L’irrésistible attrait de l’autoritarisme
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« Quand les conditions sont réunies, toute société peut se retourner contre la démocratie. » La séduction de l’autoritarisme semble aujourd’hui irrésistible. Anne Applebaum décrit les mécanismes du crépuscule de la démocratie, de Washington à Varsovie. Son récit est glaçant, mais formidablement éclairant. Les « mouvements polarisants » d’aujourd’hui rappellent l’ère des mobilisations totalitaires il y a un siècle. Et, comme hier, il faut comprendre les périls pour les vaincre.

Un vent mauvais souffle sur la démocratie : extrémisation du débat public, succès des partis populistes, et plus largement d’entrepreneurs de colère de toutes sortes, des islamistes aux anti-vax, perméabilité de larges secteurs de la population aux idées complotistes, mouvements identitaires violents de gauche et de droite, émergence de régimes paradoxaux, combinant la démocratie avec des traits autoritaires (Hongrie, Pologne, mais aussi Amérique de Trump). La colère, le ressentiment et la peur envahissent les comportements politiques, les mensonges en cascade de la campagne pour le Brexit ou de la présidence Trump circulent trop vite pour être contrés. L’indifférence aux conséquences (Boris Johnson) et à la vérité (Trump) sont payantes.

Ces phénomènes hétérogènes forment une nébuleuse difficile à saisir dans un diagnostic d’ensemble : qu’est-ce qui est grave, qu’est-ce qui est anecdotique ? Après tout, les émotions et l’irrationnel ont toujours joué un rôle dans la vie publique. Ce brouillard ajoute d’ailleurs à l’inquiétude des amis de la liberté. La séduction de l’autoritarisme semble aujourd’hui irrésistible. Anne Applebaum en décrit les mécanismes, de Washington à Varsovie. Son récit est glaçant, mais formidablement éclairant. Aux États-Unis, en Pologne, en Angleterre, en Hongrie, elle raconte comment des relations, souvent des amis proches, qui étaient auparavant des conservateurs libéraux comme elle, ont basculé brutalement dans l’autoritarisme et, du jour au lendemain, lui ont tourné le dos. Le tour de force de son livre est de tirer de ces expériences personnelles une explication d’ensemble du « crépuscule de la démocratie » (le titre original du livre, Twilight of Democracy). Comment le parti de Reagan et de John McCain est-il devenu celui de Trump, comment des conservateurs sceptiques se sont-ils mués en populistes fanatiques à l’occasion de la campagne sur le Brexit, comment la Pologne de Solidarność a-t-elle basculé dans le complotisme bigot du PiS ?

Tout d’abord, l’état des lieux : la sphère publique change de nature quand la confrontation des idées et des programmes est fragmentée faute d’un terrain central. « Même dans les démocraties les plus turbulentes, le champ de bataille était relativement bien défini […] le plus clair du temps, il n’y avait qu’un seul et unique débat national. […] Par-dessus tout, les anciens titres de la presse écrite et audiovisuelle créaient la possibilité d’une seule conversation nationale. » Ce monde a disparu. Au-delà des fake news et de la désinformation, les algorithmes des réseaux sociaux modifient la perception de la réalité. « Parce qu’ils sont destinés à vous faire rester en ligne, les algorithmes favorisent aussi les émotions, notamment la colère et la peur. […] La colère devient une habitude. […] Du monde en ligne, la polarisation a investi la réalité. » L’éclatement du centre gauche et du centre droit n’est pas propre à la France, on le retrouve à partis constants aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne. La politique démocratique normale, celle des intérêts et des programmes, celle où les gouvernants rendent des comptes d’une façon ou d’une autre, est submergée par une politique existentielle, qui méprise les problèmes gestionnaires et s’adresse à une angoisse existentielle chez les électeurs. Rafael Bardaji, longtemps le conseiller de José Maria Aznar, en a eu assez du « centrisme » de la démocratie libérale et de la solidarité atlantique. Il est devenu l’un des inspirateurs du parti nationaliste Vox, à peu près au moment où Trump se lançait dans la course présidentielle. Dans le cas espagnol, la politique existentielle vise à séduire les gens excédés par le débat sur l’indépendance de la Catalogne. Mais son principe est universel. Selon Bardaji, « nous entrons dans une période où la politique devient autre chose, la politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens, nous ne voulons pas être tués, nous voulons survivre. De nos jours, je crois, la politique est un jeu où le gagnant rafle tout. »

Ce jeu est une spirale sans fin. Les mouvements polarisants attirent ceux qui sont excédés et effrayés par la polarisation autour de débats tapageurs, que ce soit sur le séparatisme catalan, la PMA pour tous, l’immigration, ou la laïcité, etc. Ils leur offrent une réponse, en déplaçant la politique sur le terrain de la survie d’une identité traditionnelle. Ainsi, la peur du chaos engendre le chaos et accrédite l’autoritarisme. La politique existentielle constitue un genre nouveau de conservatisme, qu’Anne Applebaum appelle « nostalgie restauratrice ». C’est pourquoi la droite a l’avantage sur le marché de l’identité, bien que la gauche ait aussi sa part, avec l’intensification de colères identitaires au nom des « dominés » (décolonialisme, néo-féminisme).

