Le terminal céréalier de SSP Nika-Tera dans le port de Mykolaïv, brûlé à la suite d’un tir de missile russe. // Chaîne Telegram @novostiniko, capture d’écran

Le terminal céréalier de SSP Nika-Tera dans le port de Mykolaïv, brûlé à la suite d’un tir de missile russe. // Chaîne Telegram @novostiniko, capture d’écran

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Un communiqué de l’Élysée a fait savoir que la France était prête à participer à une opération navale qui mettrait fin au blocus d’Odessa et permettrait à l’Ukraine d’exporter ses céréales, essentielles à la sécurité alimentaire du Bassin méditerranéen, du Moyen-Orient et de l’Afrique, comme s’il s’agissait d’une simple prestation technico-militaire. Or, c’est la guerre de la Russie contre l’Ukraine qui constitue le vrai problème stratégique.

De prime abord, il importe de rappeler que la diplomatie turque, excessivement confiante dans sa capacité à jouer les « honnêtes courtiers » entre Moscou et Kyïv, n’a rien obtenu. À Ankara, le 8 juin dernier, les ministres turc et russe des Affaires étrangères semblaient surtout soucieux de se poser en copropriétaires de la mer Noire, leur homologue ukrainien ne participant d’ailleurs pas à ces négociations. Mevlüt Çavuşoğlu a proposé les services de la Turquie pour déminer le golfe d’Odessa et escorter les navires céréaliers ukrainiens jusqu’au détroit du Bosphore. Plein d’arrogance, Sergueï Lavrov a promis d’assurer la sécurité des corridors maritimes destinés à l’acheminement des céréales, exigeant en contrepartie la levée de certaines sanctions occidentales.

La Russie inverse causes et effets

D’aucuns se sont félicités des garanties de sécurité prodiguées par la Russie, l’agresseur de l’Ukraine, oubliant la promesse russe de ne pas attaquer ce pays quelques heures encore avant l’offensive du 24 février 2022. À travers ce semblant de négociation, Moscou poursuit plusieurs objectifs, et ce sur différents plans. Dans la bataille de l’information, l’enjeu est d’inverser causes et effets, la responsabilité de la crise alimentaire devant reposer non pas sur le pays agresseur, mais sur le pays agressé et ses soutiens occidentaux. L’Ukraine déraisonnant à ne pas vouloir déposer les armes et se soumettre, il faudrait même l’euthanasier, pour son bien propre et celui de l’humanité souffrante ! En France même, les pro-Poutine affectent cette fausse compassion pour l’Ukraine1.

Les tenants et les aboutissants de cette bataille de l’information sont diplomatiques, une partie de la lutte consistant à se rallier les pays dits « émergents » et « non alignés », notamment sur le continent africain. On se souvient que nombre d’entre eux ont refusé de condamner l’agression russe et sont sensibles au grand motif anti-occidental de la propagande déversée par Moscou2. Bref, l’enjeu pour la Russie est de renforcer ses positions dans le « Sud global » et de modifier la corrélation des forces. Cet aspect de la nouvelle guerre froide entre Russie et Occident s’inscrit dans la durée.

À plus court terme, sur le théâtre des opérations militaires, le blocus d’Odessa et la fortification de la région de Kherson par les forces russes soulignent le fait que Vladimir Poutine, quitte à contrarier les tenants de l’apaisement, ne limite pas ses vues à la prise de contrôle du bassin du Don, dans l’Est ukrainien. L’objectif général est de conquérir une vaste zone allant du Donbass jusqu’à la Transnistrie, l’Ukraine se voyant réduite à un État géographiquement enclavé, écarté de la mer Noire et donc privé d’accès à la « plus Grande Méditerranée » et à l’Océan mondial. Faute d’avoir conquis la totalité de l’Ukraine, il contrôlerait les destinées de cet État national auquel il dénie toute légitimité.

Plage d’Odessa : « Attention aux mines ! » Photo : dumskaya.net

Utiliser l’enjeu alimentaire comme levier et faire céder l’Ukraine, ainsi que ses appuis occidentaux, irait en ce sens. Outre le fait que le déminage de la baie d’Odessa rendrait vulnérable la défense des côtes ukrainiennes, accepter les conditions définies à Moscou signifierait reconnaître la mer Noire comme un « lac russe ». La sécurité des voies navigables dépendrait des humeurs et de la bonne volonté du maître du Kremlin. La contrepartie exigée en retour, c’est-à-dire la fin des sanctions qui gênent les exportations russes de blé et d’engrais, amorcerait le démantèlement du dispositif géoéconomique mis en place après l’offensive du 24 février.

