Monument aux victimes de la Grande Famine ouvert à Almaty en 2017. Photo : azattyk.org

Monument aux victimes de la Grande Famine ouvert à Almaty en 2017. Photo : azattyk.org

La grande famine au Kazakhstan et son traitement par le régime de Poutine
10 min de lecture

Rubrique

Cette année, le Kazakhstan, comme l’Ukraine, commémorera le 90e anniversaire de la grande famine qui a duré plus de deux ans et emporté des millions de vies. Si depuis quelques années le mot Holodomor, la famine ukrainienne de 1932-1933 qui a coûté la vie à 4 à 5 millions d’Ukrainiens, commence à être connu du public occidental, rares sont les Occidentaux qui connaissent le mot kazakh Acharchylyk, alors qu’il se rapporte à la même terrible famine.

Les raisons et le déroulement du Holodomor sont connus : une dékoulakisation (déportation en Sibérie et dans d’autres contrées inhospitalières des paysans aisés et de leurs familles, privés de tout moyen de subsistance et voués souvent à la mort), suivie d’un regroupement forcé de tous les autres paysans, avec leur bétail, leurs champs et leurs outils, au sein des kolkhozes. D’emblée, les kolkhozes reçurent l’ordre de produire des quantités totalement irréalistes de denrées alimentaires censées nourrir les villes en plein essor du fait de l’industrialisation. Le blé a même servi de monnaie d’échange avec l’Occident, car le régime communiste n’avait pas de devises pour acheter des machines-outils et autres équipements industriels. Et comme ces quotas étaient impossibles à remplir, il fut ordonné, par Staline en personne, de réquisitionner tous les vivres des kolkhozes qui ne pouvaient s’acquitter de leur dû, en ne leur laissant rien à manger et rien à semer… Le même sort, et avec une cruauté sans faille, fut réservé aux paysans récalcitrants qui ne voulaient pas intégrer les kolkhozes. Ils ont été saignés à blanc et abandonnés à la mort. En Ukraine, selon différentes évaluations, 4 à 6 millions de paysans ont péri ainsi.

L’Acharchylyk, qui a emporté au moins un million et demi de vies, à savoir un quart de la population kazakhe de l’époque, s’est déroulé selon un schéma en partie similaire, mais adapté aux réalités de la vie du peuple nomade. Les Ukrainiens étaient des agriculteurs de père en fils qui vivaient sur des terres extraordinairement fertiles, alors que les Kazakhs étaient des éleveurs de bétail, des nomades qui pratiquaient la transhumance. Il faut rappeler qu’une grande partie du Kazakhstan est constituée de steppes et de déserts, avec un climat continental oscillant entre + 50° en été et – 50° en hiver, ce qui explique la nécessité de la transhumance : les bergers migraient avec leurs troupeaux afin que le bétail puisse se nourrir et éviter les grands froids. Ce mode de vie millénaire ne convenait pas au régime socialiste nouvellement instauré. Il était impossible non seulement d’embrigader ces gens, mais même de les recenser.

Dès 1929, le nomadisme et la transhumance pratiqués au Kazakhstan ont été abondamment critiqués dans la presse soviétique en tant que pratiques rétrogrades et improductives. Parallèlement à la dékoulakisation en Russie et en Ukraine, les beys, à savoir plusieurs centaines de chefs de clan et de grandes familles kazakhes, ont été totalement dépouillés de bétail, pour les priver de leur autorité. Puis ils ont été déportés, voire exécutés. Ensuite, il fut procédé à la sédentarisation forcée : Staline s’imaginait que les nouveaux agriculteurs sauraient exploiter la steppe en produisant aussi bien le blé que la viande et les produits laitiers.

Dans la pratique, cette idée utopique a viré au cauchemar : le pouvoir central voulait exploiter la population kazakhe et ses terres, mais jugeait inutile d’investir dans les infrastructures. Ainsi, pour 500 localités destinées à accueillir les populations « sédentarisées », il n’y avait que 4 infirmeries et 5 bains publics ; pour loger 80 000 familles, 2 000 maisons seulement ont été construites. Afin de remplir les quotas pour le blé, les Kazakhs furent forcés de troquer leurs bêtes contre des quantités dérisoires de céréales, ce qui les condamnait à mort car il ne leur restait plus rien. Partout, le bétail mourait à cause des conditions inadaptées, notamment le manque de fourrage et les grands froids : en deux ans, la République a perdu jusqu’à 90 % de son cheptel.

