Poutine à l’hôpital de Komounarka, près de Moscou, où l’on soigne des cas COVID-19, mars 2020 / kremlin.ru

Sputnik V : la promesse manquée d’un vaccin messianique
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Le pouvoir russe s’est vanté d’avoir le premier inventé un vaccin anti-Covid, en août 2020. Ce dernier, baptisé Sputnik V, est censé incarner la « victoire », mot-clé dans le vocabulaire du régime Poutine. Cependant, la population russe, qui souffre d’une importante surmortalité depuis 2020 jusqu’en avril 2021, reste à la traîne dans la vaccination par rapport à de nombreux pays occidentaux. En revanche, le Kremlin cherche à promouvoir son vaccin à l’étranger en l’utilisant comme une arme géopolitique, mais essuie des déboires : Sputnik V n’a toujours pas été validé par les autorités sanitaires internationales. Poutine, qui comparait l’invention de Sputnik V au lancement en 1957 du premier satellite artificiel, n’a pas gagné son pari.

Souvenons-nous de l’euphorie qui s’est emparée du pouvoir russe et de ses médias à l’annonce de l’invention du vaccin anti-Covid. Sous le nom commercial Sputnik V, le vaccin GamCovidVac a été enregistré le 11 août 2020 par le ministère de la Santé de la Fédération de Russie, alors que venait à peine de s’achever la phase 2 des tests et que seuls quelques dizaines de volontaires avaient été vaccinés. La troisième phase des tests n’a commencé que le 7 septembre 2020 et a duré plusieurs mois. Même l’article élogieux de la revue médicale britannique The Lancet (02/02/2021) ne se fondait que sur les données intermédiaires de la phase 3, inachevée.

En réalité, c’est le projet américano-allemand Pfizer/BioNTech qui a été le champion de la course internationale en achevant le premier la phase 3. Bien que le monitoring des effets indésirables à long terme continue encore, l’utilisation du vaccin Pfizer/BioNTech a été approuvée, en raison de l’urgence sanitaire, par l’Agence européenne du médicament (21/12/2021) et par l’OMS (31/12/2021). D’autres vaccins, notamment Moderna, AstraZeneca et Johnson&Johnson, ont été également approuvés, alors que Sputnik V n’est toujours pas validé à ce jour par les instances internationales.

D’emblée, la direction russe a décidé de faire de Sputnik son cheval de bataille. Le nom du vaccin n’a pas été choisi au hasard. Sputnik, qui signifie « compagnon », fait écho au lancement du premier satellite artificiel par l’URSS en octobre 1957, objet de grande fierté pour les Soviétiques. Ainsi, par allusion, Sputnik apparaît comme un vaccin pionnier qui vous accompagne fidèlement, alors que la lettre V (à ne pas confondre avec le chiffre romain) est la première lettre du mot « Victory », victoire. On touche là au cœur de l’idéologie poutinienne : l’histoire du pays serait une succession de conquêtes territoriales victorieuses, mais la Victoire la plus importante, sacrée, qui s’écrit toujours avec un grand V, reste celle de la Seconde Guerre mondiale. Sous Poutine, le culte de la Victoire devient le ciment de la nation. Celle-ci est glorifiée non seulement par de nombreux défilés militaires annuels, mais également par les marches du Régiment Immortel qui rassemblent des millions de civils. Il s’agit d’un rituel où les vivants et les morts fusionnent et forment le corps de la nation, invincible et immortel. Le vaccin qui vainc la maladie devient ainsi le symbole de la marche victorieuse du peuple russe sous la sage direction de Vladimir Poutine.

La victoire sur le nazisme est considérée dans l’idéologie russe comme une victoire du Bien absolu sur le Mal absolu. La sacralisation de la Victoire interdit de prendre en compte les « taches sombres » de l’histoire, notamment le pacte Molotov-Ribbentrop et l’occupation de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est après la guerre. De même, l’invention du vaccin Sputnik V a été traitée comme une découverte qui doit sauver l’humanité entière du virus mortel et lui assurer une reconnaissance éternelle à l’égard du peuple russe. Il s’agit au fond d’une nouvelle idée messianique, d’une mission salvatrice à l’échelle mondiale dont la Russie s’est toujours sentie investie. Souvenons-nous de la doctrine slavophile du XIXe siècle affirmant que la Russie orthodoxe était porteuse de lumière et de la doctrine léniniste du XXe siècle mettant la Russie soviétique à l’avant-garde de l’humanité pour mener les « peuples opprimés » vers un avenir radieux. Fin mars 2021, l’agence RIA Novosti s’autocongratulait : « La campagne de vaccination se heurte à des difficultés dans plusieurs pays […], les vaccins manquent et ceux qui les possèdent ne sont pas pressés de les partager. Seules la Russie et la Chine proposent de l’aide à tous ceux qui le souhaitent, en organisant des livraisons dans différentes régions du monde. »

