TV Dojd, capture d’écran

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Navalny, journal de prison (suite)
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Dans ses publications les plus récentes, Alexeï Navalny manifeste sa gratitude envers les députés au Parlement européen qui l’ont distingué en lui attribuant, le 20 octobre, le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit. L’autre temps fort de sa vie carcérale ces dernières semaines, c’est l’annonce de la diffusion sur la chaîne russe indépendante Dojd, qui émet sur Internet, d’un reportage donnant la parole à deux de ses anciens codétenus, Evgueny Bourak et Nariman Ousmanov. L’interview de ces deux hommes, mise en ligne le 4 novembre, révèle les ressorts de la pression psychologique qui s’exerce constamment sur Navalny.

19 octobre

Si je m’évade de prison, ces photos apparaîtront dans toutes les antennes de police du pays.

C’est un « signalement » et une « fiche de renseignements » sur un criminel.

Qui aurait cru que les plus beaux vœux écrits pour accompagner ma vie politique figureraient justement là. À côté des « signes particuliers ».

« Sujet décomplexé, s’affirme librement, aspire à l’indépendance, sait adapter son comportement aux changements des circonstances extérieures, attend du soutien, une protection, de l’attention, a besoin d’aide, porté à faire preuve de naturel car il ne peut pas réaliser son dessein caché seul, a besoin des masses, et pour rallier les gens autour de lui, pour les convaincre de poursuivre le même objectif que lui, il doit leur parler, communiquer avec eux, être intelligible et sincère. »

Cela a été formulé avec un génie consommé par les psychologues pénitentiaires. Des recommandations claires et nettes.

Alexeï Navalny, tu as besoin d’aide.

Tu ne parviendras pas à réaliser ton dessein caché seul. Et pour rallier les gens autour de toi, pour les convaincre de poursuivre le même objectif que toi, parle-leur. Communique avec eux. Sois naturel, intelligible et sincère.

Merci à vous, les psychologues pénitentiaires du service fédéral d’exécution des peines. Ce sont de parfaites consignes pour quiconque aspire à la Grande Russie de l’Avenir.

Chers amis, nous avons besoin de nous entraider, puisque nous n’atteindrons pas notre dessein secret en restant seuls. Nous devons d’abord nous organiser, puis rallier des dizaines de millions de nos concitoyens. Le meilleur moyen d’y arriver, c’est de se parler, de se faire comprendre, d’être sincère.

C’est ainsi que nous vaincrons 😉

21 octobre

Je suis entré dans le parloir, j’ai enlevé ma chapka-ouchanka et j’ai entendu mon avocat dire : « Toutes mes félicitations pour le prix Sakharov. »

Automatiquement, la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est : ça alors, la photo de Sakharov que je préfère, c’est celle où il porte une chapka-ouchanka noire, tout un symbole.

Quand on reçoit un prix, on dit toujours : « C’est un grand honneur. » Ça l’est, bien entendu. Mais plus encore je sens que c’est une grande responsabilité.

Le prix Sakharov est décerné par le Parlement européen à ceux qui ont « contribué de manière essentielle à la lutte pour les droits de l’homme à travers le monde ». Je ne suis que l’une de ces nombreuses personnalités qui luttent contre la corruption, en la considérant non seulement comme une cause de pauvreté et de délitement des États, mais aussi comme la plus grande menace pour les droits de l’homme.

« L’argent aime le silence », ne cessent de répéter ceux qui, de par le monde, jettent les gens en prison, les torturent, les privent du droit à un jugement équitable et à des élections honnêtes.

Je suis très reconnaissant au Parlement européen de tenir notre travail en si haute estime. Nous allons poursuivre nos efforts.

Je souhaite en particulier exprimer ma gratitude aux groupes du Parti populaire européen (PPE) et de Renew Europe pour avoir promu ma candidature.

Et j’adresse à tous les députés et au Parlement européen lui-même en tant qu’institution (j’ose le dire non seulement en mon nom propre mais au nom de tous) un immense merci, vous faites exister ce prix et lui avez donné le nom de mon illustre compatriote.

Je dédie mon prix à ceux qui luttent contre la corruption dans le monde entier, quelles que soient leurs fonctions : des journalistes aux avocats, des fonctionnaires (il y en a aussi) et des députés à ceux qui descendent dans la rue pour soutenir ce combat. Je veux leur souhaiter de rester opiniâtres et courageux jusque dans les moments qui font un peu peur.

29 octobre

Pour la phrase « je suis prêt à serrer la main à Navalny » un prêtre s’est vu retirer toutes ses charges.

Après avoir lu cette info, j’ai pensé : s’il s’était agi d’un employé de Gazprom ou de Russia Today admettons, mais là c’est un ecclésiastique.

Le père Gueorgui Soukhoboki travaillait comme attaché de presse du diocèse dans l’oblast d’Oulianovsk. Récemment, il a posté ma photo sur Facebook, avec ce commentaire : « Avant je le critiquais, mais maintenant je suis prêt à lui serrer la main. » Le lendemain, il était révoqué.

