Kharkiv après les bombardements. Photo : service d’urgence de l’État ukrainien

Kharkiv après les bombardements. Photo : service d’urgence de l’État ukrainien

Entraide et résistance à Kharkiv: « Vous pouvez difficilement imaginer l'ampleur du volontariat »
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Propos recueillis par Galia Ackerman

Mykyta Solovyov, activiste politique et blogueur vivant à Kharkiv, décrit dans cet entretien accordé à Desk Russie la situation dans la ville qui résiste à la tenaille des troupes russes. Il évoque aussi les persécutions et le système de terreur que le contingent russe fait subir aux populations civiles dans les zones qu’il occupe.

Kharkiv a sérieusement souffert des bombardements, mais se défend avec succès. Comment évaluez-vous les chances de défendre la ville ?

Même en tenant compte de l’élément de surprise, les Russes n’ont pas réussi à prendre la ville au début de leur offensive, alors que Kharkiv n’était pas préparée à se défendre. Le maximum qu’ils ont pu faire était d’avancer d’un demi-kilomètre dans deux directions, sans atteindre les zones densément construites.

Pendant les premiers jours de la guerre, la ville était défendue par la 92e brigade, en sous-effectif, qui avait été retirée un mois auparavant de sa base permanente. Il n’y avait pas de défenses ni de fortifications dans la ville. Les défenseurs ne disposaient pas encore des armes nécessaires, même pas de systèmes antichars portatifs. Néanmoins, au cours du premier mois de la guerre, la 92e brigade a tué dans des combats plus de 2 000 soldats russes près de Kharkiv et à la périphérie de la ville.

Nous avons vu quelles forces ont été lancées contre des villes plus petites, sans succès. Le fait que Marioupol ait été prise à 80-90 % est en grande partie une coïncidence. Ils n’ont pu s’emparer ni de Tchernihiv ni de Soumy.

Pour prendre Kharkiv, il est nécessaire de concentrer ici toutes les troupes se trouvant sur le territoire ukrainien, et pas seulement dans le Donbass.

Sans souffrir d’un optimisme excessif : l’option de prendre la ville n’est pas envisagée en principe. En fait, le scénario le plus pessimiste est un blocus complet. C’est théoriquement possible, bien que la dynamique soit inversée. Au cours de la dernière semaine, plusieurs localités ont été « désoccupées » — une « ceinture de sécurité » a commencé à se former autour de Kharkiv.

Il n’y a maintenant qu’une seule direction à partir de laquelle les Russes peuvent bombarder la ville avec des canons de courte portée (152 mm, niveau régimentaire) : c’est la direction Tsirkouny-Tichki-Liptsy. Ils ont été chassés de Rousskaïa Lozovaïa, après avoir tout nettoyé jusqu’à Koutouzovka en direction de l’est. Quant à la direction de l’ouest, ils y sont restés moins d’un jour. La désoccupation de certaines parties de l’oblast [région] de Kharkiv, les plus proches de la ville, se poursuit actuellement.

Environ un tiers de la population — 500 000 à 550 000 personnes — reste dans la ville. Nombre de ces personnes travaillent d’une manière ou d’une autre à la défense de la ville : elles éteignent les incendies, réparent les voitures, veillent au bon fonctionnement des infrastructures.

Pourquoi suis-je convaincu qu’ils ne réussiront jamais à prendre Kharkiv ? J’ai foi en notre armée et en la défense territoriale. J’entends aussi ce que disent les gens : pas seulement mes amis volontaires, mais aussi mes voisins, les gens que je croise dans les magasins ou dans la rue. Les Russes ne peuvent pas prendre la ville avant d’avoir tué la moitié, ou un tiers au moins, de ce demi-million d’habitants de Kharkiv, déterminés à se défendre.

Comment est organisé l’approvisionnement de la ville ? Quelle est la situation en matière d’alimentation ?

