Monument de Poutine en empereur romain inauguré en 2015 par une association de cosaques dans une banlieue de Saint-Petersbourg // fontanka.ru

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Dans une interview au Financial Times le 20 juin dernier, Vladislav Sourkov, l’architecte du régime de Poutine, compare le président russe à Octavien qui mit fin à la guerre civile à Rome et instaura le principat tout en restaurant le Sénat et en conservant les apparences de la République d’autrefois. Comme Octavien (le futur Auguste), Poutine aurait mis en place une monarchie déguisée en « démocratie ».

L’implication de cette comparaison est que l’État poutinien, comme l’Empire romain, survivra à son créateur et durera des siècles (thèse de « l’État long » développée précédemment par Sourkov). Cette analogie, flatteuse pour Poutine mais insultante pour Auguste, ne résiste pas à l’examen des faits. D’abord la période Eltsine ne ressemble en rien aux affreuses guerres civiles qui marquent l’agonie de la République à Rome (88 à 30 av. J.-C.). Et s’il est vrai qu’Octavien, comme Poutine, employa des méthodes de voyou pour se hisser au pouvoir, une fois devenu maître de l’empire, il chercha à se conformer à l’idéal de l’optimus princeps enseigné par les stoïciens dont il a été l’élève. Dans la conception stoïcienne, la cité dont les lois sont conformes à la droite raison, en harmonie avec la nature, aura une vocation universelle. Le princeps doit posséder des vertus proches de celles du sage, intelligence, prudence, courage, justice, maîtrise de soi, et exercer un « magistère de raison » (Pierre Grimal, Cicéron, PUF, 1984). Auguste « ne fit jamais la guerre à aucune nation sans raison légitime et sans nécessité, car il était loin de vouloir à tout prix étendre l’empire pour accroître sa gloire militaire […] Ainsi la renommée de sa vertu et de sa modération engagea-t-elle même les Indiens et les Scythes à lui envoyer spontanément des ambassadeurs pour solliciter son amitié et celle du peuple romain », écrit Suétone, pourtant connu pour sa plume féroce : « Il recherchait le bien public plutôt que la popularité […] On a de sa clémence et de sa simplicité digne d’un citoyen une foule de preuves frappantes […] En règle générale, pour sortir d’une ville ou d’un bourg, ou faire son entrée quelque part, il attendait le soir ou la nuit, afin que personne ne se dérangeât pour le saluer […] Quant à ses amis, il voulut que malgré leur rang et leur puissance dans l’État, ils fussent, comme tout le monde, soumis au droit commun et aux lois criminelles. » Il vécut « dans la maison modeste d’Hortensius, qui ne se distinguait ni par son ampleur ni par son luxe, et dans les appartements ne se voyait ni marbre ni précieuse mosaïque […] Il détestait les maisons de campagne immenses et luxueuses […] Son matériel domestique et son mobilier étaient des plus simples. » Ceux qui ont vu le film d’Alexeï Navalny, Un palais pour Poutine, sentiront la différence. Auguste sut s’entourer de gens de valeur, et Sourkov aura beau faire, Prilepine [écrivain ultranationaliste, NDLR] ne sera jamais Virgile, Prigojine [homme d’affaires, lié au groupe de mercenaires Wagner et à l’Internet Research Agency, une officine de propagande russe, NDLR] ne ressemble en rien au talentueux Mécène, ni Choïgou [ministre de la Défense, NDLR] à l’urbaniste inspiré que fut Agrippa. Avant de mourir, Auguste recommanda à son successeur Tibère de ne pas chercher à étendre les frontières de l’empire.

