Alexandre Skobov, photo de ses archives personnelles.

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Entretien avec l’historien Alexandre Skobov

Pour l’historien et ancien dissident Alexandre Skobov, le régime russe devient quasi totalitaire. Jusqu’où ira la stérilisation de l’espace public ? En quoi l’Ouest pourrait-il aider ? Peut-on envisager la non-reconnaissance des résultats d’élections russes par l’UE ? Quel rôle pourraient jouer les GAFA ?

Propos recueillis par Ioulia Berezovskaïa

La propagande russe savoure la défaite occidentale en Afghanistan et minimise la menace que représente la montée de l’islamisme radical à la frontière de plusieurs ex-républiques soviétiques. Poutine serait-il bénéficiaire de ce retrait américain ?

Ce retrait est une défaite globale des États-Unis et du monde occidental. Et c’est une tragédie énorme pour des centaines de milliers d’Afghans et d’Afghanes.

Certains experts pensent que le pouvoir russe, conscient de la menace que constitue la présence des talibans en Asie centrale, va tempérer sa ferveur anti-occidentale, surtout en Europe. D’après eux, l’Ukraine, comme d’autres pays frontaliers, peut souffler maintenant, car elle ne sera pas agressée directement par le Kremlin. Je trouve cette analyse profondément erronée.

Au contraire, il est fort probable que la Russie sera tentée de bénéficier de ce moment de faiblesse incontestable des États-Unis et de l’Occident consécutif à la catastrophe afghane pour en finir avec l’Ukraine indépendante et pro-occidentale. Baisser la garde sur le théâtre européen serait donc une grave erreur.

La catastrophe afghane a montré une grande faiblesse des capacités de prévision chez les Occidentaux. Je crains que l’Occident ne souffre du même manque d’anticipation en ce qui concerne les actions du Kremlin.

L’OSCE n’enverra pas d’observateurs pour les législatives russes prévues en septembre. L’Union européenne s’apprête-t-elle à ne pas reconnaître les résultats de ces « élections », comme l’a préconisé la commission des affaires étrangères du Parlement européen ?

Comme d’habitude, on entendra les mêmes reproches de la part des pays européens : pour eux, ces élections n’auront pas répondu aux normes. Mais les pays occidentaux ne semblent pas avoir la volonté politique de ne pas reconnaître les résultats des élections russes. Comme le temps ne joue pas en faveur du régime de Poutine, les Européens cherchent toujours à l’engager dans un dialogue, à entamer une « coopération constructive » avec lui, et ne sont pas prêts au divorce définitif.

Quel est l’enjeu de ces pseudo-élections ? En 2011, l’opposition réelle avait déjà été écartée du scrutin, mais on avait vu une mobilisation impressionnante après le vote, lors des manifestations de l’hiver 2011-2012. Aujourd’hui, l’espace politique russe est complètement « stérilisé ». Le « vote intelligent » [prôné par Navalny, NDLR] aurait-il du sens dans ce contexte ?

Le Kremlin a réussi à limiter l’importance de ces élections. Il y aura moins d’observateurs qu’en 2011 ; l’enthousiasme a fait place à l’apathie ; les gens ont compris qu’ils ne pouvaient rien changer. Faute de ressources, il y aura moins de preuves irréfutables de l’escroquerie électorale. Du coup, le tollé sera moins fort.

Aucun élu d’opposition ne peut faire partie du corps parlementaire, pire encore : aucun candidat d’opposition ne peut se présenter. La participation aux « élections » offrait quand même la possibilité, garantie par la loi, de faire passer son message. Mais la dictature poutiniste ne peut plus tolérer ni la présence d’opposants au Parlement, ni la moindre manifestation, et encore moins les cinq minutes d’antenne garanties à chaque candidat. Tous les candidats, à de très rares exceptions, sont à la botte du régime. Un scrutin verrouillé à ce point-là est un jeu perdu d’avance.

Malgré cela, ces législatives ne sont pas sans enjeux pour le pouvoir. Si tous les partis sont sous contrôle et tout aussi réactionnaires, on se demande quelle différence peuvent faire le résultat du vote et la répartition des mandats à la Douma. En réalité, la perte d’une majorité par Russie unie serait un trop grand revers pour le Kremlin, un vote de défiance trop évident. Et puis, si Russie unie perd la majorité et que les trois partis « satellites » fantoches [le Parti communiste, Russie juste et le Parti libéral-démocrate, NDLR] découvrent qu’ils peuvent exercer une influence, qui sait ce qu’ils pourraient devenir, quelle ambition pourraient nourrir leurs chefs ? Cette situation serait absolument inacceptable pour le Kremlin. Je suis donc persuadé que l’élection sera à nouveau truquée : des voix seront volées aux autres partis pour gonfler le résultat de Russie unie. Sans cela, le parti de Poutine n’obtiendrait pas la majorité.

Même si le vote intelligent prôné par Alexeï Navalny n’a plus la même efficacité qu’aux législatives de 2017 — car le Kremlin a trouvé des moyens pour le contrer —, cette tactique reste d’actualité.

La campagne électorale actuelle s’apparente à une purge totale. Dans vos analyses, vous soulignez qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle vague répressive mais d’une transformation du régime en place.