Dans cinq districts, la situation est très difficile : dans celui de Pyatykhatki, dans les trois districts de Saltovka et celui de Horizont, que j’ai récemment fait visiter à un volontaire américain. Cet homme avait été en Irak, en Afghanistan, avait vu Alep de ses propres yeux — et il était impressionné. Par exemple, en voyant un bâtiment de neuf étages qui avait été transpercé. Ou un immeuble d’habitation portant plus de quarante impacts d’artillerie.

Dans ces quartiers, il y a encore des gens dans des abris, des têtus qui ne veulent pas être évacués. Et il y a des volontaires qui disent qu’ils partiront en dernier.

Nous savons assez bien combien il reste de personnes dans chacun de ces quartiers : il s’agit à chaque fois de 200-300 personnes. L’approvisionnement y est entièrement basé sur l’aide humanitaire et les volontaires locaux. Il n’y a pas d’approvisionnement commercial ni de magasins en activité là-bas.

Quant à la ville même, il y a moins de choix dans les magasins qu’en temps de paix, les prix ont légèrement augmenté. Mais trois supermarchés fonctionnent, ainsi que quelques petits magasins, dans un rayon de quatre pâtés de maisons autour de moi. Les produits de base y sont disponibles. Hier, j’ai vu des fraises. Cela signifie que les personnes qui vivent dans la partie principale de Kharkiv n’ont pas de problème d’approvisionnement, mais il y a un problème d’argent.

Pourquoi les gens ne veulent-ils pas quitter les quartiers bombardés ?

La plupart sont des personnes très âgées. Certains ne sont plus capables de prendre soin d’eux-mêmes dans la vie quotidienne. Souvent, ils ont peur de déménager — ils pensent que leur situation sera pire en cas d’évacuation. Nous leur montrons des vidéos réalisées par des personnes évacuées : elles nous disent bonjour et nous racontent ce qu’elles ont mangé pour le déjeuner et le dîner.

Vers où se font les évacuations ?

Actuellement, vers plusieurs petites localités à l’ouest de la ville. Il s’agit de sanatoriums ou de maisons de repos. Et il existe plusieurs centres de ce type dans la région de Poltava. Nous avons également proposé des itinéraires vers l’Allemagne, l’Italie, la République tchèque, mais pour les personnes de cet âge, qui ne sont jamais sorties d’Ukraine et dont beaucoup n’ont pas quitté Kharkiv depuis dix ans, plus la destination est lointaine, plus il est difficile de se décider.

Pourtant, l’évacuation se poursuit : la population de BAM (un quartier de Pyatikhatki) s’élevait à 5 800 personnes avant le 24 février. Il y a trois semaines et demie, il en restait 1 200, et il n’en reste plus que 300 actuellement.

L’évacuation de la région de Kharkiv. Photo : service d’urgence de l’État ukrainien

Comment est organisé le système d’approvisionnement basé sur des volontaires ?

Il s’agit d’un système décentralisé. Vous pouvez difficilement imaginer l’ampleur du volontariat et la quantité d’aide qui provient des pays de l’UE. Nous avons des problèmes qui sont principalement logistiques et, dans certains cas, administratifs : les autorités locales ont tendance à centraliser les processus, ce qui n’est pas toujours le moyen le plus efficace.

Nous disposons d’une base unique et d’un système CRM (gestion de la relation client) — 43 centres de volontaires y sont reliés. Cela représente 15 % des hubs que nous avons dans la ville. Sans compter les volontaires individuels.

Par exemple, la semaine dernière, j’ai été contacté par un inconnu qui conduisait un camion d’huile végétale à Kharkiv afin de la distribuer gratuitement. Nous lui avons rapidement trouvé une utilité grâce à ces hubs. En l’occurrence, une usine métallurgique qui a cessé son activité principale et qui a déployé une cuisine industrielle à la place de la cantine de l’usine, où l’on cuisine gratuitement pour 2 000 personnes chaque jour. Grâce à Internet, ils recherchent des aliments pour continuer à cuisiner.

Que se passe-t-il dans les territoires occupés de la région de Kharkiv, par exemple à Izioum ?

