Poutine rencontre les membres de la Chambre sociale en 2017. Photo : Association des juristes russes

Poutine rencontre les membres de la Chambre sociale en 2017. Photo : Association des juristes russes

Rubrique

Aujourd’hui, un simple « homme de la rue » en Russie n’a qu’une notion très floue de sa faute dans ce qui se déroule en Ukraine et il s’efforce de chasser complètement cette idée, puisque avoir le sens des responsabilités incite à l’action. La majorité de la population se replie sur le terrain de l’impassibilité morale et de l’innocence.

« Moi ? Mais pourquoi moi ?! » demande, avec une indignation sincère, un « ennemi du peuple » frais émoulu lors de sa première arrestation, dans L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Telle était la réaction normale d’un homme innocent. Il savait pertinemment qu’il n’avait rien commis d’illégal. C’est ainsi que réagissent actuellement de nombreuses personnes en Russie lorsqu’elles commencent à sentir l’effet des sanctions occidentales.

Les gens qui ont perdu l’habitude de la liberté, ou ceux qui ne l’ont jamais eue de leur vie, perdent aussi le sens des responsabilités. En effet, quand on ne prend aucune décision politique, on ne peut pas être tenu responsable des conséquences de cette décision. On ne peut même pas élire nos députés, ni notre président puisqu’il n’y a pas chez nous d’élections dignes de ce nom. Alors, comment peut-on être responsable de leurs décisions ? « Je n’ai même jamais voté pour Poutine, pense un de ces citoyens. Pourquoi donc ces sanctions me touchent personnellement? » Et il croit, en toute sincérité, que ce n’est pas juste.

Je dois bien décevoir ces gens-là. Ce n’est pas parce que je reconnais la responsabilité collective ou que je nie la présomption d’innocence, non. C’est pour des raisons beaucoup plus prosaïques. Oui, nous n’avons pas choisi ce gouvernement, nous sommes privés de droit électoral ainsi que de la majorité des libertés civiles, mais nous entretenons ce pouvoir avec nos impôts. Même si nous dissimulons nos revenus au fisc, même si nous recevons notre salaire dans une petite enveloppe, « au noir », même si notre petit business reste dans l’ombre et que nous payons nos frais en liquide, même si nous ne payons pas notre impôt sur le revenu ni nos charges sociales, nous payons tout de même la TVA à chaque fois que nous achetons du pain, des médicaments ou des places de cinéma. Ces 18 à 20 % de tous nos achats représentent en gros un quart de toutes les recettes fiscales du budget fédéral. Sans compter d’autres impôts que certains payent et d’autres, non.

Une question s’impose : comment échapper aux impôts et à la responsabilité des méfaits du pouvoir ? Ne plus aller à la boulangerie, à la pharmacie, au cinéma? Se retirer au couvent, construire une cabane dans la taïga, couper les liens avec la civilisation? On ne saurait recommander cela en guise de solution universelle. Cette voie convient à un très petit nombre. Quant à tous les autres, force est de reconnaître que c’est avec leur argent que le pouvoir fait la guerre en Ukraine. C’est pourquoi tout un chacun porte sa part de responsabilité commune.

Oui, chacun porte sa part mais pas dans la même mesure. A part la responsabilité, disons, fiscale, il existe également la responsabilité politique et morale. La responsabilité politique devient facilement judiciaire, ce qu’ont démontré plus d’une fois des tribunaux internationaux et des tribunaux spéciaux. Des ennemis de l’humanité tels Slobodan Milosevic, Ratko Mladic, Charles Taylor et autres, en ont fait l’expérience. Vladimir Poutine et son entourage immédiat, qu’il a convoqué avec ostentation à la séance extraordinaire du Conseil de Sécurité juste avant l’invasion de l’Ukraine, sont à l’évidence les prochains candidats au banc des accusés. De la responsabilité politique à la responsabilité judiciaire, il n’y a qu’un pas, et les dirigeants russes l’ont déjà franchi.

Mais la responsabilité morale est importante aussi. C’est, avant tout, la responsabilité de ceux qui comptent pour l’opinion publique, ceux qui la forment par leur prise de position, par leur parole, par leur action. « On demandera beaucoup à qui l’on a beaucoup donné », dit saint Luc. Ceux qui ont du talent, qui ont le don de persuasion, qui ont accès au microphone des radios ou à la caméra de télévision, auront à répondre davantage que les autres.

