Alexeï Navalny, journal de prison : « Que je sois dans ma cellule pour cette fête, c’est une broutille »

Alexeï Navalny au tribunal le 2 février 2021 / Service de presse du tribunal de district Simonovsky

La fête dont parle Alexeï Navalny, c’est son anniversaire. Le 4 juin, il a eu 45 ans. Avec tous ses amis, tous ses compagnons de combat pour une Russie libre et heureuse, tous ses nombreux supporters en Russie et dans le monde entier, nous lui souhaitons une bonne santé et beaucoup de courage. Dans son camp à régime sévère, il reste fort et ne sombre pas dans le désespoir. Desk Russie continue à publier ses billets de prison : c’est une leçon magistrale d’humanité qu’il nous livre.

25 mai

En prison, certains reprennent le droit chemin quant à moi on dirait que je dévale la pente. Chaque jour qui passe fait de moi un criminel plus endurci.

Hier matin, un gardien est venu me chercher ; il m’a emmené dans une pièce où se trouvait un samovar ! Je ne plaisante pas. Avec des tasses pour le thé. Hormis le samovar, il y avait un juge d’instruction chargé des affaires particulièrement importantes au sein de la direction des instructions du Comité d’enquête de Russie.

Celui-ci m’a appris que dans notre douce Russie on instruit trois nouvelles affaires particulièrement importantes. Vingt et un juges d’instruction s’en occupent dans les plus hautes instances. Et le criminel inculpé dans ces trois affaires pénales, c’est moi, Alexeï Anatolievitch Navalny.

Pour commencer, d’après ce qu’affirment les juges, j’ai détourné tous les dons que vous avez destinés au FBK [Fondation de lutte contre la corruption, NDLR]. L’ordonnance pénale figure sur trois feuillets, sans la moindre preuve. Il est seulement écrit : « a volé ». Rien de plus. Quel besoin a-t-on de fournir des preuves, vous avez vu son nom ? Contre lui, n’importe quelles accusations peuvent être intentées.

Ensuite, on m’a inculpé en application du très exotique article 239, « Création d’une organisation non commerciale portant atteinte à la personnalité et aux droits des citoyens ». Les juges m’accusent d’avoir « incité les citoyens à refuser d’accomplir leurs devoirs civiques ». L’ordonnance tient également sur trois pages, et parmi les preuves il est dit que j’ai rendu public le film Un palais pour Poutine sans y être autorisé. Ha ! ha ! ha !

Quant au troisième de mes crimes, qui fait l’objet d’une enquête de la plus haute instance compétente, il s’agit d’un outrage à magistrat, envers la juge Akimova. Cette petite dame a instruit l’affaire fictive de « diffamation d’un ancien combattant » à la stupéfaction de tous les juristes de Russie. De quelle façon je l’ai outragée, ce n’est pas mentionné. Là encore, c’est très simple : « Navalny a commis un outrage, il est donc à nouveau inculpé. »

Alors, n’allez pas imaginer que je suis tranquillement assis dans ma cellule à boire du thé sans rien faire.

Mon puissant syndicat du crime s’étend. Je commets toujours plus de délits. Un nombre croissant de juges d’instruction s’occupent de mon cas, plutôt que de bricoles, comme les meurtres, les cambriolages ou les enlèvements. Nous y avons bien réfléchi, cela relève de la direction des instructions et de ses « enquêtes sur les affaires particulièrement importantes ».

Pour résumer, je suis un génie qui tire les ficelles du milieu criminel. Le professeur Navariarty.

2 juin

J’ai appris par un de mes avocats que Dmitri Goudkov et Andreï Pivovarov [respectivement, ancien député de la Douma et ancien dirigeant d’Open Russia, l’ONG fondée par Mikhaïl Khodorkovski — tous deux figures de l’opposition au Kremlin, NDLR] avaient subi des perquisitions et étaient en détention.

À la télévision, silence radio.

