Photo : Dmitri Borko

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Le politologue Sergueï Medvedev rappelle les circonstances du putsch raté d’août 1991 à Moscou pour en déduire qu’à des moments critiques de l’histoire, une minorité bien organisée et motivée est capable de renverser le cours des choses et de l’emporter sur l’énorme machine de l’État. C’est ce qui pourrait se produire à l’issue d’une défaite russe en Ukraine.

Le dernier anniversaire du coup d’État d’août 19911 est une fois de plus passé presque inaperçu : c’est devenu une habitude en Russie. Il y a seulement quelques années, des témoins et acteurs de ces événements venaient encore déposer des fleurs auprès du mémorial situé sur le Nouvel Arbat, sur le lieu où trois jeunes avaient trouvé la mort sous les chenilles des blindés. De nos jours, un tel rassemblement serait assimilé à une manifestation de masse non autorisée. Et que pourrait-on encore célébrer, alors que ce sont finalement les idées du GKTchP [le Comité d’État des Situations d’Urgence à l’origine du coup d’État, NDT] qui ont triomphé en Russie, qu’un coup d’État tchékiste a eu lieu, que le pays a pris le chemin du revanchisme impérialiste stalinien et tente par tous les moyens de restaurer, ne serait-ce qu’en partie, l’ancienne Union soviétique ?

La guerre menée actuellement contre l’Ukraine est un écho et une continuation de ce mois d’août 1991. C’est une dernière tentative avide (est-ce vraiment la dernière ?) de regagner ce qui a été perdu à l’époque, d’achever de conquérir ce qui n’a pas encore été conquis, de faire couler le sang pour compenser l’effondrement de l’URSS. Cette rupture relativement pacifique, sans effusion de sang, nous l’avions prise pour acquise, et nous en avions récolté les fruits pendant trois décennies.

En contemplant le mois d’août 1991 depuis la perspective terrifiante et apocalyptique de 2022, on prend conscience, avec davantage d’acuité encore, de la naïveté et de l’innocence des rêves qui existaient alors : dire adieu au passé, voir la Russie se débarrasser de la carapace inerte de l’URSS et devenir un « pays normal », sans ambitions impériales ni syndrome totalitaire, la voir rejoindre la « communauté des nations civilisées », pour parler dans le style de l’époque, tout en faisant abstraction de la coloration coloniale de cette expression. Comme on l’a compris plus tard, ce n’était pas la fin de l’Histoire, seulement une pause au sein de laquelle s’est inscrite la vie de toute une génération, de toute une classe sociale, de la génération des « enfants d’août ».

Dans le pays, comme un feu de tourbe, la guerre civile couve lentement.

Nous n’étions pas nombreux à la Maison-Blanche2, 30 000, 50 000 tout au plus : une poignée de gens rassemblés sur un petit bout de terre perdu au milieu d’une immense mégalopole. Dès les premières minutes de cette confrontation, j’ai été frappé par ce contraste : dans les chaînes humaines constituées par ceux qui défendaient la Maison des Soviets, on sentait une tension, de l’émotion et de la force, tandis qu’en ville, tout autour, c’était l’indifférence qui régnait.

À la recherche de matériaux pour construire des barricades, j’ai traversé des cours situées vers la Ceinture des Jardins, puis j’ai débouché sur une autoroute bruyante ou j’ai eu un aperçu de la vie quotidienne : des passants vaquant à leurs occupations, un flot dense de voitures. A l’entrée du tunnel, un bouchon était en train de se former. Je me suis mis à toquer aux vitres des voitures pour leur demander de prendre le virage vers la Maison-Blanche : on me regardait comme le fou du village, et on relevait rapidement sa vitre. Seul un simple ouvrier au volant d’un camion de panneaux de construction m’a écouté, après que je l’ai rejoint dans sa cabine, et a silencieusement tourné à droite, vers le quai. À la Maison-Blanche, nous avons été accueillis par des applaudissements.

Le même jour, après avoir récupéré, dans une imprimerie de la rue Nikitskaïa (qui s’appelait alors rue Herzen), un paquet de tracts contenant un discours de Boris Eltsine, je suis allé les distribuer au bâtiment de l’État-major général, rue Frounzé. Les officiers qui passaient devant moi, pressés, détournaient la tête et faisaient semblant de ne pas me remarquer. En descendant dans le métro, j’ai commencé à distribuer des tracts aux passagers, à inciter tout le monde à se rendre à la Maison-Blanche. Mais face aux regards indifférents, je me suis immédiatement souvenu de quelques vers inoubliables du poème Moscou-Petouchki3. Au moment où le héros, en pleine agitation, revient de l’espace situé entre les wagons, les passagers le regardent « avec détachement, avec des yeux ronds qui ne semblaient intéressés par rien » : « Quoi qu’il arrive à mon pays, dans les jours de doute, dans les jours de douloureuse réflexion4, à l’heure des épreuves et des malheurs, ces yeux n’esquissent pas même un clin d’œil. Tout leur est égal comme la rosée du matin… »

Au cours de ces journées-là, j’ai compris qu’il y avait au moins deux Russies : qu’au-delà de ce qu’un citoyen comme moi pouvait percevoir, il se trouvait un pays immense, immobile, qui ne pouvait pas se concevoir en dehors de l’État, et qui vivait sa vie quotidienne en dehors de la politique, de l’idéologie, de l’éthique civique et, d’une manière générale, hors de la modernité. À ce moment-là, en août 1991, la confrontation s’était soldée par la victoire du mouvement de protestation citoyen et de l’élite réformiste du pays (une élite qui s’est immédiatement accaparée les fruits de cette victoire et n’a pas permis aux citoyens d’accéder aux leviers du pouvoir). Les « enfants d’août » se sont dispersés aux quatre coins de la vaste Russie et au-delà de ses frontières, pour construire leur vie selon de nouvelles règles, sans illusions sur l’État et en s’appuyant sur ses propres forces.

