Liïa Akhedjakova dans « Le Premier Pain » // sovremennik.ru

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En septembre 2021, l’actrice russe de théâtre et de cinéma Liïa Akhedjakova, 83 ans, toujours très populaire, a été interrogée par les enquêteurs du Comité d’enquête russe. Ils sont venus au théâtre Sovremennik, à Moscou, où travaille l’actrice. Akhedjakova et le théâtre ont été dénoncés par les membres de l’organisation patriotique Officiers de la Russie. Ces derniers accusaient l’actrice d’avoir prononcé des gros mots dans le spectacle « Le premier pain », insultant prétendument la mémoire des vétérans de la guerre. Ils se disaient également scandalisés que la pièce évoque l’amour entre homosexuels.

« C’est une pièce merveilleuse. Elle est contre les guerres hybrides. Je joue la grand-mère du personnage principal qui part se battre dans le Donbass. Oui, en effet dans la pièce, deux garçons gays pourchassés s’embrassent. Dans le texte de la pièce, il y avait des gros mots, mais nous les avons supprimés. Quant aux vétérans de la guerre, je suis au contraire indignée que le cimetière de guerre ait été démoli et qu’une boulangerie y ait été construite », a déclaré l’actrice. Elle explique que la plainte des Officiers de Russie et, plus tard, de l’organisation des vétérans contre Le Premier Pain a été initiée par les ennemis du nouveau directeur du théâtre Sovremennik : ils ont utilisé des accusations d’antipatriotisme et d’insulte aux vétérans de guerre pour le discréditer. Désormais, c’est monnaie courante en Russie. Dans un pays où la censure est interdite par la loi, elle existe en réalité au même titre que l’autocensure. Et si tout a commencé avec l’autocensure et la censure dans les médias, la tendance s’applique désormais au théâtre, au cinéma et à la musique.

Le scandale de Liïa Akhedjakova n’est pas encore terminé : Viktor Ryjakov, le directeur en chef du théâtre Sovremennik, n’a pas été licencié et la pièce Le Premier Pain n’a pas encore été interdite, mais le Conseil public relevant du ministère de la Culture a déjà accepté d’inspecter les théâtres et le cinéma pour vérifier que leurs répertoires correspondent à la stratégie de sécurité nationale. Or, la nouvelle stratégie de sécurité nationale approuvée par Poutine l’été dernier porte sur la protection des valeurs traditionnelles et de la mémoire historique. Ces valeurs traditionnelles sont le patriotisme, le service à la patrie, des idéaux moraux élevés et une famille forte.

Il y a quelques jours, une organisation d’anciens combattants a demandé au chef du Comité d’enquête de vérifier le travail des rappeurs populaires Oxymiron (Miron Fedorov) et Noise MC (Ivan Alekseïev) en y cherchant une justification de l’extrémisme et une réhabilitation du nazisme.

Dans le cas du théâtre Sovremennik, il s’agit plutôt d’un complot fomenté par des ennemis de la nouvelle direction du théâtre. En revanche, l’attaque contre les musiciens populaires s’inscrit dans une tendance générale d’intimidation des professionnels de la culture et de tentatives pour introduire une véritable censure dans le cinéma et le théâtre.

Tout a commencé après l’annexion de la Crimée. Les intellectuels russes se sont alors divisés en deux camps : certains, à la demande de l’administration présidentielle, ont signé une lettre de soutien à l’annexion, tandis que d’autres s’y sont fermement opposés. C’est alors que les personnalités culturelles déloyales envers les autorités ont été placées sur une liste noire qui depuis ne cesse de s’allonger. La célèbre actrice et réalisatrice de théâtre et de cinéma, qui a soutenu à plusieurs reprises le cinéaste Oleg Sentsov (condamné à vingt ans de prison en Russie et gracié par Poutine en 2019), a déclaré qu’en 2020, après une interview à la radio Deutsche Welle, elle a été écartée du rôle principal dans une série destinée à la première chaîne de télévision russe juste avant le début du tournage. Dans cette interview, l’actrice a qualifié la Russie d’État totalitaire et a exprimé son soutien à l’opposition.

Le 12 novembre 2021, le service russe de la BBC a publié une enquête sur la censure dans le cinéma russe intitulée « La réalité est interdite ». La correspondante de la BBC Olesia Guerassimenko a réussi à s’entretenir avec de nombreux artistes, producteurs et réalisateurs qui lui ont parlé de la situation dans le domaine autrefois le plus libre de la culture russe. La plupart des interlocuteurs de la journaliste lui ont demandé de ne pas donner leur nom.

Ainsi, par exemple, les contrats des sociétés cinématographiques ont été résiliés avec plusieurs artistes et les scènes dans lesquelles ils jouaient ont été coupées des films. C’est le cas de l’actrice Irina Vilkova qui, à la veille des élections à la Douma de l’automne dernier, a publié sur son compte Instagram une liste de candidats proposés par Alexeï Navalny pour le « vote intelligent ».