Oui, c’est une nouvelle étape. Il n’y a plus d’opposition légale en Russie. N’importe quel groupe capable de faire sortir des milliers de gens dans la rue ou de participer à des campagnes électorales est voué à être éliminé. Le retour de Navalny en Russie ou les élections législatives ne sont que des prétextes pour serrer encore la vis. C’est un régime autoritaire qui se transforme en régime totalitaire classique. On passe de l’étape de « dépolitisation » du citoyen à celle de mobilisation. Le fonctionnement de cette machine réclame une participation de plus en plus active de la société aux actes répressifs du pouvoir.

Désormais, aucune activité politique indépendante ne peut être tolérée. Aucune opposition légale ne peut exister. Le journalisme d’investigation est hors la loi. Les répressions contre les défenseurs des droits de l’homme et les avocats indépendants continueront forcément à s’intensifier.

Y a-t-il encore de l’espace pour une activité citoyenne non politique ?

La mainmise du pouvoir est totale. À ce stade, il s’agit de contrôler le droit d’exercer toute activité associative, que ce soit dans le domaine de l’éducation, de l’environnement ou de l’aménagement de territoire. L’accès à tous ces domaines non politiques a désormais pour condition la loyauté envers le régime. Il y a peu de temps, il suffisait de ne pas élever la voix, de ne pas se mêler à la politique. Ensuite, les exigences ont grandi : il fallait soutenir le pouvoir publiquement. Aujourd’hui, c’est encore plus dur : si tu veux enseigner, tu dois dénoncer. Tu es obligé de faire une partie du sale boulot répressif du régime en partageant la responsabilité de ses crimes. C’est caractéristique du totalitarisme et cela met chaque personne devant un choix.

Cela concerne surtout le domaine de l’histoire, qu’il s’agisse des recherches ou de l’enseignement. Ancien prisonnier politique et ancien professeur d’histoire, vous défiez les nouvelles lois répressives dans vos écrits. Jusqu’où ira la censure dans ce domaine ?

Tout dépend de la détermination de la société, de son refus de se boucher les oreilles et de se taire, de sa soif d’information alternative. Cela concerne notamment les élèves, les étudiants et les professeurs susceptibles de leur donner ces informations malgré les risques de persécution.

Les principaux tabous idéologiques sont clairement définis par les dernières lois répressives. Il est notamment interdit de dresser des parallèles entre le régime de Staline et celui d’Hitler. Mais il est impossible d’effacer la mémoire des crimes staliniens, ces informations se trouvent dans le domaine public et sont toujours librement accessibles. Les interdictions ne marchent pas. D’ailleurs, les manuels contiennent forcément quelques lignes sur le massacre de Katyń, le pacte germano-soviétique, sans parler de la Grande Terreur. Mais l’État est capable de confisquer bientôt des livres dans les librairies et les bibliothèques, y compris des écrits académiques. La société se doit de sauvegarder ces informations et de les rendre accessibles.

Cette censure des récits historiques va bien au-delà de la période soviétique. Il y a quelques jours, un enseignant à Novossibirsk a été convoqué devant un juge d’instruction à la suite d’un post sur Facebook peu flatteur à l’égard du prince Alexandre Nevski (1221-1263), une des figures du nouveau panthéon russe…

Oui, c’est un cas qui peut paraître anecdotique tellement il est absurde. Mais cela n’a rien de drôle. Un cadre juridique a été créé pour permettre cette dérive obscurantiste.

La Russie semble replonger dans les temps du samizdat et du brouillage des radios occidentales. En quoi l’Occident peut-il aider la parole libre ?

Les pays occidentaux et leurs sociétés civiles peuvent aider les émigrés politiques russes et bélarusses à créer un centre d’information assez puissant, un hub pour assurer l’accès sur Internet à des informations que les deux régimes cherchent à éliminer de l’espace public. Cela demande des efforts, notamment sur le plan technique. Ce travail nécessite des ressources matérielles. L’information doit rester accessible. Il s’agit de revivre ce duel du temps de la guerre froide entre les stations radio de l’Ouest et les brouilleurs d’ondes. Mais, encore une fois, il faudrait une volonté politique pour allouer les ressources nécessaires.

Quel est le rôle des GAFA dans cette confrontation ?

Dans une large mesure, on est pris en otage par les géants du Web. Les efforts d’une partie de la société civile à l’Ouest pour dissuader ces entreprises de devenir complices des dictatures n’ont pas été très efficaces. C’est que dans la société civile des pays occidentaux il n’y a pas de consensus sur ce point : l’intérêt économique prévaut sur les droits de l’homme et les libertés politiques. Tant que ce sera le cas, les géants numériques ne pourront pas jouer un rôle positif. Il s’agit de réactualiser les valeurs qui constituent le fondement de la civilisation occidentale et qui ne se limitent pas au profit économique.

Poutine s’attaque ouvertement à ces valeurs. Que pensez-vous de ses activités en Europe ?

Les nouvelles dictatures post-industrielles cherchent à propager leurs pratiques répressives dans le monde occidental. Mais il faut riposter ! Les gouvernements européens ne doivent pas tolérer que le régime russe s’arroge le « droit » de mener des opérations punitives sur leur sol, y compris des exactions et des assassinats. Les fournisseurs d’accès en Occident ne doivent pas aider le régime russe à bloquer tout accès à une information jugée indésirable. Les hommes politiques occidentaux ne doivent pas l’aider à récupérer des « fugitifs ».

Le monde occidental devrait revenir aux valeurs qui lui ont permis de remporter la première guerre froide. Si le monde démocratique ne veut pas se soumettre au diktat des nouvelles dictatures, il devrait sacrifier ses liens économiques avec ces régimes. La source de l’infection doit être isolée.

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