L’émission de Douguine sur la chaîne Tsargrad, capture d’écran

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Cette année marque le 100e anniversaire de la naissance de l’eurasisme au sein de l’émigration politique russe — un courant philosophique et politique qui affirme l’unicité de la civilisation russe n’appartenant ni à l’Europe ni à l’Asie et vouée à renoncer à la voie européenne en faveur de l’intégration avec les peuples de l’Asie centrale. Ressuscitant l’eurasisme, Alexandre Douguine, son principal théoricien actuel, a créé, en 2003, le Mouvement international eurasiatique, dont des branches existent dans 29 pays du monde. Le mois dernier, un mouvement « Nouvelle Eurasie » a été créé en Russie (voir la Newsletter n°4). L’eurasisme fait-il partie de l’idéologie officielle du régime de Poutine ?

Interview avec Marlène Laruelle, historienne, spécialiste de la Russie et de l’Asie centrale à l’université George Washington, chercheuse associée à l’IFRI.

Propos recueillis par Natalia Kanevsky



Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir à la fin 1999. Quelles étaient les relations entre le nouveau président et les adeptes de cet ancien-nouveau courant idéologique ?

Au début de sa présidence, les néo-eurasistes considéraient Poutine comme trop pro-occidental. Douguine affirmait que ses opinions politiques et économiques étaient trop pro-américaines et libérales. D’autre part, Douguine a toujours reconnu que Poutine avait deux identités : libérale et patriote. Il est intéressant de voir, sur ces vingt dernières années, comment Douguine a perdu de l’influence. Aujourd’hui, il n’est plus qu’une voix parmi d’autres, en concurrence avec des figures idéologiques bien plus influentes.

Cette marginalisation est-elle liée à la personnalité de Douguine, ou s’agit-il du rejet de ses idées par le Kremlin ?

Même si l’État russe a accaparé la notion d’Eurasie, Douguine n’en a pas tiré profit. Il a été marginalisé et n’est pas reconnu institutionnellement comme le père de l’Eurasie, au sens où le Kremlin utilise ce terme. Les écrits de Douguine sont bien trop complexes pour qu’il devienne une figure officielle. Il a des côtés ésotériques qui ne sont pas transformables en idéologie politique. En outre, le régime poutinien est nourri idéologiquement par bien d’autres figures offrant des produits idéologiques compatibles avec l’exercice du pouvoir.

Quelle a été l’évolution idéologique de Poutine en vingt ans d’exercice du pouvoir ?

Poutine a commencé comme quelqu’un de relativement libéral. Dans son manifeste de 1999, il définit ses objectifs : recentraliser l’État, sauver la Russie d’un possible effondrement, promouvoir le patriotisme des citoyens, rétablir la Russie comme grande puissance sur la scène internationale. L’essence de son régime est déjà là, mais c’est formulé d’une manière assez libérale et souple. Au fur et à mesure que les années passent et que le régime se rigidifie pour rester au pouvoir, le discours poutinien perd son côté libéral, pour se concentrer sur des éléments patriotiques et la puissance. Mais la scène internationale a aussi évolué. En 2000, Poutine était beaucoup plus optimiste quant à l’intégration de la Russie sur la scène internationale que, par exemple, lors de son discours de Munich de 2007, sans parler de ceux de 2012 puis de 2014. À chaque crise internationale, lorsque les espoirs d’une intégration dans l’espace occidental se réduisaient, les options idéologiques du régime se rétrécissaient.

La Russie de Poutine a-t-elle une idéologie à exporter ?

La Russie a toujours une idéologie à exporter, mais c’est une idéologie light. Ce n’est plus une idéologie à l’ancienne, à la façon du marxisme-léninisme. C’est une idéologie qui promeut des valeurs dites traditionnelles, ainsi que les notions de souveraineté et de multipolarité. Il y a bel et bien des éléments idéologiques que la Russie cherche à exporter, mais ce sont des éléments idéologiques disparates, destinés à des publics différents, et qui ne forment pas un ensemble cohérent, comme la doctrine soviétique pouvait l’être. Si l’on pense l’idéologie au sens du marxisme-léninisme, dans ce cas non, il n’y a pas d’idéologie en Russie. Mais si l’on songe à quelque chose de plus flexible, malléable — oui, il y a des produits idéologiques, parfois contradictoires, que la Russie cherche à exporter.

S’agit-il des produits idéologiques originaux ?

Le soft power traditionnel russe n’est pas spécifique. Toutes les grandes puissances utilisent le soft power, y compris la France. Ce qui est spécifique, c’est que la Russie projette un discours global avec des notions bien élaborées, comme le retour à la souveraineté des États-nations et les valeurs conservatrices. Donc là, il y a des éléments idéologiques spécifiques, qui ne sont pas partagés par les pays libéraux et que les autres pays ne promeuvent pas.

À qui est destiné ce discours ?

La diaspora russe n’est pas l’objectif majeur du soft power russe. Son objectif est de parler à des publics différents dans les pays occidentaux et de leur tenir des discours adaptés. À des groupes de droite et d’extrême droite — autour des valeurs conservatrices. À d’autres publics plus hétéroclites, y compris à gauche, autour des questions de souveraineté nationale et de l’antiaméricanisme. Le soft power russe s’adresse à des publics restreints dans différents pays. Quand la Russie parle au Vatican, elle parle en tant que puissance chrétienne. Quand elle parle aux pays du Moyen-Orient, elle parle en tant que puissance musulmane. Lorsqu’elle parle à la Chine, elle parle comme une ancienne puissance communiste ou asiatique. C’est un discours protéiforme.

Quel est le projet idéologique russe pour les années à venir ? Doit-on s’attendre à une rigidification de la part de Poutine, ou espère-t-il plutôt rétablir des partenariats perdus en démontrant sa bonne volonté et un certain degré de souplesse ?

Le régime russe s’adapte aux changements politiques quand ils arrivent et à la situation du moment. Le Kremlin espère que, sur le long terme, ses relations avec l’Occident vont s’améliorer, mais il est aussi prêt à gérer le cas contraire et se prépare à plusieurs scénarios en parallèle, y compris celui de l’isolation quasi totale du monde occidental. C’est pour cela que le régime s’en sort plutôt bien jusqu’à présent — parce qu’il n’a pas de scénario écrit à l’avance. Il en a plusieurs et s’adapte en fonction de la situation. Le consensus parmi les élites au pouvoir réside dans leur vision que l’influence globale de l’Occident est en train de s’étioler et qu’avec le temps l’Occident sera moins capable de pressurer la Russie, redonnant donc à cette dernière une plus grande marge de manœuvre.

L’arrivée de Biden à la Maison-Blanche change-t-elle quelque chose pour le Kremlin ?

Cela ne change pas grand-chose parce que les autorités russes n’avaient aucun espoir à l’égard de l’administration Biden. Le Kremlin sait qu’elle va être difficile à manœuvrer, en particulier qu’elle va être plus favorable à l’Ukraine et aux questions des droits de l’homme que l’administration Trump. Moscou espère quand même rouvrir certaines lignes de communication sur des points très précis et techniques, et cela s’est en effet produit au sommet Biden-Poutine à Genève. Dans le même temps, ces améliorations, si elles se réalisent, seront limitées — par exemple, Moscou ne se fait aucune illusion quant à la levée des sanctions : le pouvoir russe sait qu’il doit préparer le pays à vivre avec elles encore longtemps.