Staline et Ribbentrop au Kremlin le 23 août 1939 / Bundesarchiv

Pourquoi Staline refusait-il de croire à une attaque allemande ?
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Dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, l’Allemagne hitlérienne attaque l’URSS. Malgré les avertissements fusant de toutes parts, Staline ne croyait pas à cette éventualité. D’où lui venait une telle certitude ? Staline avait très tôt compris qu’Hitler allait torpiller l’ordre européen, et il ne demandait pas mieux que de s’associer provisoirement à cette œuvre de destruction, en attendant de la poursuivre pour son propre compte. Staline était persuadé, dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, qu’une nouvelle guerre européenne fera triompher le communisme dans toute l’Europe. L’entente avec l’Allemagne était une affaire personnelle pour lui.

Staline n’a pas donné la préférence aux Allemands in extremis. Il comprend très tôt qu’Hitler c’est la guerre. Le 26 janvier 1934, il déclare lors du XVIIe Congrès: « Les choses s’orientent vers une nouvelle guerre impérialiste… Elle déclenchera à coup sûr la révolution et mettra en péril l’existence même du capitalisme dans une série de pays ». Il se souvient que les bolcheviks ont profité de la première guerre mondiale pour s’emparer du pouvoir en Russie, et il est persuadé qu’une nouvelle guerre européenne fera triompher le communisme dans toute l’Europe.

Dès la fin avril 1933, il fait savoir à Hitler que l’URSS souhaite préserver et renforcer les rapports d’amitié bilatéraux entre l’Allemagne et l’URSS. En novembre 1933 Litvinov, le commissaire du peuple aux Affaires étrangères, rencontre sur ordre de Staline von Neurath, le ministre des Affaires étrangères du Reich, et lui fait comprendre que pour l’URSS les relations avec l’Allemagne passent avant les relations avec la France ou la Pologne. Le 5 mai 1935, désireux de faire comprendre à Berlin que le rapprochement franco-soviétique n’était qu’un pis-aller à ses yeux, Staline ordonna à Kandelaki, son émissaire personnel à Berlin, de transmettre à ses interlocuteurs allemands le message suivant : « …Nous avons essayé de recevoir des garanties du gouvernement allemand, mais nous n’y avons pas réussi. C’est pourquoi nous avons signé le pacte franco-soviétique d’assistance mutuelle […] Ce pacte ne doit pas empêcher l’établissement de relations plus sereines et plus correctes avec l’Allemagne, au contraire il doit les favoriser » [L. Bezymenski, Guitler i Stalin pered skhvatkoï, Moskva 2000, p. 97-8].

En juillet 1935, nouvel appel du pied : Staline signifie à Berlin son désir de parvenir à un rapprochement (entretiens Schacht-Kandelaki) au moment du VIIe Congrès du Komintern, alors que l’URSS s’engageait à grand fracas dans « l’antifascisme ». Contre l’avis de tous ses diplomates, qui estimaient que l’Allemagne s’était définitivement engagée dans une politique antisoviétique, Staline persévérait, s’imaginant que son intervention personnelle, l’envoi d’un émissaire géorgien proche de lui, pourrait débloquer les choses avec Hitler.

Staline préfère l’alliance allemande, d’abord parce qu’il hait l’Angleterre ; puis il y a des raisons de politique intérieure : l’entente avec les démocraties l’aurait obligé à relâcher sa dictature, même formellement. Avec Hitler et les siens, « il se sentait comme au milieu de camarades de parti », pour reprendre l’expression de Ribbentrop enchanté après son banquet au Kremlin en août 1939 (pour la même raison, certains membres du Politburo, notamment les allogènes Beria, Mikoïan, Kaganovitch, penchent secrètement pour le rapprochement avec les démocraties qui forcerait Staline à s’autolimiter, rendant improbable une récidive de la grande terreur).

Staline et Molotov sont sensibles à une affinité idéologique avec le Reich. Molotov n’a-t-il pas confié à Rudolf Hess, le 13 novembre 1940 : « L’Allemagne et l’URSS se ressemblent sur bien des points car toutes deux ont un parti et un État de type nouveau » ? Le pacte germano-soviétique, conclu dans le plus grand secret (même pour les membres du Politburo), est perçu par Staline comme un immense triomphe personnel. L’URSS accède au statut de grande puissance que lui refusaient les démocraties occidentales. Elle arrache des concessions majeures à l’Allemagne pour prix d’une neutralité tout bénéfice pour elle. Les propos et les actes des dirigeants soviétiques montrent qu’il ne s’agit pas pour eux d’un arrangement temporaire mais d’un tournant sérieux qui doit se refléter dans la politique du mouvement communiste.

Le 7 septembre 1939, Staline explique à Dimitrov, le chef du Komintern, comment justifier la volte-face imposée aux communistes obligés désormais de dénoncer « les fauteurs de guerre anglo-français » au lieu de mettre en avant « le front antifasciste »: « La distinction entre États fascistes et États démocratiques n’a plus de sens… La guerre met aux prises deux groupes de pays capitalistes pour le partage du monde […]. Nous ne sommes pas contre cette guerre : qu’ils s’étripent mutuellement et s’affaiblissent l’un l’autre ! Il est bon que, par les mains de l’Allemagne, la position des pays capitalistes les plus riches (surtout de l’Angleterre) soit ébranlée. Hitler, sans le vouloir et sans le savoir, est en train de subvertir et de détruire le système capitaliste… Nous pouvons manœuvrer, attiser la guerre entre eux, pour qu’ils s’entre-déchirent mieux. […] »

