En 2018, pour la énième investiture imminente du président Poutine, les artistes du groupe Iav’ (Réalité) de Saint-Pétersbourg ont fait des graffitis en forme de « petits cygnes ».

Le putsch à Moscou vu par un photographe
7 min de lecture

Rubrique

En 2021, Desk Russie fait un retour sur la tentative avortée du putsch (19-21 août 1991) destiné à sauver l’URSS de l’effondrement, mais qui a précipité son éclatement et la fin du régime communiste. Le photographe russe Dmitri Borko a partagé ses souvenirs et ses clichés avec nous.

Au mois d’août 1991, j’étais reporter photographe pour le premier journal indépendant de l’URSS, Nezavissimaïa Gazeta. A ce jour, même si j’ai fait des choses très différentes par la suite, c’est en images que je préfère raconter les événements. Au fil du temps, les images peuvent se transformer en symboles. Les événements de 1991 sont particulièrement riches en symboles visuels.

Ce photographe qui prend les clichés de chars sur l’une des principales avenues de Moscou, ce n’est pas moi. Mais, quelque part, c’est moi aussi.


Un char avec son armure dans une rue de Moscou est l’un des principaux symboles d’août 1991. Des chars, il y en avait beaucoup. Auparavant, on ne les avait vus dans la capitale que dans les défilés militaires sur la Place Rouge. C’est peut-être pour cela que les Moscovites, pas trop intimidés, les traitaient avec une certaine familiarité.

Dans un blog, une Moscovite raconte sa promenade du 19 août avec ses deux enfants : la petite famille s’est heurtée à un char bloquant le trottoir. « On ne pouvait avancer qu’en le contournant sur la chaussée ou en l’escaladant, écrit-elle. Je sentais que ma décision était très importante à ce moment-là. J’ai donc commencé à grimper sur le char, en aidant mes enfants à grimper eux aussi. »




L’asphalte de nombreuses rues a dû être refait : il avait été endommagé par les chenilles de chars. Lorsque, 15 ans plus tard, j’ai eu l’idée de faire un livre sur ces événements, mon ami, l’artiste Igor Bakhtine, m’a suggéré un dessin de couverture où les traces de chenilles étaient constituées de petites figures de ballet.


Dans les dernières années de l’Union Soviétique, lorsque quelque chose d’imprévu et de tragique se produisait dans le pays, toutes les chaînes de télévision d’État (et il n’y en avait pas d’autres en URSS) diffusaient Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. C’était le cas après chaque décès d’un dirigeant sénile du pays nommé par le Politburo, ces décès s’étant succédés dans les années 80.

Mais le ballet de Tchaïkovski n’est devenu un véritable symbole qu’après les événements d’août 1991. Le matin du premier jour du coup d’État, toutes les chaînes de télévision ont diffusé la chorégraphie si bien connue. Les citoyens du pays ont tout compris.

Après la défaite des putschistes, la Danse des petits cygnes est devenue un symbole assez complexe. D’une part, elle annonçait le début de la réaction, la fin de toutes les libertés, une plongée dans les ténèbres, d’autre part, elle témoignait de la nature éphémère de tout pouvoir basé sur la terreur.

En 2018, pour l’énième investiture imminente du président Poutine, les artistes du groupe Yav’ (Réalité) de Saint-Pétersbourg ont fait des graffitis en forme de « petits cygnes ». Qu’est-ce que ces très jeunes gens, nés bien après les événements de 1991, avaient en tête ? La victoire finale de la réaction dans le pays ou un avertissement à Poutine sur le fait que tout finit tôt ou tard ?


Dans la nuit du 20 août, les personnes rassemblées devant le Parlement attendaient que les troupes des putschistes fassent irruption. Du côté de Novy Arbat, d’où les chars étaient censés s’approcher, on a entendu des rafales et on a vu des balles traçantes lumineuses dans le ciel. J’ai couru vers le bruit des coups de feu. Bien que l’avenue fût large et sans voitures, j’avais du mal à avancer : je me heurtais ici et là à des rangées de personnes qui bloquaient la voie, les coudes serrés. J’ai dû leur demander de se dégager, en criant que j’étais reporter. A un moment, je me suis retourné et je les ai regardés dans les yeux. Ces gens attendaient que les chars les écrasent et n’étaient pas prêts de partir.

