Image tirée du film « Le Touriste » produit par Evgueni Prigojine // kinopoisk.ru

L'armée de l’ombre du Kremlin débarque au Mali
8 min de lecture

Rubrique

Depuis plus d’un an, l’expansion continue de la société Wagner en Afrique est observée par des experts. Le nombre de pays africains où ont été repérés des mercenaires de cette structure paramilitaire contrôlée par le Kremlin fait l’objet de différentes estimations. Mais il est absolument certain que Wagner a mené, ou mène encore, des opérations au Soudan, en Libye, en République centrafricaine et au Mozambique. De même, des consultants politiques russes, que les médias associent à l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, proche du Kremlin, ont travaillé, ou travaillent encore, dans plusieurs républiques africaines, à savoir de nouveau le Soudan, la RCA, la Libye, ainsi que l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, Madagascar et quelques autres États.

Les organisateurs de l’expansion hybride du Kremlin ont inscrit un autre point sur la carte de l’Afrique : le Mali. Dès le printemps dernier, d’étranges actions de rue sont apparues dans sa capitale, Bamako : des groupes brandissant des drapeaux russes ont défilé devant l’ambassade de Russie, invitant la Russie à « rétablir l’ordre ». Cela ressemblait fortement à un spectacle orchestré de l’extérieur, et, dans les messages qu’il a postés sur sa chaîne Telegram à propos de ces rassemblements, Maxim Chougaleï, conseiller politique proche de Prigojine, a appelé à « aider le peuple frère du Mali ».

Pour les structures proches du Kremlin, les « points d’entrée » en Afrique sont des pays en crise, quelle que soit la gravité de celle-ci. À Madagascar, la campagne électorale en vue de la présidentielle a été rude et douloureuse. En Afrique du Sud, l’élection s’est passée de manière tout aussi rude. Au Soudan, le régime d’Omar el-Béchir menaçait de s’écrouler. Les « conseillers » russes ont essayé de sauver le dictateur soudanais en employant leurs méthodes, mais el-Béchir a tout de même été renversé par la révolution. Au Zimbabwe, le régime de Robert Mugabe s’est effondré ; au Mozambique, une insurrection islamiste fait rage ; la RCA et la Libye sont plongées dans une guerre civile permanente. Partout, le chaos est devenu un terreau où prospèrent les « spin doctors » ou les « soldats de fortune » russes — voire, plus souvent, les deux à la fois.

En ce sens, le Mali est une cible idéale pour les structures pro-Kremlin.

Depuis 2012, le Mali est en guerre. Lorsque la Jamahiriya libyenne de Mouammar Kadhafi s’est effondrée sous l’assaut des rebelles en 2011, les Touareg qui avaient servi dans l’armée de Kadhafi sont revenus au Mali. Ces combattants aguerris ont mené leurs tribus dans un soulèvement séparatiste qui a englouti le nord du pays. L’armée malienne s’est révélée totalement inefficace contre les tribus rebelles, mais a entamé une série de coups d’État militaires dans la capitale. Un ennemi bien plus redoutable, le fondamentalisme islamique, est bientôt arrivé au Mali. Les branches nord-africaines des organisations terroristes Al-Qaïda et État islamique se sont jointes à la guerre sanglante de tous contre tous. L’islamisme s’est rapidement enraciné dans la population du nord du Mali, notamment parmi les Touareg, qui ont formé le groupe Ansar Dine.

Voyant le Mali, son ancienne colonie, sombrer dans l’abîme des « failed states » classiques [ou « États défaillants », notion forgée par le Fund for Peace, pour désigner les États qui ne parviennent plus à assurer leurs fonctions régaliennes, NDLR], la France a décidé de lui venir en aide. L’armée française a lancé au Mali les opérations Serval, puis Barkhane — cette dernière s’est étendue à plusieurs autres pays de la zone sahélienne, également victimes de l’islamisme. Les Français ont infligé une série de défaites aux islamistes — nombre de leurs chefs ont été tués, les villes saisies par les fondamentalistes ont été libérées. Mais une épuisante guérilla a alors commencé. Les Français surtout, qui ont perdu 52 des leurs depuis 2013, ainsi que leurs alliés européens (notamment allemands), se sont réellement battus. L’armée malienne, quant à elle, s’est employée à ébranler la situation politique déjà instable de la capitale.

En juin 2021, le président français Emmanuel Macron a annoncé que Paris allait reconfigurer sa présence militaire au Sahel et que l’opération Barkhane prendrait fin dans sa forme actuelle. Au premier trimestre de 2022, il est prévu de retirer les militaires français des bases situées dans le nord du Mali, et globalement, le contingent français sera réduit, passant de 5 000 militaires aujourd’hui à 2 500-3 000. Mais Paris a indiqué que la coopération internationale contre le terrorisme serait élargie en même temps. La priorité restera « la lutte contre le terrorisme » par les armées françaises « complétées par les forces spéciales des armées de la région partenaires et […] par les forces spéciales de nos partenaires européens », a déclaré Emmanuel Macron.

Mais la junte qui s’est hissée au pouvoir après le dernier coup d’État à Bamako [en mai 2021, NDLR] a immédiatement accusé la France de trahison et a annoncé qu’elle coopérerait avec le groupe Wagner. Les mercenaires russes, selon les dirigeants maliens, doivent former les forces de sécurité locales et protéger les hauts fonctionnaires. Selon l’agence de presse Reuters, le Mali est prêt à payer les services de Wagner environ 10,8 millions de dollars par mois.

