© Amnesty France : Magomed Gadaev

En France, rafales d’expulsions illégales de réfugiés tchétchènes vers la Russie
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Les cas se sont multipliés, depuis l’assassinat le 16 octobre dernier de Samuel Paty par un jeune Tchétchène de France, de « refoulement » vers la Russie de Tchétchènes demandeurs d’asile. Ces derniers sont alors envoyés de Moscou en Tchétchénie, où ils sont exposés aux tortionnaires qui y sévissent, rapportent les défenseurs des droits qui suivent leurs cas. Selon ceux-ci, la France viole ainsi le droit international et toutes les jurisprudences qui interdisent de renvoyer un réfugié, quels que soient ses antécédents — droit commun ou « terrorisme » — vers un endroit où il risquerait des « traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Des expulsions semblables ont été commises, ces derniers mois, par l’Allemagne ou l’Autriche. Le dernier cas connu, celui de Magomed Gadaev, expulsé de Paris vers Moscou le 9 avril et détenu depuis en Tchétchénie, a provoqué une levée de boucliers, judiciaires et associatifs, mais sans rien changer au fait accompli.

Dans la foulée de l’assassinat de Samuel Paty, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’était rendu en Russie – de même qu’en Tunisie ou au Maroc – pour demander à Moscou de bien vouloir réadmettre ses ressortissants « radicalisés » qui se trouvent en situation irrégulière en France. Belle revanche pour Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov, son sous-dictateur tchétchène, qui accusent Paris depuis 20 ans de protéger des « terroristes ». En réalité, ceux qu’ils appellent ainsi sont, en règle générale, leurs opposants indépendantistes réfugiés en Europe. Magomed Gadaev partage ainsi le sort de la dizaine d’autres Tchétchènes expulsés de France depuis sept mois, qui sont aujourd’hui incarcérés en Tchétchénie, objets de sévices ou « disparus ». Alors que des dizaines d’autres Tchétchènes resteraient, en France, menacés du même sort, selon des représentants de leur communauté.

Qui est Gadaev ? Un Tchétchène de 37 ans qui dit avoir combattu les forces russes lors de la deuxième guerre, en 2000. Il avait aussi une autre raison d’intéresser les autorités russes et tchétchènes : Magomed Gadaev a en effet osé témoigner à charge contre des hommes de Kadyrov dans l’unique affaire pénale jamais ouverte en Russie sur des cas de torture en Tchétchénie. Gérald Darmanin n’aurait donc eu nul besoin de quémander son expulsion, qui a peut-être été télécommandée de Moscou. Gadaev était en effet inscrit sur une « liste fédérale russe des extrémistes et terroristes », communiquée par le Kremlin aux services français, comme le révèle l’arrêté fixant le pays de renvoi de Gadaev. Remis à ce dernier, cet arrêté a pu être consulté . C’est probablement sur la base de cette liste russe que le ministère de l’Intérieur français a inscrit Gadaev, « dès 2013, peu après son arrivée en France », sur sa propre liste des fichés « S » (c’est-à-dire recherchés pour « prévenir des menaces graves pour la sécurité publique ou la sûreté de l’Etat », autrement dit, le plus souvent, des personnes accusées d’islamisme). C’est la raison pour laquelle Gadaev s’est vu refuser ses demandes successives d’asile en France.

Or, de l’avis de plusieurs personnes différentes l’ayant connu, si Gadaev avait commis des actes répréhensibles, ce n’est pas celui d’être un islamiste prêt à mourir pour aller au paradis.

Sa première détention, en Tchétchénie, de 2006 à 2009, pour appartenance à un « groupe illégal armé », marque son engagement politique d’opposant à Kadyrov. Il a fini dans un sous-sol des OMON (forces spéciales de la police) où, dira-t-il, « on amenait des gens, on les torturait puis on les tuait ». Gadaev s’en est sorti par chance, profitant de la libération d’un de ses codétenus, Islam Oumarpachaev, le plaignant dans l’affaire de tortures ouverte en Russie, en faveur de qui il acceptera de témoigner.

Ses courtes détentions suivantes en Europe, à la suite de condamnations légères, sont moins glorieuses : en mars 2018 en Belgique pour violences conjugales ; ou le 29 janvier 2021, par le tribunal correctionnel de Meaux, pour violences aggravées alors qu’il se trouvait en centre de rétention, en instance d’expulsion. Enfin, les Polonais l’ont signalé comme « impliqué dans un trafic de produits dopants », selon son arrêté d’expulsion.

Pour autant, ce même arrêté insiste longuement, sans craindre la contradiction, sur son soi-disant « profond ancrage dans la mouvance islamiste radicale tchétchène ». Avec pour seules preuves d’obscurs « liens avec plusieurs individus de cette mouvance ».