Exposition « Août 1991 » au centre Eltsine, à Ekaterinbourg, en 2016

Exposition « Août 1991 » au centre Eltsine, à Ekaterinbourg, en 2016. // yeltsin.ru, capture d’écran

Mais la scission qui s’était manifestée à l’époque est restée prégnante tout au long des trente années post-soviétiques : pendant les deux guerres de Tchétchénie, les affrontements à Moscou en octobre 1993, les guerres de Transnistrie et d’Abkhazie, les élections de 1996 et l’attaque subie par la Géorgie en 2008. Cette scission est devenue plus aiguë encore au cours de la dernière décennie : pendant les manifestations de place Bolotnaïa puis l’« affaire Bolotnaïa », l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass, le meurtre de Boris Nemtsov et l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, les changements constitutionnels de 2020 et, enfin, l’attaque contre l’Ukraine. Tous ces événements ont contribué à diviser toujours plus la société russe en la rejetant dans deux camps antagonistes.

Aujourd’hui, le clivage a pour objet la guerre et le génocide des Ukrainiens : un clivage entre une minorité qui est consciente de la catastrophe en cours et tente d’exprimer sa protestation morale et civique, ouvertement ou secrètement, et une majorité qui soutient directement cette guerre, ou est prête à l’ignorer pour son propre confort mental, ou pour survivre dans un environnement totalitaire. La ligne de fracture est déterminée par le soutien ou non à l’État et au président, mais sur le fond, il s’agit surtout d’un désaccord concernant l’avenir de la Russie et son appartenance civilisationnelle. De ce point de vue-là, une guerre civile couve lentement dans le pays, comme un feu de tourbe.

De même que la guerre qui a accompagné l’effondrement de l’URSS, cette guerre civile avec deux camps — d’un côté, la Russie en agresseur colonial et, de l’autre, l’Ukraine qui mène sa révolution anticoloniale — n’est pas terminée, reste encore à être menée, est remise à plus tard. Cette guerre se projette maintenant à l’intérieur de la société russe, où elle se concentre pour le moment sur les réseaux sociaux non censurés. En août 1991 et en octobre 1993, cette guerre était visible à l’œil nu. Mais le fait qu’il n’y ait aujourd’hui aucun char dans les rues de Moscou ne doit tromper personne : cette guerre pourrait ne pas être moins sanglante que la guerre russo-ukrainienne, et pourrait être encore plus dévastatrice (ou purificatrice) pour la Russie elle-même.

Bien entendu, il est encore trop tôt pour fantasmer sur le régime russe d’après-guerre. De plus, je considère que ce ne serait pas éthique de le faire au moment même où la guerre se poursuit, et où les bombes et les missiles russes tuent chaque jour des citoyens ukrainiens. Il faut avant tout autre chose mettre fin à cette guerre. Après la victoire de l’Ukraine — que je crois inévitable, et qui n’est, selon moi, qu’une question de temps — la Russie devra faire face non seulement à la menace d’une redistribution territoriale, mais également à une confrontation citoyenne fondamentale, ce que la guerre actuelle et les répressions internes liées à la guerre ne font qu’exacerber.

Néanmoins, j’ai aussi de bonnes nouvelles. Mon expérience de trois jours de barricades devant la Maison-Blanche en août 1991 me permet de dire qu’à des moments critiques de l’Histoire, une minorité bien organisée et motivée est capable de renverser le cours des choses et de prendre le dessus face à l’énorme machine de l’État (la prise du pouvoir par les bolchéviks en 1917 le confirme). C’est la leçon que nous pouvons tirer de cette période à moitié oubliée, devenue quasi mythologique : l’État est toujours plus faible qu’il ne le semble, et les gens toujours plus forts, seulement ils ne s’en rendent pas compte.

Version originale

Traduit du russe par Clarisse Brossard

  1. Le coup d’État d’août ou « putsch de Moscou » est une tentative de coup d’État manqué au cours de laquelle, en août 1991, un groupe de tenants de la ligne « dure » du Parti communiste d’URSS a brièvement destitué Mikhaïl Gorbatchev et a tenté de prendre le contrôle du pays, sans succès. [Toutes les notes sont de la traductrice.] 

  2. Bâtiment abritant le gouvernement russe. 

  3. Poème en prose culte de Vénédict Erofeïev écrit en 1969 et sorti en français sous le titre Moscou-sur-Vodka, il raconte le voyage en train du héros Vénia, fortement alcoolisé, de Moscou à Pétouchki. 

  4. La phrase est une parodie d’une citation de Tourguéniev rendant hommage à la langue russe, seul rempart face à la tragédie politique vécue par la Russie. 

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