Staline va encore plus loin quand il confie à Ribbentrop, le 27 septembre 1939 : « Monsieur le ministre des Affaires étrangères a indiqué […] que l’Allemagne ne comprenait pas la coopération comme une aide militaire et n’avait pas l’intention d’entraîner l’Union soviétique dans la guerre. […] Il est clair que l’Allemagne n’a pas besoin d’aide à l’heure actuelle et qu’elle n’en aura pas besoin à l’avenir. Mais si contrairement à nos attentes, l’Allemagne se retrouvait en situation difficile, elle peut être certaine que le peuple soviétique lui viendra en aide et ne tolérera pas qu’elle soit écrasée. L’Union soviétique a intérêt à une Allemagne forte et elle ne permettra pas que l’Allemagne soit jetée à terre » [L. Bezymenski « Vizit V. M. Molotova v Berlin v noïabre 1940 g. v svete novykh dokumentov », Novaïa i noveïchaïa istoriïa, n° 6,1995, p. 128].

N’oublions pas l’immortel discours de Molotov du 31 octobre 1939 devant le Soviet Suprême : les fauteurs de guerre français et britanniques « ont déclaré à l’Allemagne une sorte de guerre “idéologique”, qui fait penser aux guerres de religion, d’époques depuis longtemps révolues. Quoi qu’il en soit, c’est sous la bannière “idéologique” qu’a commencé […] la guerre. On peut, soit accepter, soit rejeter l’idéologie nationale-socialiste comme tout autre système idéologique; c’est une question d’opinion politique. Mais chacun devrait reconnaître qu’une idéologie ne peut se détruire par la force, ni être éliminée par la guerre. De ce fait, il est non seulement dénué de sens, mais même criminel de mener une telle guerre dans le but de “détruire l’hitlérisme”, camouflé sous le prétexte de défense de la “démocratie” […] Nos relations avec l’Allemagne se sont améliorées de façon fondamentale» parce qu’elles « reposent sur la base solide d’intérêts communs ». Une remarque faite au ministre des Affaires étrangères de Turquie, Saraçoğlu, le 1er octobre 1939, montre que Staline avait calmement envisagé l’éventualité d’une guerre avec la France et l’Angleterre au moment où il attaque la Pologne : « Nous avons partagé la Pologne avec l’Allemagne, et la France et l’Angleterre ne nous ont pas déclaré la guerre. Mais cela peut se produire. Nous n’avons pas de pacte d’assistance mutuelle avec les Allemands, mais si les Français et les Anglais nous déclarent la guerre, nous devrons combattre aux côtés des Allemands… » [Dokoumenty vnechneï politiki. 1939, Moskva, Mejdounarodnyïe otnocheniïa, 1992. T.XXII, vol. 2, p. 149].

Le 7 août 1940 Molotov déclare crûment à l’ambassadeur britannique Cripps que « la politique de neutralité du gouvernement soviétique n’est pas la même envers l’Angleterre et envers l’Allemagne. L’URSS attache une grande importance au pacte de non-agression avec l’Allemagne… » [A. N. Jakovlev, 1941 god, Moscou, 1998, t.1, p. 163.].

Dans tous les domaines, Staline s’efforça de se rendre utile à Hitler, de montrer sa bonne volonté et la solidité de son engagement à ses côtés. L’URSS devint un réservoir de matières premières pour l’Allemagne soumise au blocus occidental. La base de Mourmansk fut mise à la disposition des Allemands, les Soviétiques se chargeant même de fournir des vêtements chauds aux marins allemands! Lorsque Molotov se rend à Berlin du 12 au 14 novembre 1940, Staline l’a chargé de « préparer une première esquisse de la sphère d’intérêts de l’URSS en Europe, au Proche-Orient et en Asie moyenne, en sondant la possibilité d’une entente à ce propos avec l’Allemagne, puis avec l’Italie » [L.A. Bezymenski op.cit., p. 121-143 ; Ia. Sipols « Echtche raz o diplomatitcheskoï doueli v Berline v noïabre 1940 g», Novaïa i noveïchaïa istoriïa, n° 3, 1996, p. 145 et suiv.].

Le dictateur espère surtout un partage  des Balkans avec l’Allemagne : à cette condition il envisage de s’associer au pacte tripartite entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Il attribue l’échec de ce beau projet à l’attitude rigide de Molotov et par la suite multipliera les appels de pied à Hitler, laissant entendre qu’il est prêt à marchander en personne. Jusqu’au 22 juin 1941, il restera prisonnier de ce rêve, craignant seulement qu’un lobby pro-anglais à Berlin n’incite Hitler à changer d’alliance. Ceci explique son comportement extraordinaire au printemps 1941, son refus opiniâtre de reconnaître la menace allemande, en dépit des avertissements qui affluaient de toutes parts. Le soir du 21 juin, Staline ne croyait toujours pas à la guerre, alors que les autres membres du Politburo le pressaient de prendre des mesures. Même dans les premiers moments après l’attaque allemande, le 22 juin à 3h15 du matin, Staline continua à croire qu’il s’agissait d’une provocation des généraux allemands. Il donna l’ordre aux troupes de repousser l’offensive, mais sans franchir la frontière. La mobilisation totale ne sera déclarée que douze heures après l’attaque allemande.

Staline avait misé sur sa relation avec Hitler et il avait perdu. Le 28 juin, il se retira à sa datcha et lorsqu’une délégation du Politburo vint lui demander de prendre la tête du cabinet de guerre, il crut d’abord que ses collègues allaient l’arrêter. Le mythe de son infaillibilité avait vécu. Au sein de son cercle intime les germes de la déstalinisation venaient d’être plantés.

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