La nostalgie restauratrice est dangereuse parce qu’elle exprime des colères et des peurs qu’elle flatte au lieu de répondre aux problèmes qu’elles soulèvent, parce qu’elle est prête à faire des choix sans se soucier de leurs conséquences, comme ce conservateur anglais, jadis plume de Mme Thatcher, aujourd’hui thuriféraire d’Orban, qui prend d’un cœur léger l’éventuelle sécession de l’Ecosse en cas de Brexit. La puissance de l’appel existentiel a produit la convergence de « la nostalgie élégiaque et burkéenne » de Roger Scruton [philosophe conservateur et esprit distingué, disparu en 2020, ayant notamment participé à la création d’universités clandestines dans les pays communistes] avec le nationalisme agressif et vulgaire de Nigel Farage, nullement gêné par la contribution du Kremlin à la campagne de désinformation sur le Brexit. Pour les nostalgiques restaurateurs, comme d’ailleurs pour une partie des dirigeants travaillistes, « le risque de chaos constitutionnel et politique n’était pas qu’un regrettable dommage collatéral mais faisait partie de l’attrait du Brexit ».

Comment expliquer la floraison de ces conservateurs de type nouveau, entrepreneurs de colère sans scrupule ? En Grande-Bretagne, ils ont « la conviction que quelque chose d’essentiel à l’Angleterre avait trépassé ». L’enjeu du Brexit n’était rien moins que la survie de l’Angleterre comme nation, moyennant des changements aussi radicaux que vagues. « Si le Brexit portait cette révolution, tout ce qui y menait était acceptable » : mensonges, piratage de données, calomnie. C’est le point où le livre d’AP est le plus original. Le moteur de la brutalité des politiques existentielles, c’est le désarroi, le pessimisme de la décadence. Le basculement d’une partie de la droite du conservatisme vers une forme de nihilisme est le point commun entre le ressentiment mesquin du PiS contre ceux qui ont été les gagnants de la libéralisation de la Pologne après avoir été les héros de la lutte contre le communisme, et le virage trumpiste du Parti républicain, devenu prisonnier du Grand mensonge sur la fraude électorale.

Au-delà des péripéties propres à chaque pays, c’est un changement culturel profond qui travaille les sociétés occidentales. Sous les fanfaronnades de Trump se cache un pessimisme apocalyptique, qui trouve hélas un écho dans la population. À propos d’une amie d’autrefois, AP évoque « ce sombre pessimisme, avec ses échos des mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite les plus alarmistes de l’histoire politique américaine ». Alors qu’un Ronald Reagan exprimait l’optimisme exubérant de la Destinée manifeste, le Parti républicain se vit aujourd’hui comme minorité blanche assiégée. Un conservateur est désormais une personne qui ne croit plus à rien. Le désespoir culturel fait que tous les moyens sont bons pour enrayer la catastrophe, que la différence entre liberté et autoritarisme n’a plus d’importance.

Jadis, l’argument de l’équivalence morale entre les régimes, qu’ils soient démocratiques ou autoritaires, était utilisé à l’Ouest par la propagande soviétique. « La victoire de Trump en 2016 fut exactement la victoire de cette forme d’équivalence morale. » Paradoxalement, le triomphe apparent de la démocratie libérale, avec la fin de l’URSS, aura eu le même effet que le ressentiment contre la modernité au début du siècle dernier, qui va précipiter la Grande guerre et les révolutions totalitaires. Anne Applebaum cite en épigraphe le grand livre de Fritz Stern The Politics of Cultural Despair, 1961 [traduit en 1990 (Armand Colin) sous le titre Politique et désespoir, hélas épuisé] sur les ressentiments contre la modernité dans l’Allemagne pré-hitlérienne. Stern écrit : « Nous devons accepter que cette espèce de rébellion contre la modernité est latente dans la société occidentale et que son programme confus et utopique, sa rhétorique irrationnelle et apolitique incarnent des aspirations tout aussi authentiques […] que les aspirations d’autres mouvements réformateurs qui nous sont plus familiers. »

Pour l’auteur, nous sommes à nouveau dans une période de montée de rébellion contre la modernité. Cette thèse explique les traits totalitaires des mouvements polarisants d’aujourd’hui — diabolisation de l’ennemi désigné, maximalisme des revendications, dénonciation des modérés —, mais aussi ce qui les distingue des totalitarismes proprement dit, à savoir l’absence d’idéologie. Le Grand mensonge communiste ou fasciste exigeait une rééducation violente des masses pour remplacer la réalité par l’idéologie, la « logique de l’idée » selon Hannah Arendt. Les totalitarismes du XXe siècle étaient pris dans une surenchère révolutionnaire permanente. Nous découvrons aujourd’hui une forme mineure de Grand mensonge, qui ne débouche pas sur la violence idéologique, mais détruit doucement les conditions de la démocratie libérale, à coup de petits mensonges et de mensonges de taille moyenne. [Anne Applebaum emprunte cette terminologie à Timothy Snyder. « Medium-Size Lie » est traduit par « demi-mensonge », contresens qui obscurcit la lecture. Ce n’est hélas pas la seule erreur d’une traduction sans doute hâtive et que l’éditeur n’a pas relue.] Sans idéologie, le mensonge de Trump ou des Brexiters finit néanmoins par ressembler au mensonge totalitaire soviétique.

La Russie n’est pas le sujet du livre, mais il éclaire indirectement la nature du régime de Poutine et le secret de son prestige auprès des nostalgiques restaurateurs, bien que nombre d’entre eux aient été des anticommunistes lucides. Poutine incarne le complexe du déclin combiné à une politique de force. Son nationalisme impérial séduit d’autant plus qu’il participe du désespoir culturel. La Russie de Poutine serait-elle le chaînon manquant entre le totalitarisme soviétique et les démocraties saisies par la tentation autoritaire ?

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