Le départ des conscrits russes pendant la Première Guerre mondiale. // Domaine public

Le départ des conscrits russes pendant la Première Guerre mondiale. // Domaine public

Pour sauver la Russie, il faut la vaincre
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L’économiste et essayiste russe Alfred Koch, ancien vice-Premier ministre de Boris Eltsine, se penche sur la docilité des Russes qui, selon lui, se manifeste en particulier depuis le déclenchement de la mobilisation dite « partielle ». Il pense que les événements en cours sonnent le glas de la Russie de Poutine.

Les premières informations sur le déroulement de la mobilisation « partielle » en Russie commencent à nous parvenir. Cette farce tragi-comique aurait besoin d’une langue à part pour être décrite, car elle est à la fois d’une drôlerie homérique et empreinte d’une tristesse à la russe qui vous serre le cœur, notamment à la vue de tous ces gens qui vont docilement à l’abattage, sans songer que l’on peut dire « non, je n’irai pas, emprisonnez-moi si vous voulez, mais ça je ne le ferai pas ».

L’histoire entière de la Russie repose sur cette stupide docilité du peuple. Même lorsque jadis, quelque part aux confins de l’empire, des vieux-croyants1, des Cosaques ou autres Bachkirs2 ont dit « non » au pouvoir, le centre de la Russie restait docilement esclave et procurait aux autorités de la chair à canon pour réprimer ces protestations de la périphérie. Ce n’est pas pour rien que le nom de famille le plus répandu en Russie est Smirnov, dont la racine signifie « docile », « conciliateur ».

J’ai terriblement pitié de ces gens pas très heureux, à la santé pas terrible, qui ont compté toute leur vie le moindre kopeck pour tenir jusqu’à la paie, qui ont des familles à nourrir et des dettes à rembourser, qui se réjouissent des bamboches du week-end et qui croient naïvement aux captivantes histoires de Poutine sur la grandeur et la puissance de leur pays.

Toutefois, il est dit dans l’Évangile : « Celui qui est […] une occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer » (Matthieu 18:6).

Et l’on rassemble ces gens trompés, que les propagandistes malhonnêtes et cupides ont abreuvés d’orgueil et de haine impérialiste, on les abreuve de vodka jusqu’à ce qu’ils tombent ivres morts, afin qu’ils ne se demandent pas où et pourquoi on les emmène, et puis on leur joue L’Adieu de Slavianka3 avec un mauvais sens de l’ironie, et leurs idiotes de femmes et leurs marmots pleurent et agitent leur main tandis qu’ils s’éloignent…

C’était déjà comme ça en Russie il y a cent ans, il y a deux cents ans, il y a trois cents ans… Et d’infâmes popes ont déjà encensé les « troupes sacrées », les ont déjà aspergées d’une eau sale sortie tout droit des tuyauteries. En méprisant le nom du Christ, on les a bénies, ces troupes, pour qu’elles s’en aillent tuer des gens qui ne leur avaient rien fait de mal et qu’elles ne connaissaient d’ailleurs même pas…

Et l’accordéon a lancé son cri, le train ou le car s’est mis en branle, et les gentils Russes s’en sont allés quelque part à l’Ouest « défendre la patrie »…

Pendant ce temps, Ilia Medvedev, fils de Dmitri, s’est réveillé dans son hôtel particulier de la Roublevka4, et sa domestique a apporté à son jeune maître un café au lit. Le jeune homme un peu efféminé et dans le fond pas si mauvais bougre s’est étiré sur son édredon en plumes immaculé et a regardé à la télévision la mobilisation « partielle ». Et ça l’a ennuyé, il ne s’est rien senti de commun avec ces gens-là, il n’a éprouvé aucune appartenance au même peuple qu’eux et a zappé… Ça aussi, c’est d’une banalité, cette scène s’est déjà produite cent fois…

À présent, le plus abject des mortels, Goundiaïev le voleur et l’infidèle (autrement dit le patriarche Kirill), appelle les Russes à ne pas craindre la mort et à tuer les Ukrainiens sans les considérer comme des ennemis. Après cela, si quelqu’un ose vous soutenir que l’Église orthodoxe russe du patriarcat de Moscou a quoi que ce soit à voir avec la chrétienté, crachez-lui à la figure. C’est l’Église de Satan, et tous ceux qui ont franchi le seuil de ses temples et ont acheté ses cierges sont des âmes damnées.

Il ne reste plus rien de pur, rien qui n’ait été souillé dans ce pays. Tout est barbouillé de la merde de Poutine. Et quand je pense à celles et ceux qui viendront remplacer les dirigeants russes actuels, j’ai du mal à me représenter comment ils pourront nettoyer ce cloaque…

Il y a vingt-deux ans, c’était un pays pauvre, mais libre, et qui avait foi en son avenir. Un pays qu’on aimait dans le monde entier, qui ouvrait grand ses portes, auquel on s’intéressait, dans lequel on voulait investir son argent, qui tendait les bras vers l’humanité et auquel l’humanité répondait de la même manière.

Maintenant, tout est fini. Il ne reste plus rien de ce pays. Eltsine est mort. Tchernomyrdine est mort. Gaïdar est mort. Nemtsov5 est mort. « Ainsi disparut Jérusalem, la grande ville, comme effacée de la surface du monde. Les ténèbres dévoraient tout, semant la terreur parmi tout ce qui vivait, à Jérusalem et dans ses alentours6»

Aujourd’hui, pour sauver la Russie, il faut la vaincre. Et nous devons faire tout notre possible pour la vaincre. Car notre cause est juste. C’est pourquoi l’Ennemi de la Race humaine sera défait, et nous le vaincrons.

Vive l’Ukraine !

Traduit et annoté par Nastasia Dahuron

Le texte original a été publié sur la page Facebook de l’auteur, le 24 septembre 2022.

  1. Les vieux-croyants sont un ensemble de groupes qui se sont séparés de l’Église orthodoxe russe par leur refus des réformes introduites par le patriarche Nikon en 1666-1667. [Toutes les notes sont de la traductrice.] 

  2. Peuple turc de Russie, d’Ukraine et d’Asie centrale, successivement assujetti aux Bulgares de la Volga, à la Horde d’Or, au khanat tatar de Kazan et aux Russes, auxquels ils opposèrent une longue résistance. 

  3. Cette marche militaire retentit généralement dans les gares, depuis l’époque soviétique, et accompagnait les militaires qui partaient au front pendant la Première Guerre mondiale. Elle retentit également pour le retour des militaires ayant terminé leur service. 

  4. La Roublevka est le lieu de résidence privilégié des aristocrates et de la haute société russe depuis le XVIe siècle. C’est le nom officieux de la banlieue ouest de Moscou. 

  5. Tous quatre ont été des hommes politiques qui ont joué un rôle important au cours de l’ère postsoviétique, ayant chacun contribué aux transformations de la société et de l’économie russe pendant et après la chute de l’Union soviétique. 

  6. Extrait du Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, que l’on peut consulter en ligne en français 

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