Je dispose d’informations fragmentaires. Mais nous pouvons en juger avec suffisamment de précision, grâce aux informations provenant de localités récemment libérées. Je dois dire que Boutcha n’est pas une exception, Boutcha est la règle. Les crimes [de guerre perpétrés par les forces russes, NDLR] sont généralisés.

On vient d’apprendre qu’à Koutouzovka, une mère a été tuée, son enfant d’un an et demi a été attaché à son corps et une mine a été placée entre l’enfant et le cadavre de la mère avec du scotch. Lorsque les sauveteurs ont essayé de détacher l’enfant, la mine a explosé, le tuant, ainsi que les sauveteurs.

Dans les localités situées loin de la zone de combat, des garnisons russes s’adonnent au pillage, y compris des interrupteurs arrachés des murs et des équipements sanitaires volés ; il y a aussi des viols collectifs, des meurtres de militants et des exécutions sommaires, mais cela n’est pas systématique. En revanche, dans les localités où sont stationnées des unités engagées dans le combat avec nos troupes, les crimes sont massifs et totaux. Les civils sont utilisés comme boucliers humains. À l’exception des toutes premières semaines, il n’est plus possible de quitter les lieux, même pour aller vers la Fédération de Russie — les habitants ne sont pas du tout autorisés à sortir de leurs maisons, les Russes garent des blindés dans leurs cours. Il arrive que des femmes et des enfants soient placés sur des véhicules blindés pour empêcher notre artillerie de tirer sur eux.

Les commandants ne se contentent pas de fermer les yeux sur les crimes, ils les encouragent directement. À Koutouzovka, où deux petites unités russes ont été stationnées, les commandants, selon les résidents locaux, géraient le conflit entre les combattants occupant des zones d’habitation propices au pillage et ceux qui n’avaient nulle part où piller. Des camions venant de Russie traversent la frontière pour y transporter le butin — c’est un processus systématique et centralisé.

Le viol est omniprésent. Très peu de jeunes femmes y ont échappé, pour autant que l’on sache (bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à en parler ; il y a un sérieux manque de psychologues en ce moment). Un des passe-temps favoris de ces militaires semble être de violer une mère devant ses enfants. Et tout cela se fait avec le consentement du commandement.

Quel que soit le type de crime en question, il ne s’agit pas de dérives ponctuelles ou spontanées. Il s’agit d’une politique entérinée et, dans certains cas, d’ordres directs du sommet. Par exemple, des données issues d’interceptions radio révèlent un commandant de haut rang expliquant à un subordonné : « Vous avez tellement de villages là-bas, pourquoi diable demandez-vous un approvisionnement en nourriture, procurez-vous ça vous-même. »

Dans les localités occupées, il n’y a pas d’approvisionnement, aucune possibilité d’acheter de la nourriture. De nombreuses tentatives ont été faites pour acheminer de l’aide humanitaire depuis Kharkiv jusque derrière les lignes de front. Mais nous avons essuyé des refus systématiques des Russes. Chaque jour, des camions sont prêts à partir pour la zone occupée. La priorité n’était pas d’apporter l’aide aux villages où les gens ont des stocks chez eux, mais aux villes où la plupart des gens ne sont pas liés à l’agriculture et travaillent dans des entreprises locales. Il s’agit d’une politique délibérée des occupants. Les soins médicaux y sont également pratiquement inexistants.

De surcroît, on procède à une mobilisation forcée de la population locale : les jeunes hommes sont jetés comme de la chair à canon dans la première vague d’attaque. Il y a une mobilisation forcée de tous les médecins.

Le travail des volontaires à Kharkiv. Photo : Zaborona.com

Que sait-on des déportations de la population civile ? Comment cela est-il organisé ?

Les civils sous occupation n’ont pas le droit de traverser la ligne de front. Au début, à l’aide de pots-de-vin, par de petits chemins, il était parfois possible de faire sortir les gens, mais maintenant c’est presque impossible.

