Image de l’affiche de la table ronde « L’empathie universelle »

J’ai appris par le hasard le plus total (mais vraiment par hasard) que la délégation russe auprès de l’Unesco organisait un colloque international — disons une table ronde, et bien rapide ! —, à l’Unesco (mais aussi en ligne), sur Dostoïevski, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance (1821), et ça s’appelle « l’Empathie universelle » (selon l’expression employée par Dostoïevski lui-même à propos de Pouchkine — même si le mot russe « otzyvtchivost’ » n’est pas l’empathie, mais la capacité de répondre, de faire écho). Je l’ai appris par hasard, parce que je n’étais pas invité.

C’est très naturel, que je n’aie pas été invité, parce que, de toute façon, je n’y serais pas allé. Je ne veux rien avoir à faire avec la Russie officielle, et avec toute manifestation culturelle, tout lieu culturel qui reçoivent, d’une façon ou d’une autre, le soutien financier ou politique du régime actuellement en place dans la Fédération de Russie, régime de mafieux assassins, et d’assassins qui ne feront que s’enfoncer dans le marasme et dans le crime […].

En Russie, je le rappelle, la culture s’est toujours placée non pas « contre » l’État, mais « malgré » l’État, écrasée par l’État, depuis toujours — et c’est aussi le sujet de mon Soleil d’Alexandre (sur la génération de Pouchkine). La littérature officielle a toujours été une littérature de profiteurs et de complices des assassins. La vraie littérature, elle, a toujours été, selon la magnifique expression d’Ossip Mandelstam, de « l’air volé ».

Il reste que je suis, à ma connaissance, et à ce jour, la seule personne au monde qui ait traduit, pour le même éditeur, l’intégralité des œuvres de fiction de Dostoïevski. — Et je n’avais pas voulu traduire les lettres ou les articles, parce que, dans ces lettres et ces articles, l’empathie dostoïevskienne est, disons, souvent mise à rude épreuve : Dostoïevski, journaliste et personne physique, a très souvent des réactions racistes (et, évidemment, je ne parle pas de son antisémitisme maladif). Et, aussi étonnant que ça paraisse, le journaliste Dostoïevski est le bouffon de l’écrivain… (j’en ai déjà parlé, j’en reparlerai peut-être encore).

Bref, je parlerai de Dostoïevski avec Julia Kristeva à Strasbourg, puisque l’Université de Strasbourg m’invite pour son colloque à elle, mais pas ailleurs.

Je me rappelle aussi les conditions dans lesquelles Hubert Nyssen avait dû mener, pendant dix ans, cette intégrale : le CNL [Centre national du livre, NDLR] avait systématiquement refusé les subventions pour mes traductions, et il était allé jusqu’à proposer de les donner à la condition que j’accepte qu’un « jury d’universitaires » (c’était, je crois, la formule) relise mes traductions et donne son imprimatur. J’avais vu les rapports, anonymes évidemment (mais hélas, je reconnaissais l’écriture des notes manuscrites, de gens qui, quand, rarement, je les croisais, me faisaient de grands sourires) et ces notes étaient, je peux le dire, à quelques exceptions près, crétines. Nous avions refusé, Hubert Nyssen et moi, et j’avais continué, seul — avec l’aide de Françoise, de ma mère, d’Hubert lui-même et de Sabine Wespieser, qui a relu l’ensemble de ces traductions, en les annotant page à page, — et nous sommes arrivés à la fin des Karamazov. Et là, à la toute fin, le CNL a donné la subvention…

C’était il y a vingt ans. Mais j’essaye, autant que possible, de ne faire aucune concession à mes principes. — Je fais ce que je ne peux pas ne pas faire, comme je pense devoir le faire.

Et donc, vraiment, je considère ma non-invitation à ce colloque organisé par la délégation russe de l’Unesco comme une espèce de reconnaissance.

Facebook, le 4 octobre 2021