Alexeï Navalny à Kirov en 2013. Photo : Iouri Timofeev

Alexeï Navalny à Kirov en 2013. Photo : Iouri Timofeev

Navalny, journal de prison (suite)
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Sans pathétisme mais dans un style toujours éloquent par ses facéties, Alexeï Navalny égrène le contenu monotone de ses journées en détention. Il aborde aussi le chapitre des vexations psychologiques que lui font subir les agents de sa « prison dans la prison », comme il l’appelle. Surtout, il s’inquiète du sort de son allié politique Ilia Iachine, à son tour menacé d’emprisonnement pour avoir « diffusé de fausses informations sur les forces armées russes ».

1er juillet

Je vis comme Poutine et Medvedev.

Du moins, j’en ai l’impression quand je regarde la clôture qui entoure mon baraquement. Tous les autres ont des barreaux ordinaires, moi j’ai une clôture mastoc et impénétrable de 6 mètres, d’un genre que je n’ai vu que dans nos enquêtes sur les palais de Poutine et de Medvedev.

Poutine vit et travaille comme ça — à Novo-Ogariovo ou à Sotchi. Chez moi, ça y ressemble. Il y a une pièce avec trois machines à coudre dans le baraquement même. C’est la zone industrielle spéciale de ma prison dans la prison. Étrange qu’on n’ait pas mis une machine à coudre juste au pied de ma couchette.

Chez Poutine, les ministres attendent dans la salle de réception pendant six heures, et on ne laisse entrer les avocats qui viennent me voir qu’au bout de cinq ou six heures.

Dans mon baraquement, une enceinte diffuse à plein volume des chansons comme « Gloire à ceux qui servent le FSB », et je pense que chez Poutine aussi.

Mais là s’arrête la ressemblance.

Poutine, comme chacun sait, dort jusqu’à 10 heures, puis nage dans sa piscine et mange du fromage blanc avec du miel.

Pour moi, au même moment, c’est l’heure du déjeuner. Parce que le travail commence à 6 h 40.

Réveil à 6 heures. Dix minutes pour faire son lit, se laver, se raser, etc.

6 h 10 : exercices.

6 h 20 : départ pour le petit déjeuner.

6 h 40 : fouille et dispersion vers les postes de travail.

Au travail, tu restes assis pendant sept heures devant une machine à coudre, sur un tabouret qui n’arrive pas à hauteur de genou.

10 h 20 : pause déjeuner d’un quart d’heure.

Après le travail, tu restes encore assis. Quelques heures sur un banc en bois sous un portrait de Poutine. Ça s’appelle « mesures éducatives ».

La journée de travail du samedi dure cinq heures, puis tu prends de nouveau place sur le banc sous le portrait.

En théorie, le dimanche est un jour chômé. Et l’administration de Poutine, enfin là où on a concocté mon régime unique, s’y connaît en repos. Le dimanche, nous restons assis dans une pièce sur le banc en bois dix heures durant. Je ne vois pas qui peut être « éduqué » par de telles mesures, hormis éventuellement un infirme rabougri qui souffrirait du dos. Mais c’est peut-être là le but.

Mais vous me connaissez, je suis optimiste et je cherche le bon côté des choses, même dans les moments sombres de l’existence. Je me distrais autant que je peux. Pendant que je cousais, j’ai appris le monologue de Hamlet en anglais. Les détenus de mon équipe prétendent que lorsque je marmonne les yeux fermés quelque chose comme « in thy orisons be all my sins remembered » en anglais shakespearien on croirait que j’invoque un démon.

Ça ne me serait pourtant pas venu à l’esprit : invoquer un démon serait une violation du règlement intérieur 😉

4 juillet

Ceux qui siègent au Kremlin ou au sein de l’administration pénitentiaire sont d’un cocasse. Apparemment ils s’imaginent être les rois de la ruse.

Ils ne me laissent téléphoner ni à ma femme ni à ma mère.

Tous les autres détenus de l’unité ont droit à des appels réguliers à leurs proches, pas moi.

« La journée est ainsi organisée ici, prenez-vous-en à vous-même. »

Et les yeux sont sournois, satisfaits. Tout ça est très significatif ; c’est aussitôt évident : les ordres viennent de Moscou.

Ils procèdent ainsi : ils fixent mon appel téléphonique dans le « planning » de manière qu’il ne puisse pas avoir lieu.

Par exemple, ils font lanterner mon avocat pendant cinq heures aux portes de la colonie, puis ils le laissent entrer et, quelques minutes plus tard, ils annoncent : « Vous avez un appel au programme. Vous pouvez renoncer à la visite de votre avocat. »

Ça c’est de la stratégie ! Ils ne permettent pas que l’appel ait lieu en même temps et ils te contraignent à te priver de rendez-vous avec l’avocat.