On sait pourquoi : le Kremlin n’a encore rien inventé de plus ou moins crédible pour expliquer ces arrestations. Et ce qu’on a, tout « téléspectateur » peut le comprendre : des affaires pénales fabriquées de toutes pièces. Un procédé bidon et criminel.

Mon soutien à Dima, Andreï, ainsi qu’à leurs familles. Ce sont d’honnêtes gens, que l’on poursuit justement pour cette raison.

Encore une fois je le rappelle à tous : ce pouvoir répugnant et menteur demeure très lâche. Il continuera de dévorer les gens, un par un, ou par deux, pour effrayer tout le monde. Et justement, ce « tout le monde », il en a terriblement peur. Mais tant que ce « tout le monde », qui est fort, le craint et se tait en respectant les règles prescrites, le pouvoir ne s’arrêtera pas. Il engloutira encore et encore. Des gens, des familles, les richesses de notre pays, notre avenir.

Il se repaît de notre peur. Ne le nourrissez pas !

4 juin

Dans les posts que je publie à l’occasion de mon anniversaire, j’ai l’habitude de remercier sincèrement tout le monde. Ceux qui m’entourent, me soutiennent. Ma famille, bien sûr. Mais cette fois je voudrais partager quelque chose d’important. Je me suis demandé s’il fallait l’écrire. Et si vous en concluiez soudain que je déraille ? Tant pis, je l’écris.

En l’espace d’un an, beaucoup de choses étranges me sont arrivées. L’empoisonnement et la mort dans l’avion. Curieusement, une vie en bonus : j’ai réappris à marcher et à parler. L’élucidation de la tentative d’assassinat et les conversations téléphoniques avec ceux qui ont voulu me tuer. Le retour à la maison, l’arrestation à la frontière, les « jugements » barbares, absurdes, la « centrale du Kremlin » [un des quartiers de la prison Matrosskaïa Tichina, à Moscou, NDLR] et la colonie pénitentiaire, cette parodie d’un camp de « Big Brother ». La maladie, le refus de me laisser accéder à des soins médicaux et la grève de la faim.

Tout ça s’est produit, et je me suis observé attentivement.

Je ne voulais vraiment pas devenir une bête féroce. Mais, vous le comprendrez, des événements de cette nature sont largement susceptibles de transformer un homme en une créature pareille à un loup traqué. Qui déteste tout le monde, qui rêve de fusiller et d’enfermer ses ennemis. Pour s’endormir, on ne compte plus les moutons mais ceux que l’on pendrait dès la première semaine si l’on arrivait au pouvoir. Je comprends ces émotions-là, et pour le dire franchement j’ai eu peur qu’elles ne me submergent. Alors que mon plan était diamétralement opposé : aimer un peu plus et comprendre mieux tous les gens.

Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un pacifiste cinglé ni un religieux fanatique. Mes positions n’ont pas varié d’un iota. Lutter contre la corruption et traduire les bandits devant une justice impartiale, c’est la première partie de mon ordre du jour. Mais lorsque je les rencontre, surtout ceux à propos de qui la première pensée qui me vienne est : « Toi, ordure, je t’étranglerais », j’essaie de chasser cette première pensée ; et à la place, dans un second temps, je tente de toutes mes forces de comprendre chacun d’entre eux, de lui pardonner et même (ne me traitez pas de pervers) de l’aimer un peu. Ce n’est pas facile, mais j’y consacre tous les efforts imaginables.

Comme il est écrit : « Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? »

Donc, j’espère pouvoir dire aujourd’hui que ma réussite de l’année, c’est de savoir pour le moment tenir en respect la « bête dans sa cage ».

Et vous m’y aidez beaucoup. Je reçois vos lettres-télégrammes et je pense toujours : ce sont vraiment des gens bien, comment pourrait-on ne pas les aimer ?

Alors, merci à tous, je vous embrasse. Et que je sois dans ma cellule pour cette fête, c’est une broutille. Un jour, mon vaisseau spatial arrivera à bon port, et je pourrai alors fêter normalement d’un coup toutes ces dates manquées.

Traduit du russe par Ève Sorin