Dans la foulée, les voix « réalistes » et « modérées » (une modération tout sauf stoïcienne) auraient tôt fait de juger appropriée la reconnaissance des gains territoriaux de la Russie (ils ne sont pas négligeables) et sa réintégration partielle dans les circuits internationaux, avec le lâche espoir que l’ogre rassasié se lève enfin de table. Et tant pis si de tels espoirs ont été démentis en 2008, lors de l’amputation de la Géorgie du cinquième de son territoire, en 2014, avant et après le rattachement manu militari de la Crimée et la guerre au Donbass, ou début 2022, quand les sycophantes du Kremlin et les personnalités raisonnables dénonçaient l’« hystérie » de ceux qui voyaient grandir la menace.

La marche vers l’ouest de l’agresseur russe

Ces nouveaux gains enregistrés, il se pourrait que Poutine consente à une pause tactique, voire stratégique (un peu plus longue), sous l’effet de la nécessité. Il lui faudrait digérer les conquêtes, reconstituer un appareil militaire fortement endommagé, mieux asseoir sa domination sur une « Russie-Eurasie » élargie et consolider ses positions diplomatiques extérieures. Au regard de son discours et de ses représentations géopolitiques, fort explicites, il reprendrait dès que possible sa marche vers l’ouest pour forcer les portes de l’Europe, à l’instar de Pierre le Grand, auquel il s’est encore référé il y a peu3. Avec la conviction profonde que la « Russie-Eurasie », point d’aboutissement provisoire de l’Empire des tsars et du Sphinx rouge de Staline, ne ferait que recouvrer ses droits (le droit du plus fort en l’occurrence).

Aussi pointerons-nous l’enjeu de Kherson, seule ville conquise par la Russie à l’ouest du Dniepr. En cours de fortification, Kherson est un jalon militaire vers Odessa qui pourrait être demain le but dans la guerre (le Ziel) d’une offensive conduite à partir de l’est, mais aussi depuis la Transnistrie à l’ouest (la Russie y dispose d’un vivier de près de 30 000 combattants), depuis la mer Noire enfin. Au demeurant, les frappes régulières de missiles lancés par la flotte russe, sur Odessa mais aussi Lviv et d’autres sites et lieux d’Ukraine occidentale, nous le rappellent.

Pour toutes ces raisons, l’initiative diplomatique esquissée par l’Élysée — parvenir à lever le blocus d’Odessa — laisse tout aussi circonspect que la précédente annonce, déjà oubliée, sur une possible mission franco-turque de bons offices, censée permettre l’évacuation de Marioupol. Certes, il ne faut pas se laisser piéger par la Russie, qui reporte sur les autres les effets et conséquences de son bellicisme, et il importe de manœuvrer dans la sphère diplomatique, d’élargir le front occidental à d’autres pays et, pour ce faire, de prendre en compte leurs besoins et leurs intérêts. Au vrai, les seules considérations humanitaires nous obligent.

Sur le plan théorique, l’ouverture de corridors maritimes en mer Noire est concevable, mais la réalisation pratique de cet objectif nécessitera que l’un ou l’autre cède. En est-on conscient ? Soit la Russie lève son blocus et renonce ainsi à une partie de ses ambitions géopolitiques en Ukraine et dans le bassin de la mer Noire, soit l’Occident cède du terrain à la Russie et s’engage sur une pente glissante. Une première concession justifierait la suivante avec de fausses anticipations en guise de justification, et comme motif profond un lâche soulagement (très provisoire).

Mettre fin au blocus naval russe

Va donc pour cette initiative si tant est qu’elle soit pensée, conçue et menée en pleine conscience, les yeux ouverts, avec des limites bien définies. Avec l’espoir qu’elle marque la fin d’une diplomatie de position, rêvant de bâtir des isbas en Sibérie orientale (l’« Europe de Dublin à Vladivostok » !), à défaut de châteaux en Espagne. En fait, la politique ukrainienne et centre-européenne de Boris Johnson montre qu’une diplomatie du mouvement, lucide et anticipatrice, est à la portée d’une puissance de la taille de la France.

Le problème ne réside pas dans les capacités diplomatico-stratégiques du pays mais dans les cartes mentales de ceux qui le dirigent. Ainsi les mignardises de Macron à l’égard de Poutine (« ne pas humilier la Russie ») font-elles écho au Mitterrand de la période 1989-1991. Ce dernier prétendait sauver la RDA, après la chute du Mur de Berlin, affichant ensuite ses faiblesses pour le coup d’État néo-stalinien en URSS (août 1991). Serait-ce donc là un « pattern » français ?