À en juger par leur complaisance dans la mise en œuvre de ce plan astucieux, Poutine en personne l’a imaginé, avec Choïgou, le chef de l’état-major général et d’autres brillants stratèges. C’est l’opération carcérale spéciale.

P.-S. En vérité, qu’on lise n’importe quel livre sur les dissidents soviétiques, c’est toujours la même histoire. Des « inventions » sans fin du même acabit, pour compliquer la vie au maximum et faire suer avec des broutilles. Modifiées, évidemment, quand l’époque est cruelle et brutale.

L’époque actuelle est incomparablement plus facile : on sent le soutien de l’extérieur. Quant aux appels, c’est déplaisant, bien sûr, mais je ne suis pas en sucre — je survivrai même sans eux.

6 juillet

Je m’inquiète pour Ilia Iachine.

Il est maintenant détenu dans une cellule pour une durée de quinze jours. Mais cette arrestation rappelle la situation, classique, qui consiste à mettre quelqu’un en prison pour une courte période afin de s’occuper de la paperasse avant de le mettre en prison pour une longue période.

Les autorités, celles de Moscou et du Kremlin, ainsi que Poutine lui-même, je n’en doute pas, détestent Iachine et rêvent de s’en débarrasser. Ils ont une bonne raison pour cela : par son existence et ses activités, Ilia Iachine réfute leurs mensonges constants et monotones sur l’opposition.

Celle-ci ne serait pas constructive, elle n’aurait pas de programme, et elle ne participerait pas aux scrutins. Elle ne ferait que courir les rassemblements. Et si elle arrive au pouvoir, ce sera pire.

Iachine, bien qu’il coure les rassemblements, a cependant écrasé Russie unie, en réunissant une majorité dans un quartier de Moscou (l’équivalent d’une ville russe de belle taille). Son programme est précis, ses actes clairs. Il a porté l’opposition au pouvoir et a commencé à travailler pour le peuple, s’occupant des problèmes urbains à longueur de journée, rencontrant la population. Il a rendu sa voiture de fonction pour qu’elle serve de taxi gratuit aux handicapés. En fait, « sous Iachine », la vie dans ce quartier s’est réellement améliorée.

Dans le même temps, son conseil municipal ne s’est engagé dans aucune « petite affaire ». En tant qu’élus du peuple, ils ont fait des déclarations politiques en son nom.

En particulier, contre la guerre (Elena Kotenotchkina, chef du district municipal de Krasnosselski, et le député municipal Alexeï Gorinov ont été arrêtés en toute illégalité pour cela).

Et donc les gens ont observé Iachine et ses collègues, et ont dit : « Ce pouvoir-là est meilleur que celui de Russie unie. » Aux yeux du Kremlin, c’est un crime.

Aussi Ilia Iachine reçoit-il du soutien et des vœux de libération rapide en cascade. J’appelle tout le monde à s’intéresser à son sort et à le soutenir.

Et allez voir l’excellent entretien qu’il a donné à Iouri Doud. Certes, je ne l’ai pas regardé, je l’ai lu. Le regarder, c’est encore mieux !

Iachine m’y fait beaucoup de compliments, mais ce n’est pas pour cela que je vous le recommande ! L’interview est vraiment bien, et on peut passer les parties élogieuses me concernant en vitesse accélérée 😉

24 juillet

Purger ma peine m’est facile parce que je t’ai, toi.

Ici il arrive à tout le monde d’être affligé et triste. Quand la tristesse s’insinue, moi, je me mets à penser à toi.

Au fait que tu es drôle, très chouette et très jolie. Que ta voix ressemble à celle d’un personnage de dessin animé et que tu es scandalisée quand je te taquine là-dessus.

À tout ce qui te concerne. Et la tristesse s’éloigne sans avoir pu m’atteindre.

Bien sûr, je déteste t’adresser mes vœux de cette façon — à distance. Quel genre de vœux est-ce là ? Il faudrait se réveiller le matin, se faufiler discrètement dans la pièce voisine, farfouiller dans un sac et en sortir un cadeau. Ou réveiller les enfants, leur donner des fleurs, pour qu’eux aussi viennent, en pyjama, ensommeillés et frappant le sol de leurs pieds nus, te souhaiter ton anniversaire.

M’approcher pendant que tu restes au lit à faire semblant de dormir, attendant que je t’embrasse sur le nez pour te réveiller officiellement.

D’accord, ce n’est pas possible pour le moment. Mais simplement penser à toi, c’est déjà beaucoup.

Merci d’être là.

Ne sois pas malade, ne sois pas triste.

Joyeux anniversaire !

Je t’aime [ÉMOTICÔNE CŒUR]

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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