Pour la Russie, le sujet est très sensible. Si tout est clair avec la responsabilité d’un citoyen lambda ou d’un décideur politique, il n’en est pas de même avec les personnages influents de l’opinion publique. Là, c’est plus compliqué. On les voit, on les écoute, on les imite. Ce sont eux qui créent l’atmosphère dans la société. Leur autorité morale est plus importante que celle des dirigeants politiques. En même temps, ils n’ont pas de devoir formel. Ils peuvent se tromper, ils peuvent ruser, ils peuvent aussi mentir consciemment. Et bien sûr, ils ne sont pas tous pareils.

Ceux qui ont pris la parole le 18 mars, lors du sabbat poutinien au stade de Loujniki à Moscou, ne bénéficient pas de la même autorité dans la société russe. Si la rédactrice en chef de RT Margarita Simonian et la porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la Russie Maria Zakharova ont toutes les deux la réputation bien méritée d’agents serviles de la propagande du Kremlin, tel n’est pas le cas de Dmitri Pevtsov et Vladimir Machkov qui ont publiquement salué l’agression contre l’Ukraine. Les deux sont des comédiens très connus et sans doute talentueux. C’est pour cette raison que leur responsabilité est plus importante.

Cependant, la valetaille du Kremlin n’est pas la seule à exhorter Poutine. Même certains de ses adversaires politiques ont fait preuve d’hypocrisie ni de cynisme. C’est le moment de se rappeler de tous ceux qui ont pavé la route de Poutine vers le pouvoir suprême et qui par la suite l’ont soutenu sans réserve ou bien dans la mesure de leur intérêt personnel.

En 1999, l’Union des forces de droite a manifesté son soutien au Premier ministre Vladimir Poutine. L’Union était représentée par Boris Nemtsov, Irina Khakamada et Sergueï Kirienko. Dans la première moitié des années 2000, les futurs critiques de Poutine, Mikhaïl Kassianov et Andreï Illarionov, ont travaillé pour lui : l’un étant Premier-Ministre, le second, en poste du Conseiller du Président.

Des personnalités populaires de la culture russe ont siégé dans la Chambre sociale de la Fédération de Russie [organe de dialogue entre le régime de Poutine et la société civile qui n’a aucun pouvoir, NDLR], donnant au régime autoritaire une touche de décence et d’humanité. Parmi eux, des cinéastes, metteurs en scène et comédiens célèbres : Alexandre Kaliaguine, Konstantin Raïkine, Tchoulpan Khamatova, Pavel Lounguine, les écrivains Daniil Granine et Léonid Borodine (ex-prisonnier politique de l’époque soviétique) ainsi que la chanteuse Alla Pougatcheva, l’avocat Henri Reznik, historien Nikolaï Svanidzé, la présidente de la Fondation de l’Holocauste Alla Guerber, l’économiste Evgueni Iassine, le galeriste Marat Guelman. Ce sont des noms respectés par l’opinion démocratique russe. Ils diront peut-être qu’ils n’ont rien fait de mal en occupant ce poste. Et c’est vrai : ils n’ont rien fait sinon qu’ils ont humanisé par leur présence l’autoritarisme russe, ils ont trompé la société en maquillant la figure dégoûtante du monstre autoritaire.

Les défenseurs des droits de l’homme n’en ont pas fait moins en cautionnant par leur participation la rhétorique creuse de Poutine concernant les droits de l’homme. Plusieurs d’entre eux ont fait partie du Conseil des droits de l’homme auprès du président. Le fait même de la présence des membres du Mémorial ou bien du Groupe Helsinki de Moscou, dans une structure officielle du président, freinait les organismes internationaux et les empêchait de prendre des mesures efficaces contre le régime autoritaire de Poutine.

Prenons l’exemple du journaliste Leonid Nikitinski, qui publie dans Novaïa Gazeta des textes parfaitement justes sur les violations des droits de l’homme et siège en même temps au Conseil au côté du président. En clair, cela veut dire que la situation des droits de l’homme en Russie n’est pas si mauvaise ! Sinon, comment ce journaliste honnête pourrait-il graviter près d’un dictateur ?

