Poutine-Erdoğan : une relation cyclothymique

Un regard évocateur d’Erdoğan: lequel des deux pourra rouler l’autre ? Photo : kremlin.ru

Poutine aurait-il trouvé en Erdoğan un interlocuteur aussi coriace que lui ? L’espoir de voir la Turquie sortir de l’OTAN et se joindre à l’Union eurasienne patronnée par le président Poutine, lui fait pardonner à Erdoğan des incartades qui eussent provoqué une tempête à Moscou de la part de tout autre partenaire. Moscou continue à se livrer à une pratique courante à l’époque soviétique : les relations d’Etat à Etat n’empêchent nullement une entreprise parallèle de subversion interne du partenaire. Mais l’arsenal des moyens mis en œuvre par le Kremlin ne rapproche nullement l’objectif dont rêve Moscou : l’expulsion des Occidentaux de la mer Noire.

Dans son livre L’Axe Ankara-Moscou, publié en 2004, parallèlement en turc et en russe, Alexandre Douguine, le théoricien de l’eurasisme [doctrine géopolitique selon laquelle il existe un antagonisme implacable entre les puissances maritimes marchandes et libérales — le monde anglo-saxon — et le continent dont la Russie autoritaire est le cœur, Moscou ayant la vocation de rassembler autour d’elle tous les Etats du continent], écrit: « Il est significatif que l’anti-américanisme ait uni moralement trois forces différentes, parfois antagonistes, de la société turque: les gauchistes, les nationalistes et les représentants des cercles religieux. Un éventail aussi large montre que l’eurasisme a en Turquie de grandes perspectives, dépassant largement celles d’un parti politique. » En effet, à partir du milieu des années 1990, sous l’influence de l’eurasisme russe, une doctrine eurasienne turque commence à se cristalliser et à se poser en alternative à l’orientation pro-occidentale de la Turquie. Le courant eurasien turc est partagé entre quatre mouvances: pro-russe (courant Douguine : pour une alliance entre chiites et sunnites contre les Etats-Unis), pan-turque (hostile à la Russie et à l’Occident, favorable à l’expansion turque en Asie centrale), panislamique (orienté vers l’oumma sunnite dont la Turquie doit prendre la tête) et erdoganiste (la Turquie doit ambitionner un statut de grande puissance). Le chef des eurasiens douguiniens en Turquie est Doğu Perinçek. Conformément aux directives de Douguine, Perinçek s’efforce d’impulser un mouvement faisant fusionner sur la base de l’antiaméricanisme et de l’antilibéralisme l’extrême droite et l’extrême gauche, recrutant de préférence dans les milieux militaires et policiers. Vatan (Patrie), son groupuscule pro-russe, resta longtemps marginal.

En décembre 2004, Vladimir Poutine effectue sa première visite officielle en Turquie. Alexandre Douguine fait partie de la délégation. Dans un premier temps la Russie va activement tisser les liens économiques. Comme souvent, les Russes privilégient de grands projets ambitieux à long terme (le gazoduc Blue Stream en 2003, la centrale nucléaire à Akkuyu, le Turkish Stream en 2020) qui nouent des liens de corruption entre Moscou et le pays récipiendaire, l’idée étant de créer un lobby pro-Kremlin capable de bloquer les initiatives de politique étrangère allant contre les intérêts russes. Dans les années 2000, la Turquie devient la principale destination du tourisme international russe : des millions de Russes se rendent en Turquie chaque année. Mais la méfiance du Kremlin à l’égard de la Turquie demeure. Aux yeux de Douguine, Erdoğan, hostile au régime d’Assad et favorable à l’Arabie saoudite, est alors en train de réaliser un projet américain.