La réalité est cependant plus complexe. Dès l’annonce de l’enregistrement du Sputnik V par le ministère de la Santé russe, le Fonds souverain d’investissement direct (RDIF) a entamé un lobbying intense afin d’obtenir la reconnaissance du vaccin dans de nombreux pays en proposant à certains d’entre eux de le fabriquer sur place, pour satisfaire leurs besoins propres mais également pour l’exporter vers la Russie qui manque cruellement de capacités de production. La vaccination de masse a débuté en Russie le 18 janvier 2021, mais, cinq mois plus tard, seuls 29 millions de Russes ont reçu une dose ou deux du vaccin, sur une population de 146 millions de personnes. Par le nombre des vaccins administrés, la Russie se trouve au 10e rang mondial, mais en pourcentage de personnes entièrement vaccinées (11 % au 31 mai), elle est loin derrière tous les pays développés (plus de 50 % aux États-Unis, près de 39 % en France et en Italie, etc.).

Parallèlement à ces démarches, les médias russes et prorusses du monde entier ont mené une campagne virulente contre les vaccins occidentaux en vigueur en mettant en exergue des décès ou autres effets indésirables après vaccination, sans qu’il y ait, dans la majorité des cas, un lien établi entre le vaccin et la mort d’une personne souvent très âgée. Le site Tsargrad a même appelé la vaccination avec Pfizer « piqûre de la mort » en affirmant que la Russie interdisait d’utiliser ce vaccin sur son territoire afin de protéger ses citoyens.

Rapidement, la marche triomphale du vaccin russe dans le monde a subi des déboires. D’une part, la Russie a eu des difficultés à distribuer les quantités promises à l’étranger. Fin mai, elle n’avait réussi à exporter que 16 millions de doses. D’autre part, les suspicions concernant le vaccin russe se sont multipliées. Après la Slovaquie qui a émis des doutes sur la qualité et la pureté du vaccin produit par divers sous-traitants, après la République tchèque qui a refusé d’utiliser le Sputnik V après un énorme scandale politique, c’est l’agence sanitaire du Brésil, Anvisa, qui a interdit d’utiliser Sputnik V sur le territoire national à cause de la présence éventuelle d’un virus actif dans certains lots. Enfin, l’article critique dans la revue médicale The Lancet (12/05/2021), qui a succédé au premier article élogieux, n’a rien arrangé. Bien entendu, la Russie s’est aussitôt insurgée contre des « décisions politiques » et des « fake news ». L’opinion russe avait été préparée à une telle éventualité. Le 12 mars, l’agence TASS affirmait, de source sûre, que l’Occident préparait « une attaque médiatique sur Sputnik V avec la mise en scène de la mort de gens à grande échelle » liée à la vaccination. La même agence informait, le 30 avril, que le président du Monténégro, Milo Djukanovic, avait donné l’ordre à ses partisans au sein du Parti démocratique et du gouvernement de mener une attaque médiatique contre Sputnik V.

Il faut regretter que la Russie ait décidé, une fois de plus, d’afficher sa suprématie et de combler l’humanité de ses bienfaits, au lieu de mobiliser son industrie et de produire des vaccins en quantité suffisante pour les besoins de sa propre population. Remarquons également que la population est elle-même très réticente quant à la vaccination, au point que dans plusieurs villes, à commencer par Moscou, les mairies distribuent des cadeaux à ceux qui franchissent le pas et se vaccinent. Selon un récent sondage, près de 20 % des Russes seraient prêts à se faire vacciner si cela devenait une condition sine qua non pour partir à l’étranger. 42 % des sondés ne veulent en aucun cas se vacciner et 20 % restent indécis.

Or, selon le démographe Alexeï Rakcha, qui s’appuie sur les données de Rosstat (bureau national des statistiques), la surmortalité en Russie, depuis 2020 jusqu’en avril 2021, a atteint 500 000 personnes, dont la moitié serait morte du Covid-19 et l’autre moitié d’un manque de soins dû à l’épidémie. Cependant, il s’avère difficile de convaincre les Russes, qui ont été constamment soumis à des informations négatives au sujet des vaccins occidentaux, que leurs propres vaccins sont meilleurs. Désormais, les médias russes s’échinent à montrer les effets dévastateurs du Covid-19 en interviewant des docteurs, des survivants et des familles de victimes. Mais le scepticisme continue de prévaloir. C’est finalement la population russe qui paie le prix des ambitions démesurées du Kremlin et de sa propagande anti-occidentale.

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