Cela montre que l’islamisme reste l’étiquette la plus simple à accoler pour contourner les objections judiciaires aux dérives de la « guerre contre le terrorisme », limitant entre autres le droit d’asile. Ainsi, plusieurs décisions de justice ont soit dénoncé, soit « mis en doute la légalité » de l’expulsion de Magomed Gadaev, dont un avis de la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile) émis le 10 mars. Mais le ministère de l’Intérieur est passé outre. De même fut ignoré l’appel d’Amnesty International et d’une dizaine d’ONG de défense des droits humains, demandant au président Macron de faire revenir Gadaev en France.

Le temps paraît ainsi bien loin où un haut responsable français, tel le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine en 1999, pouvait qualifier à juste titre de « coloniales » les guerres menées par la Russie en Tchétchénie, et prôner une solution politique avec les indépendantistes. Même si aucun dirigeant européen ne l’a alors suivi, le ressenti à l’époque était que les Tchétchènes contraints de se réfugier à l’étranger étaient des combattants de la liberté qu’il fallait protéger.

Cela a vite changé : l’écrasement de la résistance tchétchène, puis la montée des actes terroristes islamistes dans le monde, (cf. le « 9/11 » de 2001) ont entraîné une acceptation par les Occidentaux de la rhétorique de Poutine, à savoir que, lui aussi, en Tchétchénie, est en guerre contre le terrorisme. Ce changement a produit en France un basculement des opinions publiques mais aussi des effets concrets, comme les échanges de renseignements entre services secrets russes et français - pratique toujours en cours — et un durcissement de la politique d’accueil des opposants tchétchènes. A l’inverse, les partisans de la nouvelle dictature pro-russe installée en Tchétchénie obtiennent facilement des visas.

Ce basculement se retrouve dans l’arrêté d’expulsion de Gadaev, qui cite, parmi les raisons justifiant celui-ci, sa détention de trois ans aux mains de Kadyrov – alors qu’auparavant, cet épisode aurait été suffisant pour lui accorder protection. De plus – naïveté ou cynisme ? – le ministère français de l’Intérieur cite au nombre des raisons d’absence de risques pour Gadaev à être renvoyé en Russie, le fait que « l’intéressé a été supprimé en 2016 de la liste fédérale russe des extrémistes et terroristes ».

Résultat, Magomed Gadaev, qui s’est tailladé le ventre avant d’être mis de force dans l’avion vers Moscou le 9 avril, a été longuement interrogé par le FSB (ex-KGB), puis kidnappé par des hommes de Kadyrov avec la complicité de la police russe et emmené en Tchétchénie. « Sur la base d’un accord que nous avons conclu », a déclaré un des interrogateurs du FSB, cité par la correspondante du journal indépendant Novaya Gazeta Elena Milachina. Elle dit ignorer s’il s’agit d’un accord entre Moscou et Grozny [On rappellera que la Tchétchénie est partie intégrante de la Fédération de Russie NDLR] et/ou entre la Russie et la France, mais, dans la foulée, elle a retourné à la France et à l’Allemagne leur médaille décernée conjointement, reçue pour son « courage dans la défense des droits humains ».

La suite est inquiétante : le 14 avril, Gadaev apparaît sur une vidéo postée sur Instagram, sortant d’un sous-sol dans la ville d’Ourous-Martan et déclarant qu’il n’a pas été torturé et n’a pas besoin de l’avocat envoyé par l’ONG russe Mémorial. Le même procédé fut déjà appliqué par les autorités de Grozny à d’autres prisonniers politiques, filmés assurant qu’ils vont bien — et dont nul n’a ensuite eu de nouvelles…

Il y a eu pire : des vêtements tâchés de sang appartenant à Ilias Sadoullaev, expulsé de France le 12 mars dernier, ont été remis récemment à sa famille, selon Chamil Albakov, porte-parole de l’Assemblée des Tchétchènes d’Europe. En revanche, de multiples interventions associatives en Allemagne ont abouti à la libération au bout d’un mois d’un autre Tchétchène, Nourmagomed Mamouïev, détenu en Tchétchénie après son expulsion de Berlin en mars dernier.

Mais en France, où la diaspora tchétchène compterait au moins 65 000 personnes, la stigmatisation de ses membres a été portée à son comble après l’assassinat du professeur Paty et toute mobilisation visant à les soutenir est difficile. Beaucoup vivent dans la crainte des surveillances et des dénonciations. Le ministre Darmanin multiplie les retraits du statut de réfugié parmi les Tchétchènes, après avoir pris position contre eux dans leurs conflits avec des bandes de dealers, à Dijon ou à Nice.

A Grozny, le protégé de Vladimir Poutine se réjouit de cette situation : Ramzan Kadyrov cherchait depuis des années les moyens de déstabiliser ses opposants à l’étranger, dont plusieurs ont été assassinés sur ses ordres. Maintenant, celui qui incitait, en tchétchène, « ceux qui se disent des hommes » à « venger le prophète » à la suite des caricatures publiées en France et des attentats contre Charlie Hebdo, se voit offrir par ce pays, sans coup férir, des opposants jusque-là hors d’atteinte.

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