Oleg Tselkov en 2016. Photo : Ambassade de Russie en France

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Jadis, l’écrivain russe Andreï Siniavski, qui a passé six années au Goulag pour avoir publié en Occident des fictions satiriques et des articles de critique littéraire perçus comme antisoviétiques, a dit que ses divergences avec le pouvoir soviétique étaient purement stylistiques. En clair, cela voulait dire que la vision du monde et les goûts littéraires de Siniavski n’avaient rien à voir avec l’univers et l’esthétique du réalisme socialiste. Cette célèbre phrase s’applique on ne peut mieux à l’immense artiste et l’homme très original, intérieurement libre, fier et indépendant, qu’a été Oleg Tselkov.

Par Galia Ackerman

En partie autodidacte, car chassé de prestigieuses écoles des beaux-arts avant d’intégrer la faculté des arts théâtraux à Saint-Pétersbourg, Oleg Tselkov a très tôt trouvé sa voie : sa vie durant, il a peint ce que lui-même appelait « des gueules ». L’artiste aimait raconter que, tout jeune, il a eu une illumination, devenue son fil directeur : ni masque ni visage, mais quelque chose de difficile à décrire, une sorte d’essence du genre humain, un portrait-robot de la foule à la fois agressive et anonyme. Depuis, ses « gueules » se sont multipliées, floues et aplaties, comme sous l’impact d’une pression atmosphérique énorme, grimaçantes, mutantes, d’horribles semblants de visages dont le caractère cauchemardesque était immanquablement renforcé par leur coloration violente : des tons verts, cramoisis et violets à couper le souffle. À l’instar des maniaques des films d’horreur, les monstres de Tselkov ont un goût particulier pour les outils tranchants et les armes blanches : ciseaux, fourches, haches et pelles. Même les outils du sculpteur apparaissent dans leurs griffes comme des instruments de torture.

Il va de soi que cette esthétique était totalement contraire aux goûts officiels de l’époque. L’atelier moscovite de Tselkov a vite acquis de la popularité auprès de l’intelligentsia frondeuse, chez les poètes Evgueni Evtouchenko, Anna Akhmatova ou Joseph Brodsky, par exemple. La gloire internationale n’a pas tardé : un jour, Evtouchenko a fait venir Arthur Miller, qui a acheté un tableau à Tselkov, suivi bientôt par des diplomates et des visiteurs étrangers. En 1977, l’artiste et sa femme, Antonina, ont été « poliment » invités à quitter l’URSS, comme tant d’autres écrivains et artistes aux goûts dits non conformistes.

Depuis sa jeunesse, Tselkov a fait sienne la célèbre devise des zeks citée par Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag : « Ne pas croire, ne pas craindre, ne pas demander. » En 43 ans de vie en France, partagés entre Paris et une maison de campagne à Osne-le-Val, un petit village champenois, il a gardé son intégrité d’artiste et d’homme indifférent aux honneurs et à l’argent. Dans les premières années de leur vie parisienne, sa femme et sa belle-mère confectionnaient des raviolis russes pour un traiteur, pour pouvoir payer le loyer, mais Oleg n’a jamais trahi sa vocation. Des dizaines d’années plus tard, quand ses toiles se vendaient déjà pour des sommes astronomiques, il est resté dans le même appartement locatif dans le 11e arrondissement.

Oleg a fait partie de tout un groupe d’artistes non conformistes russes installés à Paris, avec Edouard Steinberg, Vladimir Yankilevsky, Oscar Rabine, Boris Zaborov, Eric Boulatov et quelques autres moins célèbres. Aujourd’hui, presque tous ces artistes ne sont plus de ce monde, mais ceux qui ont connu cette époque et ces gens, comme moi, se souviendront longtemps de l’effervescence artistique du petit Moscou-sur-Seine.

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