« Je n’ai jamais vu de visages comme ceux de ces gars-là. Une sorte de lumière intérieure les éclairait. Ils sont restés calmes et sans peur, s’attendant à une mort certaine, et ils ont essayé de plaisanter: “Les forces noires se rassemblent à une heure du matin !” Il faisait nuit et il pleuvait.J’ai regardé autour de moi, au-dessus des arbres sombres et humides, au loin, un crucifix enflammé était clairement visible.
Je sais que cette partie de mon récit peut sembler douteuse. En effet, un homme se tient la nuit sur une place, des méchants veulent le tuer, mais il ne part pas. Il est effrayé, il hallucine. Mais il y avait bien un crucifix au-dessus de la place, par moment caché dans le brouillard dû à la pluie, puis subitement éclairé. Et il y avait des balles traçantes qui sifflaient dans l’obscurité.
Nous attendions des chars, des forces spéciales, des unités du KGB, des troupes aéroportées, et pour vous dire la vérité, nous étions fatigués d’attendre. “J’ai hâte qu’ils attaquent et qu’on en finisse”, cette pensée a involontairement traversé nos esprits. Mais la division de Vitebsk s’était arrêtée à trois kilomètres de là. Nous avons entendu cela à la radio, assis sur le trottoir. “Et voilà, c’est fini“, ai-je pensé fatigué, en levant les yeux vers le ciel où le ciel commençait à poindre. “Ils ne sont pas venus. Je veux dire, Dieu sait pourquoi nous avons gagné.“ J’ai levé les yeux : dans le ciel, étincelant d’ailes pourpres, une croix d’or à la main, un ange flottait triomphalement. »

(Evseï Chekhtman, artiste. Extrait du livre En août 1991. Témoignages oculaires)


La nuit de l’assaut attendu, une personne venue défendre la démocratie brûle sa carte du parti communiste avec un portrait de Lénine près du Parlement russe . J’ai vu quelques personnes faire cela, mais elles n’étaient pas nombreuses. Ce n’était peut-être pas le moment pour des gestes grandioses. Je n’ai pas été surpris par le nombre de communistes parmi les défenseurs du Parlement russe, étant donné qu’il y avait près de 20 millions de membres du parti en URSS à l’époque. Après le putsch, beaucoup d’entre eux ont quitté le parti de manière démonstrative. Je connais des gens qui, même avant cela, pendant la Perestroïka, ont tout simplement cessé de payer les cotisations et d’assister aux réunions. À cette époque, l’adhésion au parti était devenue une simple formalité et un moyen nécessaire pour faire une carrière. Bientôt, le PC soviétique sera interdit. Aujourd’hui le Parti communiste est la deuxième force politique à la Douma.


Lorsque la défaite des putschistes est devenue évidente, des milliers de personnes se sont rendues sur la place de la Loubianka, jusque là plutôt intimidante car le siège du KGB s’y trouvait. Six mois plus tôt seulement, j’avais essayé de photographier l’entrée principale de la Kontora ( le Bureau, sobriquet du KGB ) et j’avais été immédiatement arrêté par des agents en civil, dissous dans la foule. Et maintenant, tout le monde criait « A bas le KGB ! » et riaient, montrant du doigt les agents qui sortaient du bâtiment, l’air hagard.


Au début, la foule se dirigeait vers la Loubianka avec des intentions très sérieuses. Aujourd’hui encore, certains des leaders démocratiques de l’époque sont fiers d’avoir pu empêcher les manifestants de faire irruption dans le bâtiment du KGB. Au lieu de cela, ils ont décidé de démolir la statue de Félix Dzerjinski. Ce qui avait un certain sens symbolique, certes. Mais je me demande parfois si l’histoire n’aurait pas pris un autre tournant si ce jour-là nous avions démoli le bastion du despotisme russe.


Sur cette photo, on voit la façade du bâtiment du KGB à Loubianka avec un bas-relief de l’un de ses dirigeants, Andropov. Le jour de la défaite du coup d’État, le 22 août, la place Loubianka était pleine à craquer, remplie de milliers de manifestants. Une croix gammée blanche a été peinte sur le visage d’Andropov. Telle était la perception des gens de l’époque : le symbole du fascisme, inacceptable en Russie, fusionnait avec le symbole du totalitarisme soviétique tout aussi détestable. Un signe des temps. Cette photo a été publiée plus d’une fois dans la presse.


À la fin des années 2010, elle a été publiée à nouveau par plusieurs médias. Cette fois-ci la croix gammée avait été effacée par crainte de poursuites en vertu de la loi contre la « propagande nazie ou extrémiste » utilisée tous azimuts. L’histoire la plus célèbre est celle d’un homme sanctionné pour une photo du défilé de la victoire soviétique en 1945 sur la place Rouge : les bannières nazies piétinées par les vainqueurs portaient naturellement une croix gammée.

Les photos que j’avais prises en 1991 ont été photoshopées par deux médias indépendants de renom. Lorsque je leur ai reproché publiquement de pratiquer l’autocensure, une discussion s’en est suivie. La plupart des personnes du même bord que moi prônaient la compréhension : les journalistes « sont contraints d’accepter l’autocensure pour sauver la publication dont les gens ont besoin ». Sauf que cela n’a pas aidé : en 2017, le magazine russe The New Times a cessé sa parution, et tout récemment le média Proekt, déclaré « organisation indésirable », a fermé et son rédacteur en chef a quitté la Russie.

Tags