Démolition du buste du maréchal Joukov à Kharkiv. // Chaîne Telegram Немічев Kraken, capture d’écran

Démolition du buste du maréchal Joukov à Kharkiv. // Chaîne Telegram Немічев Kraken, capture d’écran

Chronique de Kharkiv, 17 avril.
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Avocat et activiste de la société civile, Mykyta Solovyov poursuit sa chronique quotidienne des événements qui ébranlent sa ville, Kharkiv. Il appelle notamment ses concitoyens à tenter de vivre normalement, malgré les bombardements. Une leçon de courage.

Beaucoup de tirs. Aujourd’hui, en dehors des bombardements habituels, les Russes ont réussi à frapper intensément le centre au lance-roquettes multiple. C’est quelque chose de nouveau : avant, pour atteindre le centre, ils n’utilisaient que des missiles « Kalibr » ou d’autres armes à longue portée. Ils ont tiré sur un périmètre assez large : selon mes informations, presque tout le centre a été touché, mais pas exclusivement. Je décris la situation du centre de manière détaillée car, jusqu’à maintenant, une grande partie de la ville avait été épargnée par les tirs au lance-roquettes multiple, contrairement au quartier de Saltivka qui en était la cible depuis déjà un moment.

En dehors de l’idée d’infliger directement des dommages à l’ennemi (et pour les Russes, l’ennemi, c’est nous tous), ils ont dû poursuivre au moins un autre objectif : celui de nous prouver qu’il n’y avait plus d’endroits sûrs en ville, que tout le monde devait avoir peur. Je ne vois pas pour quelle autre raison ils auraient décidé de changer leurs habitudes en tirant la salve de roquettes non pas dans une seule direction mais en plusieurs points. Pour ce qui est du nombre de victimes et de l’ampleur des destructions, une salve de roquettes touchant un seul quartier n’est pas moins dangereuse que si elle est répartie sur trois ou quatre cibles différentes. Par ailleurs, d’après l’emplacement géographique des cibles choisies, il m’a semblé que les églises étaient visées. En tout cas, c’est ce que ces empotés avaient essayé de faire.

Aujourd’hui, c’était un grand jour à Kharkiv : les gars du bataillon [de volontaires] « Kraken » ont enfin déboulonné le buste de Joukov [chef suprême des troupes russes pendant la seconde guerre mondiale, connu pour son mépris de la vie des militaires]. Ce n’est pas une simple histoire de buste. À Kharkiv, ce buste ainsi que les tentatives répétées de rebaptiser l’avenue Hryhorenko [célèbre dissident ukrainien] de son ancien nom « avenue Joukov », sont depuis longtemps au cœur d’une polémique à couteaux tirés. Or, si on avait toujours réussi à repousser les velléités des maires successifs de la ville, Kernes puis Terekhov, de redonner à l’avenue son ancien nom, ces derniers avaient défendu le buste bec et ongles. Je trouve vraiment dommage qu’il ait fallu attendre une guerre totale pour nous permettre de nous en débarrasser enfin. Et j’espère qu’à partir de maintenant, plus personne ne se permettra d’évoquer cette vieille saleté soviétique dans les débats[^1].

Dans l’oblast [région administrative], il semble que la journée ait été un peu plus calme que les précédentes. Mais mes informations sont très parcellaires, je peux me tromper. Quant aux forces armées ukrainiennes, elles ont remporté des victoires locales significatives sur les Russes : pas seulement à un endroit, mais au moins en trois points. Elles ont réussi une percée importante au sud-est et à l’est de Tchouhouïv, et y ont libéré plusieurs villages. Elles ont réussi à avancer un peu à l’est de Mala Rohan et à entrer à Koutouzivka, par la route de Saltiv. Et dans un point de l’oblast dont l’emplacement n’est pas cité, elles ont mis la main sur un lance-roquettes multiple et détruit une belle collection d’équipements russes.

Les choses se déroulent ainsi : nos soldats détruisent des équipements militaires et tirent sur des combattants, tandis que les Russes tirent sur les populations civiles de Kharkiv. On n’a pas besoin de plus d’explications pour comprendre clairement qui est en guerre contre qui.

Oui, mais aujourd’hui s’est aussi produit ce que de nombreuses personnes bienveillantes m’avaient prédit depuis que j’avais commencé à me promener à Kharkiv en temps de guerre : je me suis retrouvé sous les tirs. En vérité, ce n’était pas exactement pendant une promenade. Après une première vague de tirs, avec des personnes plus expérimentées qui se trouvaient au bon endroit au bon moment, nous sommes allés voir où cela avait eu lieu et s’il y avait besoin d’aide, ce qui s’est avéré être le cas. Mais à ce moment-là, une deuxième vague de tirs a eu lieu. Je dois ici exprimer toute mon admiration pour les ambulanciers. Je peux témoigner qu’aujourd’hui je les ai vus sauver la vie de deux personnes avec courage et professionnalisme. Ils se fichent des bombardements, ils se fichent de tout quand ils ont un patient devant eux. Et avec de telles blessures, le compte à rebours pour la survie indique non pas des minutes mais quelques dizaines de secondes. Au moment où les blessés ont été évacués, leur état était stable.

La deuxième prédiction ne s’est pas réalisée. Après cet épisode, je n’ai pas changé d’avis sur ma volonté de vivre une vie normale à Kharkiv. Je continue de penser qu’il faut rester actif, et ne pas se terrer dans les abris sans sortir son nez à l’extérieur. Ou alors, il vaut mieux quitter la ville. Et aussi, j’ai pu observer personnellement que les quelques secondes pendant lesquelles on entend le bruit de la roquette qui se rapproche sont largement suffisantes pour trouver un abri et s’y réfugier. Je l’ai vérifié moi-même aujourd’hui. J’ai même eu le temps, alors que j’étais déjà allongé, de faire s’allonger quelqu’un qui restait debout à côté de moi, par fierté et indépendance d’esprit. Par la suite, quand plus personne n’a eu besoin de notre aide, nous sommes allés prendre un café et discuter de la question que nous nous apprêtions à aborder. Puisque nous étions sains et saufs, nous n’allions tout de même pas laisser ces monstres nous faire changer de programme.

C’est pourquoi, je me sens désormais un peu plus légitime pour donner le conseil suivant à tout un chacun : n’oubliez jamais le danger, mais essayez tout de même de mener votre vie de manière active et épanouissante, une vie aussi normale que possible compte tenu du contexte. Soyez prêt à plonger dans un abri à tout moment si nécessaire. Quand on y est prêt, on peut tout à fait y arriver.

Kharkiv est debout !

Gloire à l’Ukraine !

Merci à nos défenseurs !

Publié sur la page Facebook de l’auteur.

Traduit du russe par Clarisse Brossard

[^1] Sur sa page Telegram, le chef de Kraken écrit : « Joukov est un monstre responsable de la mort de 400 000 Ukrainiens, de la répression, des pillages et des exécutions de masse. Tous ces crimes sont plus que jamais d’actualité pour l’armée russe. »


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