus (dont j’ai aussi fait partie). Je vous embrasse et vous aime tous.

Comme je l’ai attendue longtemps, cette Pâque. Il faut dire que le jeûne de cette année s’est révélé un peu compliqué pour moi. Malheureusement, je ne pourrai pas partager aujourd’hui le vrai repas pascal : j’en suis encore à la première moitié de ma passionnante transformation de « squelette qui se déplace à grand-peine » en « homme seulement famélique ». Mais c’est avec une excellente humeur festive que je mangerai les quelques cuillerées de gruau autorisées. En ce jour, je sais avec certitude et je n’oublie pas que tout ira bien.

20 mai : comment être heureux en prison

En réalité, la prison favorise la sensation de bonheur. Provisoire, mais qu’importe. Il suffit de savoir se disposer à la fête, pour soi.

Dès que l’on m’a emprisonné, j’ai décidé qu’il était primordial de fêter, de célébrer quelque chose. Pour éviter que les journées ne s’amalgament en une routine. J’ai décidé de fêter les dimanches. Il m’est très facile de les transformer en fêtes. J’aime beaucoup le pain. Vraiment. Si pour le restant de mes jours il fallait choisir un seul aliment, je choisirais le pain. Qui plus est, le pain est important en prison : sans lui, pas de satiété possible.

Et donc, toute la semaine, je n’ai pas pris de pain. Mais dimanche matin j’ai pris une miche, j’ai tartiné de beurre un morceau de pain, je me suis fait un café et j’ai obtenu un petit déjeuner festif et divin, impensable en liberté.

Vous voyez où je veux en venir ?

23 jours de grève de la faim + 23 jours de sortie de grève de la faim, sévères et stricts. Sans le moindre accroc. Ma volonté m’étonne moi-même. Le fait de croire en mon bon droit a certainement dû aider. Et depuis le 11 mars je n’ai rien mangé de sucré. J’écrirai un autre texte à ce sujet.

Aussi, lorsque j’ai commencé à mettre un terme à ma grève de la faim, je savais précisément ce que je ferais le matin du 16 mai. Et dans mon agenda, j’ai aussitôt écrit pour moi-même : « Très bonne journée. Du pain, du beurre, du café. Pour la première fois depuis 46 jours. »

Ce projet a failli échouer. Ici, on distribue le pain et le beurre le matin. Mais je n’avais pas de café. Par chance, mon voisin est « passé » me voir dans ma cellule avec un pot de café soluble.

Le 16 mai est arrivé. D’ordinaire, on éprouve alors une légère déception. La réalité est un peu plus barbante que ce que l’on avait longtemps attendu.

Pas dans mon cas. Il a fait un temps magnifique. J’ai ouvert la fenêtre – tant pis pour les barreaux, on s’en fiche –, je me suis fait un café, j’ai étalé du beurre sur un morceau de pain, je me suis assis sur mon lit. J’ai mordu dans ma tartine et pris une gorgée de café.

Je vous le dis : s’il existait un instrument capable de mesurer le bonheur, pas un oligarque petit-déjeunant sur son yacht, pas un client d’un restaurant étoilé par Michelin n’éprouverait le dixième de cette plénitude que j’ai ressentie.

J’ai bu une gorgée à votre santé, à vous tous qui m’avez aidé et soutenu.

Donc, la recette du bonheur (fugace) : choisissez ce que vous aimez beaucoup, privez-vous-en un moment puis retrouvez-le.

Rappelez-vous cependant : cela ne s’applique pas aux personnes. Aimez toujours ceux qui vous sont chers. 😉

Traduit du russe par Ève Sorin

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