La BBC rapporte que les experts de Wagner ont commencé à travailler au Mali au mois d’août et que dans la base de cette société militaire à Molkino, près de Krasnodar, un nouveau recrutement de professionnels de toutes sortes est en cours : interprètes du français, médecins, ingénieurs, chauffeurs, tireurs d’élite, mineurs, opérateurs et mécaniciens de véhicules aériens sans pilote. Une photographie publiée dans les médias maliens, montrant un soldat des forces de sécurité locales et un homme de type européen en uniforme de camouflage sans insigne, kalachnikov en main, peut également confirmer que le débarquement des Russes au Mali a déjà eu lieu. Selon certaines informations, des forces supplétives du groupe Wagner sont arrivées au Mali par un avion de transport russe, qui a livré dans le pays quatre hélicoptères Mi-171 (que les dirigeants maliens ont achetés à la Russie). Le même avion a fourni des armes et des munitions, qui, selon le ministre malien de la Défense, ont été offertes par la partie russe.

Commentant l’accord conclu entre les autorités maliennes et la société Wagner, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en a parlé comme de quelque chose de tout à fait normal, d’ordinaire — bien qu’en Russie aucune loi n’autorise l’activité de sociétés militaires privées et que le mercenariat soit passible d’une condamnation pénale. Mais il faut comprendre par là que, même si une telle loi existait, Wagner ne pourrait pas être apparenté à une société militaire privée au sens usuel du terme. Cette structure, dans ses activités, n’est pas guidée par des considérations mercantiles, mais par les intérêts géopolitiques du Kremlin. Elle est armée par l’État, contrôlée par le ministère russe de la Défense et le service de renseignements militaires (GRU). Il s’agit en fait de l’armée de l’ombre du Kremlin, qui verse son propre sang et le sang des autres dans différentes régions du monde, au profit de l’élite dirigeante russe.

« Nous nous occupons d’exporter la sécurité » : voilà l’une des principales thèses de propagande des conseillers en communication de Wagner. Autrement dit, cette société est un outil efficace de stabilisation des régimes en place dans le tiers monde. Mais les interventions de Wagner au Moyen-Orient et en Afrique sont loin d’être toutes réussies et de correspondre dans les faits à ce positionnement propagandaire.

En Syrie, le régime de Bachar al-Assad a en effet été sauvé. Mais, outre Wagner, ont également participé à la guerre en Syrie les forces armées russes officielles — l’aviation et des unités des Spetsnaz. Wagner n’a alors joué qu’un rôle de « chair à canon » et, bien entendu, ce groupe n’aurait pu vaincre seul l’État islamique et les rebelles syriens.

Au Soudan, le rôle des mercenaires de Wagner consistait uniquement à former les forces de sécurité locales. En 2019, ils n’ont pas pu empêcher le renversement du régime d’el-Béchir, et ne s’y sont même pas employés (tout s’est limité à de médiocres conseils dispensés au dictateur par des consultants politiques russes).

Au Mozambique, Wagner est intervenu la même année, en 2019, à l’invitation du gouvernement local, pour combattre les islamistes qui s’étaient révoltés dans la province de Cabo Delgado. Mais les mercenaires russes ont subi des pertes importantes et ont évacué précipitamment le pays.

En Libye, Wagner se bat depuis plus de deux ans aux côtés du maréchal Khalifa Haftar, qui tente de prendre le pouvoir. Mais toutes les tentatives de Haftar pour s’emparer de la capitale libyenne se sont soldées par des échecs.

Le seul succès relatif de Wagner a eu lieu en République centrafricaine. Encore que même là-bas la situation ne soit pas sans poser de problèmes. Dans un premier temps, un nouveau cycle de guerre civile acharnée a été provoqué par les actions de stratèges politiques supposés proches d’Evgueni Prigojine. Ces personnes, lorsqu’elles ont mis sur pied la politique intérieure du régime au pouvoir, ont essayé d’agir dans le cadre du dogme russe traditionnel, c’est-à-dire en empêchant l’opposition d’accéder aux élections. Mais en RCA, ces méthodes ont conduit à un soulèvement armé. Fin 2020, la République était en proie à des combats, les rebelles avaient presque conquis la capitale, et ce n’est qu’avec l’aide de Wagner que les forces gouvernementales ont réussi à résister et à lancer la contre-offensive.

Mais il ne faut pas oublier que l’Afrique centrale représente aussi une série d’éclaboussures sanglantes sur les mercenaires de Wagner. Selon l’enquête du site d’information Dossier Center, des représentants de Wagner sont impliqués dans le meurtre de trois journalistes russes — Orkhan Djemal, Kirill Radtchenko et Alexandre Rastorgouïev — en RCA en 2018. En 2021, des journalistes occidentaux et des militants des droits de l’homme ont accusé les mercenaires de Wagner de crimes de guerre contre la population locale — incendies criminels, viols et meurtres de civils.

Les perspectives de Wagner au Mali ne sont pas claires. Au cas où la France, fâchée par l’arrivée de mercenaires dans ce pays, retirerait complètement ses troupes, Wagner serait confronté à un adversaire nettement plus redoutable que celui qu’il a combattu en RCA. Certes, les mercenaires ont déjà affronté l’État islamique en Syrie. Mais au Mali, contrairement à la Syrie, ils ne seront pas soutenus par les forces spéciales et les bombardiers de l’armée russe.

Traduit du russe par Ève Sorin

Tags