Quant à la reprise escomptée des exportations ukrainiennes de céréales, il importe de réaliser qu’elle ne peut dépendre du seul bon vouloir du Kremlin. Déjà, des réponses sont apportées au moyen d’une grande manœuvre de contournement terrestre, celle-ci consistant à faire passer des volumes par la route et le rail jusqu’au port roumain de Constanța ou vers la Pologne et les ports de la façade baltique. Il faut persévérer en ce sens et pleinement intégrer l’Ukraine dans l’espace géoéconomique européen, mais cela ne suffira pas dans l’immédiat4.

Odessa, mai 2022. Photo : dumskaya.net

Il n’y aura d’autre vraie réponse à la présente situation de détresse que la levée du blocus russe à l’encontre des côtes ukrainiennes de la mer Noire. Or, les puissances occidentales ne sont pas prêtes à conduire une opération navale pour sécuriser Odessa et les voies navigables vers le Bosphore, d’autant plus que les détroits turcs sont fermés à la circulation des navires de guerre (les navires de commerce russes passent et ils sont suspectés d’acheminer du matériel de guerre, de la Syrie vers la Crimée). Aussi faudra-t-il armer l’Ukraine, encore et toujours, afin que cette dernière soit capable de maintenir à distance la flotte russe.

Des missiles Harpoon, d’une portée de 70 milles nautiques, sont en cours de livraison, mais ils ne suffiront pas. Des systèmes à plus longue portée, couplés à des drones armés, et d’autres capables de cibler les navires russes à proximité des corridors de circulation seront nécessaires. Y compris pour tenir en respect les quatre sous-marins russes présents en mer Noire. Enfin, la Roumanie et la Bulgarie devront déployer les moyens d’assurer la protection militaire des convois de navires céréaliers qui transiteront près de leurs rivages, à l’abri de leurs défenses côtières et de leurs flottes. Encore ne faut-il pas négliger les capacités d’action russes à partir de la Crimée et de l’île des Serpents, conquise au début du conflit et transformée en plateforme de tir5.

L’heure des affirmations souveraines

En somme, c’est d’une guerre que nous parlons, non d’un exercice de diplomatie coopérative ou d’une manœuvre technico-tactique. De son issue dépendront le sort de l’Ukraine et du bassin de la mer Noire, plus généralement les rapports de force en Europe et dans l’hinterland eurasiatique. Cela n’ira pas sans contester à la Russie sa maîtrise de l’élément maritime en mer Noire, voie d’accès à la Méditerranée et « charnière » du système alimentaire mondial.

L’idée d’ensemble est d’élaborer une grande stratégie, avec un volet diplomatique qui concourt aux fins poursuivies. Non pas de concevoir une scénographie millimétrée, au point de paraître oublier les exigences de l’époque : un jugement droit, des affirmations souveraines et des négations radicales. En surplomb, une métapolitique de la ligne claire qui stylise le champ de bataille, accuse les formes et clarifie les enjeux. Cela commence par constater l’identité européenne et la vocation occidentale de l’Ukraine.

  1. Cette fausse compassion s’articule sur le thème de la « guerre américaine » en Ukraine dont l’Europe, in fine, serait la victime. Sur ce point, voir Laure Mandeville, « Ukraine : l’étrange concept de guerre américaine », Le Figaro, 13 mai 2022. 

  2. S’y ajoute la grande dépendance de nombreux pays africains à l’égard des exportations russes de blé à des prix inférieurs à ceux pratiqués par les exportateurs européens et nord-américains. 

  3. « Pierre le Grand a mené la grande guerre du Nord pendant vingt et un ans. Il semble qu’il eût été en guerre avec la Suède, qu’il leur ait pris quelque chose. Or il ne leur a rien pris, il n’a fait que récupérer [ce qui appartenait à la Russie] », a déclaré Vladimir Poutine après la visite d’une exposition dédiée au tsar, né il y a 350 ans (9 juin 2022). « Il semble qu’il nous incombe également de récupérer (ce qui appartient à la Russie) et de renforcer [le pays] », a-t-il poursuivi. « Et si nous partons du principe que ces valeurs fondamentales constituent la base de notre existence, nous parviendrons certainement à résoudre les problèmes qui se dressent devant nous. » 

  4. À terme, l’Ukraine et ses « terres noires » doivent être intégrées dans le système de circulation paneuropéen, avec des voies terrestres d’exportation vers les ports de la mer du Nord, de l’Atlantique et de la Méditerranée, en sus des ports ukrainiens de la mer Noire, durablement placés sous la menace de la Russie. 

  5. L’île des Serpents est située à quelque 45 kilomètres des bouches du Danube et à une centaine de kilomètres d’Odessa. Sa prise de possession par l’armée russe et le déploiement de systèmes de frappe constituent une menace pour les côtes septentrionales de la mer Noire. Cela permet également à la Russie d’étendre son contrôle sur le domaine gazier ukrainien. 

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