Un autre exemple. Lioudmila Alekseïeva, ex-dissidente qui se disait la plus ancienne des défenseurs des droits de l’homme en Russie, ne se contentait pas de siéger au sein de ce Conseil mais entretenait aussi des relations amicales avec Vladimir Poutine. Elle a même reçu Poutine chez elle, dans son appartement, en lui baisant la main devant les caméras de la télévision russe. Comment les Occidentaux pouvaient-ils demander des sanctions sévères contre la Russie lorsqu’une personnalité pareille baisait les mains du dictateur ? À l’évidence, les journalistes qui dénonçaient les violations des droits de l’homme en Russie n’étaient que des menteurs ! Ils exagéraient à coup sûr ! De quelles sanctions pourrait-on parler ?

L’atmosphère dans la société est importante. Non seulement pour une opposition démocratique qui cherche un appui populaire dans sa lutte contre le régime, mais aussi pour le régime lui-même, qui essaie de paraître raisonnable, tolérant et qui ne mérite pas de sanctions dures.

Quand le grand favori du public russe, l’auteur et acteur satirique Mikhaïl Jvanetski se plie quasiment en quatre devant Poutine qui le décore, c’est une petite brique posée dans le mur de la forteresse autoritaire. Quand la comédienne Tchoulpan Khamatova appelle à voter Poutine lors des « élections », c’est son obole pour la guerre future et pour la politique répressive. Leur responsabilité est grande, beaucoup plus grande que celle d’une personne lambda qui est obligée, dans une boulangerie, de payer la TVA incluse dans le prix du pain.

Évoquant notre responsabilité du massacre sanguinaire en Ukraine, il n’est pas possible de passer sous silence les créateurs de l’arme nucléaire soviétique. C’est cette arme que brandit aujourd’hui Vladimir Poutine menaçant le monde civilisé. C’est à cause de cette arme que les pays d’Occident ont peur d’intervenir dans le conflit armé entre l’Ukraine et la Russie. Tous ces brillants savants qui ont armé le régime communiste de la bombe atomique, ne pouvaient ignorer les conséquences funestes de leur activité scientifique et pratique. Pourtant, soit ils manquaient totalement de sens des responsabilités, soit ils l’ont tout simplement ignoré au profit de leur confort personnel. De toute cette pléiade de physiciens de génie, seul l’académicien Sakharov a essayé de rectifier, ne serait-ce qu’en partie, les résultats de son travail destiné à renforcer le régime antihumain.

Aujourd’hui, un simple « homme de la rue » en Russie n’a qu’une notion très floue de sa faute dans ce qui se déroule en Ukraine et il essaie de chasser cette idée complètement, puisque le sens des responsabilités incite à l’action. La majorité de la population se retranche sur le terrain de l’impassibilité morale et de l’innocence. Des émigrés politiques russes lancent des appels larmoyants sur Change.org, adressés à Visa et Mastercard, qui demandent de ne pas bloquer l’accès des « Russes ordinaires » à leurs comptes bancaires. Des militaires russes capturés en Ukraine se plaignent d’y avoir été envoyés sans leur consentement : ils ne savaient rien, ne comprenaient rien, on ne leur avait parlé que de manœuvres et ils ne sont responsables de rien. Les plus honnêtes parmi eux disent qu’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres. Il y a l’ordre de tirer, on tire. Il y a l’ordre de bombarder, on bombarde. Il y a l’ordre de dormir, on dort. On n’est que des machines à obéir aux ordres, rien de plus, aucune responsabilité. C’est comme ça que fonctionnent tous les régimes totalitaires.

La capacité d’être conscient de la faute collective et d’en porter la responsabilité personnelle signifie que le pays et la société ont de l’avenir. Après la défaite de l’Allemagne dans la Deuxième Guerre mondiale, le philosophe allemand Karl Jaspers avait écrit: « Nous tous, Allemands, sans exception, nous devons d’avoir une idée très claire concernant notre culpabilité et d’en tirer les conséquences. Notre dignité humaine nous y oblige. Ce que le monde pense de nous, ne peut plus nous laisser indifférents, car nous savons que nous sommes une partie de l’humanité et que nous sommes d’abord humains, et seulement ensuite allemands… La question de la culpabilité est d’abord la question que nous devons nous poser à nous-mêmes, avant que les autres ne nous la posent. Notre vision du monde actuelle, notre conscience dépend de la réponse que nous donnerons au fond de notre âme à cette question. »

On pourrait ajouter que cela concerne les Russes tout autant que les Allemands. Nous aussi, nous sommes d’abord humains, et seulement ensuite russes. Et nous aussi avons beaucoup de questions à nous poser.

Traduit du russe par Alexandre Braïlovski


Vous devriez aimer…