C’est surtout l’entrée russe dans le conflit en Syrie le 29 septembre 2015 qui va ouvrir une période de fluctuations de grande ampleur dans les relations russo-turques. Le 24 novembre 2015 les chasseurs turcs F-16 abattent un Su-24 russe. Les médias russes se déchaînent, la Russie boycotte les tomates turques. Dans les coulisses le réseau Douguine s’affaire. Et puis coup de théâtre : dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016 un groupe de militaires turcs tente maladroitement de faire un putsch qui tourne court. Douguine est arrivé à Ankara le 14, présenté par les médias turcs comme l’envoyé spécial du président Poutine chargé d’œuvrer à la réconciliation russo-turque. Douguine répand la thèse d’un « complot des forces occidentales pour brouiller et affaiblir les deux puissances régionales », thèse avidement relayée ensuite par les médias turcs. Invité par le parlement turc à prendre la parole devant la commission d’enquête sur le putsch, il en profite pour expliquer aux députés turcs que c’est parce que la Turquie est membre de l’OTAN que les Etats-Unis ont pu la truffer d’agents camouflés en « gülenistes » [le mouvement de Fethullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis, préconise un islam réconcilié avec la modernité] et que c’est la CIA qui voulait se débarrasser d’Erdoğan à cause de sa politique indépendante. Il vante le « partenariat stratégique » offert à la Turquie par le président Poutine. L’Occident a trahi la Turquie, celle-ci doit donc quitter l’OTAN et œuvrer pour que l’Alliance soit chassée de la mer Noire. Les purges qui vont avoir lieu après le putsch, l’élimination systématique des « gülenistes » des postes dans l’appareil d’Etat vont permettre aux eurasiens pro-russes de Vatan d’infiltrer les milieux gouvernementaux turcs, en particulier l’armée et les services de renseignement (le groupe de Perinçek a d’ailleurs été très actif dans la purge des « gülenistes » en 2016-17 qu’il présentait comme le démantèlement de l’Etat parallèle pro-occidental existant en Turquie). Désormais Moscou croit avoir les moyens d’influencer la politique turque de l’intérieur.

En août 2016, la Russie autorise la Turquie à intervenir en Syrie, escomptant que l’offensive turque contre les Kurdes attisera les tensions entre la Turquie et les Etats-Unis et éloignera les Kurdes de Washington. L’assassinat de l’ambassadeur russe Andreï Karlov à Ankara en décembre 2016 va de nouveau mettre à rude épreuve les relations russo-turques. Cependant, le désir d’éliminer les Occidentaux des affaires du Proche-Orient rapproche une fois de plus Poutine et Erdoğan. A partir de fin 2016, la Russie et la Turquie coordonnent leurs opérations militaires en Syrie. La création le 4 mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran du format Astana pour un règlement syrien marginalisant les Occidentaux atteste une fois de plus la convergence de vues entre Ankara et Moscou sur ce point. En janvier 2018, Moscou donne à sa partenaire le feu vert pour l’opération « Rameau d’olivier » qui vise les Kurdes à Afrin (janvier-fin mars). Les motivations du Kremlin sont toujours les mêmes : dresser la Turquie contre les Occidentaux, arracher la Turquie à l’OTAN, montrer par l’exemple des Kurdes abandonnés à leur sort que les Etats-Unis lâchent leurs alliés. Or, à la mi-décembre 2019, les forces d’Assad reprennent leur offensive contre Idlib avec l’appui russe malgré les accords conclus précédemment entre Ankara et Moscou qui devaient en faire une « zone de désescalade ». Car la Russie s’ancre dans sa conviction que la Turquie fait systématiquement fi de ses engagements : après l’accord conclu avec la président russe, Erdoğan a renforcé la présence militaire turque à Idlib, empêché l’armée syrienne d’approcher les positions des forces turques et augmenté l’assistance militaire à tous les groupes paramilitaires protégés par la Turquie dans la région. En février, plusieurs dizaines de soldats turcs périssent dans les bombardements russes. A cela s’est ajoutée une nouvelle pomme de discorde, la guerre civile en Libye, où la Russie soutient le maréchal Haftar, alors que la Turquie s’engage derrière le gouvernement de Tripoli avec lequel elle a signé un accord le 27 novembre 2019.

Erdoğan contre-attaque à un point sensible : le 3 février 2020, il se rend à Kiev où il rappelle que la Turquie n’a jamais reconnu l’annexion de la Crimée. Il convient avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky de renforcer la coopération, en particulier dans le domaine militaro-technique.

Au moment de la guerre du Karabakh (27 septembre – 10 novembre 2020), quand l’offensive azerbaïdjanaise, puissamment épaulée par les Turcs, remporte des succès auxquels la Russie ne s’attendait pas, c’est au Kremlin de montrer sa mauvaise humeur : il lance deux puissantes attaques aériennes contre des groupes d’opposition armés proches de la Turquie à Idlib, qui font 78 morts et 90 blessés. Erdoğan renvoie l’ascenseur en invitant le président Zelensky le 10 avril 2021, alors que les tensions entre la Russie et l’Ukraine sont extrêmes, la Russie amassant ses troupes à la frontière de l’Ukraine. Il se dit favorable à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et lui promet une aide militaire. A Moscou l’indignation est à son comble : « N’est-il pas temps de dire franchement que le régime d’Ankara est un ennemi de la Russie ? », titre un journal russe.

La brouille est-elle durable ? Moscou n’en finit pas de s’accrocher à ses illusions, l’espérance triomphant de l’amère expérience.

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