Certes, il y eut des révoltes spontanées, toutes impitoyablement écrasées par l’armée. Selon de nombreux témoignages, le pays était littéralement jonché de cadavres. Le seul moyen de survivre était la fuite. À la différence de l’Ukraine où des unités spéciales encerclaient des zones entières pour empêcher la fuite vers les villes, au Kazakhstan, pays peu peuplé et très étendu, il était bien plus difficile de contrôler toutes les frontières. Ainsi, des centaines de milliers de personnes ont eu la vie sauve en rejoignant les Républiques voisines et surtout, le Xinjiang en Chine. Finalement, la police secrète et les gardes-frontière ont instauré un contrôle le long de la frontière chinoise en tuant sans merci des familles entières, qui tentaient de la franchir. Il s’agissait de limiter les dégâts causés à l’image du paradis soviétique. Une partie importante des Ouïghours, qui souffrent aujourd’hui dans des « camps de rééducation » chinois, sont les descendants des réfugiés du Kazakhstan.

Migrants à Semipalatinsk : des survivants et des corps, mars 1933

Migrants à Semipalatinsk : des survivants et des corps, mars 1933 // Domaine public

Pendant toute l’existence de l’URSS, le Holodomor comme l’Acharchylyk ont été des mots tabous. Les Ukrainiens se sont mis à étudier le Holodomor dès l’instauration de l’indépendance : de nos jours, la famine ukrainienne est reconnue comme un crime communiste et/ou un génocide non seulement par les autorités ukrainiennes, mais par plusieurs autres acteurs internationaux, notamment par l’Union européenne, les États-Unis, le Canada, l’Argentine, etc. La Russie de Poutine, qui tente de minimiser les crimes communistes et de forger une histoire édulcorée de la période soviétique, rejette cette interprétation. La famine de 1932-1933 est certes mentionnée dans des manuels d’histoire, mais elle est attribuée uniquement à la sécheresse et aux excès de zèle des chefs communistes locaux, et non à la politique délibérée de la direction communiste visant à briser toute résistance en détruisant les sociétés traditionnelles et leur mode de vie, ainsi que leur mémoire, quitte à faire mourir les porteurs de ces cultures.

La société kazakhe s’est éveillée bien plus tardivement à la problématique de l’Acharchylyk. Le thème a commencé à être réellement débattu dans l’espace public ces deux ou trois dernières années seulement. Deux films diffusés sur YouTube ont éveillé l’intérêt pour cette immense tragédie : Zulmat (Le Malheur) de Janbolat Mamaï et Les Dénomadisés de la steppe morte (« dénomadisés » est le terme officiel désignant les nomades qui passaient au mode de vie sédentaire) de Dossym Satpaïev, où l’Acharchylyk est expliqué et commenté par des historiens et des témoignages de survivants. Un rôle important a également été joué par le livre de l’historienne américaine Sarah Cameron : The Hungry Steppe: Famine, Violence, and the Making of Soviet Kazakhstan (Cornell University Press, 2018), rapidement traduit en russe et en kazakh.

En 2020, le président Kassym-Jomart Tokaïev a ordonné de créer une commission d’État chargée de la réhabilitation des victimes de la répression politique en URSS, et en janvier 2021, il a publié un papier appelant à revoir de façon systématique l’histoire nationale. En mai, le président de la chambre haute du Parlement, Maulen Achimbaïev, présentait au président une somme en trois volumes contenant plus de mille témoignages sur les horreurs de la collectivisation au Kazakhstan. Enfin, en 2021, l’historien kazakh Sultan Akimbekov a publié, en russe, une étude intitulée Les Kazakhs entre la révolution et la famine (Almaty, Institut d’études asiatiques) qui regroupe toutes les données disponibles pour raconter la vie et la mort d’une partie importante du peuple kazakh.

Ce regain d’intérêt pour l’Acharchylyk a provoqué l’ire de l’establishment russe et de ses ténors au Kazakhstan. Comme les Ukrainiens avant eux, les Kazakhs sont désormais accusés d’être des « nazis » et des suppôts du philanthrope américain George Soros, qui font tout pour détruire l’amitié entre le peuple russe et le peuple kazakh et compromettre les relations bilatérales. Quelques exemples suffiront. Dès la sortie du film Zulmat, en 2019, le ministère des Affaires étrangères russe publiait un communiqué affirmant que le thème de la famine dans les pays de l’Asie centrale est « artificiellement gonflé », qu’il s’agit d’« insinuations venant des nationalistes » qui « imposent à l’opinion publique l’interprétation de ces événements comme un génocide des peuples autochtones de la région organisée par la direction soviétique ».