Soukhoboki a publié un enregistrement audio de sa conversation avec l’évêque : « Navalny, ce type omniprésent… Tu as besoin de ça ? Tu es attaché de presse du diocèse, pourquoi remuer la boue ? Ils m’ont déjà posé des questions aujourd’hui, ceux qui sont censés le faire. Ils m’ont dit qu’il ne devait pas y avoir d’attaché de presse de ce genre. »

Cela m’inspire deux choses :

  1. Je donne à mon tour une poignée de main au père Soukhoboki et lui dis merci.
  2. Je rappelle aux hiérarques de l’Église orthodoxe russe que dans l’un des Livres, que manifestement ils n’ont pas lu (puisqu’ils passent tout leur temps en discussions avec « ceux qui sont censés poser des questions »), il est écrit : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! » Pour qu’ils ne s’égarent pas dans un texte qui ne leur est pas familier, je leur souffle — c’est Matthieu, 5, 10.

À tous : de l’amour et de la patience 😉

8 novembre

Dans les tout premiers jours après mon « arrivée dans la zone », un Caucasien s’est approché de moi, profitant d’un moment où je me tenais seul dans un coin à l’écart de la cour de promenade. Un homme d’âge mûr. Son nom figurait sur sa plaque : « Nariman Osmanov ».

« Daghestan ? lui ai-je demandé. — Presque, a-t-il répondu avec un sourire. Avar d’Azerbaïdjan. »

Puis il s’est détourné et éloigné, comme pour signifier que la conversation était terminée, et le regard dirigé ailleurs, tout à fait comme dans les films d’espionnage, il a ajouté : « Autour de toi, il n’y a que des “boucs” (les détenus qui travaillent pour l’administration) et des délateurs. Ils scrutent le moindre de tes pas. Ne crois pas un seul mot que tu entends. Et même si je dis à voix haute “oui”, ça veut dire “non”, et inversement. » Et il est parti.

Nariman Osmanov

Nariman Osmanov // TV Dojd, capture d’écran.

« Putain », me suis-je dit en me grattant la tête. Certes, dans les grandes lignes, je ne m’attendais pas à autre chose, mais cet homme-là avait l’air de courir un risque réel en me révélant tout ça.

« Putain », me suis-je dit une seconde fois, quand mon avocat m’a raconté aujourd’hui que Nariman et d’autres anciens zeks de la colonie pénitentiaire no 2 avaient donné une interview dans le cadre d’un grand reportage de la chaîne Dojd sur ce qui se passe dans ma prison.

C’est vrai, mon régime est celui d’une « prison dans la prison » et je suis à l’isolement. Je ne sais quasiment rien, sauf ce qui me concerne personnellement.

Deux ou trois choses m’ont choqué. Par exemple, qu’on ait battu un coiffeur pour avoir discuté avec moi. Lui et moi avions bel et bien échangé quelques mots. Et moi qui continuais de me demander où il avait bien pu passer…

Deux ou trois choses m’ont fait rire. Il se trouve que la présence d’un « tuberculeux » couché sur un des grabats voisins du mien relevait de la mise en scène — pour me faire peur. Ha, ha ! Je m’en souviens parfaitement. On m’avait dit : « Il est atteint de tuberculose ouverte, comment éviter que tu l’attrapes ? » Et j’avais pensé : « Après le Novitchok j’en ai plus rien à fiche. Que sa toux ne m’empêche pas de dormir, c’est tout ce que je demande. »

Mais globalement que dire de ça ? Je savais que ce serait plus ou moins ainsi. Souvenez-vous que mon jeune frère Oleg a purgé une peine de trois ans et demi de prison pour la même affaire. Et puis je ne débarque pas de la lune, je sais comment les choses fonctionnent dans notre pays.

Il est clair que Poutine tire les ficelles. On reconnaît là à l’évidence la main d’un malade mental grisé de pouvoir, souffrant d’une grave fixation sur les orientations sexuelles.

Et quiconque comprend tant soit peu le fonctionnement du système carcéral russe le confirmera. Ici même les images des caméras qui me filment ne sont pas envoyées qu’au surveillant de service, elles vont à l’administration, et à Moscou. On ne peut pas me remettre des chaussettes en laine de l’entrepôt sans en référer à Moscou, c’est comme ça.

J’espère que, de la même manière que le Conseil de sécurité de Poutine a un jour examiné des photos de mes slips et discuté de la meilleure façon de répandre du Novitchok sur la « zone de mon entrejambe », il fait maintenant un rapport sur les données secrètes enregistrées par la caméra installée dans les toilettes du baraquement no 2 de la colonie pénitentiaire no 2.

Pourquoi n’ai-je pas écrit sur tout cela ?

Je pense que vous avez assez d’informations sur la vie carcérale comme ça. Eh oui, la prison russe… C’est aussi nettement plus facile pour moi que pour d’autres. Le principal, en fait, c’est de ne pas céder aux provocations.

Donc, ne vous inquiétez pas à mon sujet, je m’arrangerai seul de tout ça. Il est plus intéressant pour moi d’organiser avec vous le « vote intelligent » que de me plaindre de la prison. Et mieux vaut parler des prisons en Russie non à partir de mon exemple mais de manière générale. L’arbitraire, les meurtres, les tortures fascistes inhumaines sont depuis longtemps la norme. Je me répète : c’est plus facile pour moi que pour beaucoup d’autres.

Regardez tout de même l’interview. À titre d’information sur l’abjection du pouvoir du Kremlin.

Nariman et moi avons poursuivi notre conversation : soit je lui décochais un clin d’œil quand personne ne regardait, soit il me montrait en douce son ✊. C’était d’un grand réconfort, surtout au plus fort de la grève de la faim.

Alors aujourd’hui, Nariman, je te retourne ton ✊. Merci, mon frère.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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