Dans certaines villes et certains villages, on demande aux gens de signer une demande d’évacuation vers la Fédération de Russie, même à ceux qui n’ont pas l’intention d’y aller. Que tu veuilles y aller ou non, on s’en occupera plus tard, mais signe la demande. Si vous refusez, vous êtes menacé, dans certains cas, battu et ainsi de suite. C’est une pure déportation.

De Kherson, Melitopol, Berdiansk, personne n’est emmené directement vers la Fédération de Russie. Ils sont emmenés dans des camps de filtration sur le territoire de la DNR et de la LNR [Républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk, NDLR], ils y sont contrôlés, puis certains d’entre eux sont emmenés en Russie, tandis que d’autres sont laissés dans les camps. Les familles y sont souvent séparées. Les Russes enlèvent rarement les petits enfants à leurs parents, mais si l’enfant est avec une tante, un oncle, une grand-mère ou un grand-père, ils vont presque certainement l’enlever et l’emmener séparément en Fédération de Russie. Le plus jeune que je connaisse est un enfant de quatre ans qui a été enlevé à son oncle dans un tel camp.

Que savez-vous des disparitions de gens dans les territoires occupés ?

De Melitopol et Berdiansk, j’ai des informations directes. Les occupants avaient préparé des listes de participants aux combats dans le Donbass (qui, pour des raisons inconnues, ne sont pas tous partis), de militants pro-ukrainiens locaux et de personnalités publiques. Ceux d’entre eux qui n’avaient aucune valeur en termes d’échange ont été emmenés vers une destination inconnue — nous sommes presque certains qu’ils ont été tués. À Melitopol, cela représente plusieurs dizaines, voire des centaines de personnes. Les protestations que vous avez vues à Melitopol, les manifestations sous les drapeaux ukrainiens, sont le résultat de l’auto-organisation des gens sans les leaders habituels.

Quel rôle jouent les « collaborateurs » ?

Ce n’est un secret pour personne qu’ils sont assez nombreux dans plusieurs régions, dont malheureusement Kharkiv. Nous parlons de militants pro-russes et simplement d’électeurs aux opinions pro-russes. Il existe des villes dont les maires élus ont de telles opinions.

En outre, un grand nombre de personnes n’étaient pas en infraction avec la législation du temps de paix, bien qu’elles aient constamment mené des actions pro-russes contre l’Ukraine. Il s’agit, par exemple, de Topaz, un célèbre militant d’Anti-Maïdan basé à Kharkiv (il a été récemment placé en détention). Ce sont les militants que Kiva, l’ex-député de la Rada [Parlement ukrainien, NDLR], a rassemblés à Kharkiv — ils fonctionnaient comme un club sportif légal.

Ce sont ces personnes qui ont dressé les listes d’exécution des principaux militants. Nous savions très bien que nous étions tous fichés. J’étais sur la liste des personnes dont l’élimination était prévue dans les premières 24 heures. Outre cette courte liste (moins de 200 personnes), il existait également des listes de milliers, voire de dizaines de milliers de citoyens de Kharkiv, des personnes qui étaient apparues publiquement quelque part avec une position patriotique fortement prononcée. Cette liste-là est davantage destinée aux camps de filtration qu’aux pelotons d’exécution.

C’est ça, la « dénazification » ?

Les Russes ont explicitement fait savoir que, dans leur conception, la « dénazification » signifie la destruction de tout élément de l’identité ukrainienne. Oui, les massacres selon ces listes sont un élément de la « dénazification ». Mais il est clair que ça ne se limite pas à cela.

Dans la région de Kharkiv, nous avons déjà beaucoup d’informations sur des exactions monstrueuses. Les choses les plus horribles se sont passées à Malaïa Danilovka. C’est une version miniature de Boutcha : une fillette de neuf ans violée, des garçons violés, le jeu de la « roulette russe ». Voilà ce qu’est la « dénazification » : la destruction de la nation ukrainienne est le but qu’ils poursuivent.


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