Les historiens dévoués au régime poutinien et autres propagandistes vont bien plus loin. Ainsi, l’historien Dmitri Verkhotourov affirme que ce sont les beys qui ont provoqué la mort massive du cheptel et la famine. Dans un entretien, il affirme : « Les beys exterminaient les Kazakhs ayant soutenu le pouvoir soviétique par tous les moyens : la terreur, les règlements de comptes, le pillage, ainsi qu’une sorte de guerre bactériologique qu’ils menaient en contaminant le cheptel par des maladies contagieuses. C’est cela, la cause de la diminution drastique du cheptel au Kazakhstan. Confrontés à cela, les communistes ont organisé contre les beys qui étaient encore en liberté une série d’opérations punitives secrètes, en utilisant des tueurs à gages, et ils les ont pratiquement tous exterminés. » Cet « historien » reproduit le discours tenu par les autorités communistes : c’étaient toujours les soi-disant saboteurs et ennemis qui empêchaient la réalisation des beaux projets du camarade Staline.

Selon un vieux procédé, le régime russe s’appuie également sur des figures locales afin de relayer ses thèses. En Ukraine, c’est en premier lieu le parti ouvertement prorusse, Plateforme d’opposition — pour la vie, qui s’en charge. Au Kazakhstan, pays autoritaire où il est difficile de contester les orientations énoncées par le président en personne, c’est un petit Mouvement socialiste qui joue le jeu russe. L’an dernier, son leader, Aïnur Kurmanov, a publié une longue diatribe intitulée Par qui et pourquoi sont organisées des danses sur les ossements des gens morts pendant la famine, réhabilitant les nazis. Il y écrit : « La négation du passé soviétique de la part de l’élite gouvernante conduit à la création d’une idéologie basée sur le nationalisme. […] La reconnaissance du Holodomor *kazakh devient une composante de première importance dans cette construction idéologique qui est prétendument liée à la renaissance de la nation kazakhe et à une “décolonisation des consciences”. […] En réalité, cela signifie une réécriture de l’histoire et la création de mythes à la manière ukrainienne. […] Je déclare une nouvelle fois que toute la campagne de décommunisation revêt un caractère purement russophobe […] qui fait une croix sur les processus d’intégration, car le pays se détache de l’espace culturel, social et informationnel post-soviétique. »

Dans cette diatribe, le mot clé est « décommunisation », ce même « péché » dont le régime poutinien accuse les Ukrainiens. Alors que nombre d’ex-républiques soviétiques, dont les États baltes, l’Ukraine et la Géorgie, suivies peu à peu par d’autres, combattent l’héritage tragique du communisme et condamnent les crimes du régime soviétique et de la période stalinienne en particulier, le Kremlin, avec ses idéologues et ses propagandistes, fait tout pour gommer ces crimes et présenter l’histoire soviétique comme une période globalement positive, malgré certaines erreurs, rarement imputables à la direction du pays. Dans une de ses émissions télévisées hebdomadaires, « Vesti nedeli », le propagandiste en chef Dmitri Kisselev a affirmé que la Russie devrait suivre l’exemple de la Chine communiste : après la mort de Mao Tsé-toung en 1976, le PC chinois a décrété que Mao avait eu « raison à 70 % et tort à 30 % ».

Cette approche suppose que les destins individuels n’aient guère de valeur. On passe les morts par pertes et profits. Staline lui-même disait que la mort d’une personne était une tragédie, alors que celle de millions relevait de la statistique. Les livres et les films susmentionnés permettent justement de ressentir la tragédie de millions de personnes sur le plan individuel, tel le destin de Sadyk Jerdektabkanov raconté par Sarah Cameron : « Les membres de la commission l’ont déshabillé et l’ont menacé avec un revolver, en exigeant qu’il avoue où il cachait son bétail et ses autres biens. […] Quand ils ont compris qu’après la confiscation, il ne lui restait plus rien, ils ont fouetté son dos nu jusqu’à ce qu’il saigne abondamment. La femme enceinte de Jerdektabkanov, voyant une mare de sang, est morte d’une crise cardiaque. »

Tandis que la Russie continue de s’enfoncer dans le mensonge en tentant de justifier l’injustifiable, les Ukrainiens, les Kazakhs, les Baltes et les autres peuples de l’ex-URSS prennent conscience de leur vraie histoire. Un cheminement douloureux mais nécessaire pour construire une identité nationale en sortant définitivement du « soviétisme » après des décennies d’oppression. Malheureusement, les récents événements au Kazakhstan rendront ce travail plus difficile : désormais obligé de Poutine, le président Tokaïev suivra probablement les préceptes du « grand frère » en matière de mémoire historique. À suivre…

Une première version de ce texte a été publiée dans AOC.

Tags