Un producteur de la société de télévision publique Gazprom-Media a déclaré à la BBC qu’un message avait été envoyé aux artistes qui soutiennent l’opposition : « Si vous allez aux rassemblements [interdits], vous ne vous produirez plus sur scène. » Les contrats d’un nombre d’artistes ont été annulés, on ne leur a pas proposé de nouveaux rôles, ils ne peuvent plus jouer dans des publicités, deux actrices ont été condamnées à une amende pour leur participation à un piquet de soutien à Navalny et toutes deux ont quitté la Russie par crainte de persécutions plus graves.

Il est important de noter que les jeunes artistes et interprètes en question sont des stars de cinéma qui ont déjà joué dans de nombreux films et séries télévisées russes. Pour ces artistes, l’inscription sur une liste noire est synonyme non seulement de perte de revenus, mais aussi d’interdiction d’exercer.

Ces dernières années, le cinéma russe, et les producteurs de séries en particulier, ont connu une croissance rapide parce qu’ils sont financés non seulement par le ministère de la Culture, qui, depuis le film d’Andreï Zviaguintsev Léviathan, se méfie de financer des films « indépendants », mais aussi par des hommes d’affaires. Des plates-formes de films indépendants ont vu le jour, où l’on montrait des films ayant des sujets « problématiques » sans l’aval du ministère de la Culture. On y montrait notamment des séries sur la corruption dans les plus hautes sphères du pouvoir, des séries où les personnages juraient en utilisant des gros mots (interdits dans le « cinéma traditionnel », ainsi qu’au théâtre), où qui contenaient des scènes érotiques, y compris entre des personnes du même sexe.

Tous ces sujets sont désormais interdits sur les plates-formes de films indépendants. L’histoire de la série de science-fiction russe Épidémie est révélatrice. Sortie sur la plate-forme russe Premier en 2019, elle a été rachetée par Netflix en 2020. Dans le cinquième épisode, des citoyens participant à un rassemblement contre le confinement sont abattus par les forces de sécurité. Cet épisode a disparu de la série deux jours après que les producteurs ont reçu l’appel d’un général : après un nouveau montage, les civils ont été abattus par des terroristes déguisés en policiers.

Selon la BBC,outre la liste des artistes indésirables, il existe également une liste de sujets interdits. Il s’agit tout d’abord de l’image du président et des films réalistes sur sa politique. Tourner des films avec des prêtres et des représentants d’autres religions n’est pas autorisé, « pour ne pas heurter les sentiments des croyants ». Il est également difficile de faire un film où les héros sont gays ou les héroïnes lesbiennes. Les producteurs interrogés par la BBC ont déclaré qu’ils comprenaient les risques et n’avaient pas l’intention de réaliser des films sur le président et l’opposition. Mais même des sujets sociaux sont très risqués car il y a trop d’interdictions. C’est pourquoi les films fantastiques et mystiques sont si populaires.

En fait, la censure et l’autocensure sont étroitement liées. L’histoire du dernier film d’Andreï Zviaguintsev, qui n’a jamais été réalisé, le démontre très bien. Il y a deux ans, le réalisateur a commencé à préparer le tournage d’un film dont le héros principal est un riche Russe qui possède une maison sur la côte méditerranéenne. L’argent pour le film a été apporté par l’oligarque Roman Abramovitch, qui finance divers films par le biais de sa fondation Kinoprime. Le tournage de L’Oligarque devait commencer au printemps 2020. Mais, contre toute attente, le producteur et Abramovitch lui-même ont abandonné le projet. Dans une interview accordée à Kommersant, Zviaguintsev a précisé qu’il s’agissait d’une autocensure des investisseurs. « La peur, comme nous le savons, est le langage du diable, qui est le principal producteur d’esclaves et de conscience d’esclave », c’est ainsi que Zviaguintsev a philosophiquement commenté la situation. Selon certaines rumeurs, Abramovich aurait demandé au réalisateur de réécrire la fin du film. Zviaguintsev a refusé, ce qui a provoqué une rupture entre eux. Il n’a pas trouvé d’autre sponsor. La correspondante de la BBC Olesia Guerassimenko a révélé les détails de cette histoire.

Le scénario raconte la vie d’un oligarque russe en disgrâce. Une nuit, il est enlevé de son domicile méditerranéen par les forces de sécurité russes. Le scénario décrit ensuite la torture du héros et d’autres hommes d’affaires en prison. Après quoi, ils se retrouvent dans un camion, avant d’être abattus dans un champ. À la fin du film, ils sont tous enterrés dans un fossé et un bulldozer nivelle le sol.

C’est cette fin qu’Abramovitch avait demandé de modifier.

L’un des réalisateurs connaissant bien le scénario a commenté à la BBC la motivation de Roman Abramovitch : « Le film, bien sûr, a le droit d’exister, c’est juste qu’on ne comprend pas pourquoi son protagoniste devrait payer pour voir sa mort violente. »

Ainsi, pour l’instant, le public russe ne verra pas le film d’Andreï Zviaguintsev basé sur un vrai sujet de société ; il devra se contenter de séries avec des vampires et sorcières.

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