Prenons maintenant l’article de Vladimir Poutine publié dans Die Zeit. Poutine évoque évidemment la Seconde Guerre mondiale et l’exploit de l’Armée rouge. « Le soldat soviétique est venu en terre d’Allemagne non pour se venger des Allemands, mais avec la noble et grande mission d’un libérateur. » Dans son souci de culpabiliser les Allemands, Poutine oublie de mentionner les viols de masse dans la zone d’Allemagne occupée par les Soviétiques ; selon l’historien Antony Beevor, 1,4 millions de femmes ont été violées en Prusse-Orientale, en Poméranie, en Silésie. Parfois le meurtre suivait le viol. Mentionnons aussi les pillages par wagons entiers des régions « libérées ». La suite de l’opus de Poutine comporte des omissions et des falsifications encore plus criantes : « Les peuples d’Europe ont su surmonter l’aliénation et restaurer la confiance et le respect mutuels, se sont engagés dans une voie d’intégration afin de tirer un trait définitif sur les tragédies européennes de la première moitié du siècle dernier. Et je tiens surtout à souligner que la réconciliation historique de notre peuple et des Allemands qui vivaient à l’est et à l’ouest de l’Allemagne unie moderne a joué un rôle colossal dans la formation d’une telle Europe. » Poutine oublie de dire que l’intégration et la réconciliation européennes ont été l’œuvre des États-Unis, la création de l’OTAN ayant rassuré la France et permis la mise en place des premiers mécanismes de la coopération franco-allemande. L’URSS stalinienne a tout fait pour torpiller ces évolutions… au nom de la « souveraineté » des États européens prétendument menacée par le plan Marshall. Contrairement à ce qu’affirme Poutine, l’Ostpolitik n’a été pour rien dans l’intégration européenne. « Nous espérions que la fin de la guerre froide serait une victoire commune pour l’Europe. Il semblait qu’un peu plus, et le rêve de Charles de Gaulle d’un continent unique, pas même géographique “de l’Atlantique à l’Oural”, mais culturel, civilisationnel — de Lisbonne à Vladivostok —, deviendrait une réalité. C’est dans cette logique — dans la logique de la construction d’une Grande Europe unie par des valeurs et des intérêts communs — que la Russie s’est efforcée de développer ses relations avec les Européens. L’Union européenne et nous-mêmes avons beaucoup fait sur cette voie. » Poutine oublie que l’Europe voulue par Charles de Gaulle était une Europe des nations. Il occulte que lui-même et ses propagandistes, quand ils ne s’adressent pas aux jobards occidentaux, ne cessent de proclamer que la Russie constitue une civilisation à part, bien éloignée des dévoiements de l’Europe. « Mais une approche différente a prévalu. Elle reposait sur l’expansion de l’Alliance de l’Atlantique Nord, qui était elle-même un vestige de la guerre froide. C’est le mouvement du bloc vers l’est, […] qui est devenu la principale raison de la croissance rapide de la méfiance mutuelle en Europe. » Poutine passe sous silence que l’expansion de l’OTAN vers l’Est a été réalisée à la demande des pays d’Europe centrale et orientale effrayés par la montée d’un nationalisme outrancier en Russie (pensons au succès du parti de Jirinovski aux élections de l’automne 1993), par l’incapacité croissante du gouvernement d’Eltsine de résister à ces pressions révisionnistes de plus en plus stridentes, par la guerre de Tchétchénie. La méfiance est d’abord causée par le comportement russe, auquel les Occidentaux n’ont répondu qu’à contrecœur et en retard. « De plus, de nombreux pays étaient confrontés à un choix artificiel, en réalité un ultimatum : être soit avec l’Occident collectif, soit avec la Russie. Les conséquences d’une politique aussi agressive peuvent être vues dans l’exemple de la tragédie ukrainienne de 2014. » Ici Poutine attribue aux autres ce qu’il a fait lui-même : c’est bien lui qui a mis le président Ianoukovitch au pied du mur, lui enjoignant de renoncer à signer le pacte d’association avec l’UE, forçant l’Ukraine à adhérer à l’Union eurasienne, et déclenchant de la sorte le soulèvement des Ukrainiens. « L’Europe a activement soutenu le coup d’État armé anticonstitutionnel en Ukraine. Pourquoi aviez-vous besoin de faire cela ? […] Pourquoi les États-Unis ont-ils organisé un coup d’État, et pourquoi les pays d’Europe ont-ils manqué de volonté au point de le soutenir, provoquant une scission en Ukraine même et la sécession de la Crimée ? » Dans ces phrases se révèle le cœur de la vision poutinienne, qui ne laisse aucune place à la liberté : les petits États n’ont pas de volonté propre ; ils sont les jouets de ceux qui tirent les ficelles : ni les Ukrainiens ni les Européens n’ont agi de leur propre chef ; ils sont manipulés par les États-Unis. Le complotisme du Kremlin, la guerre faite aux historiens, découlent directement de cette négation de la liberté. Et quand le président Poutine affirme que « nous ressentons notre lien culturel et historique indestructible avec l’Europe », il profère son plus grand mensonge.

Enfin, une notice à propos d’une interview récente de Zakhar Prilepine, le coprésident du parti nouvellement créé, Russie juste — les Patriotes — Pour la vérité, qui combine certaines revendications sociales avec un impérialisme débridé. Il y explique pourquoi il défend bec et ongle l’héritage du soviétisme : « Staline, Dzerjinski [créateur de la police secrète soviétique, NDLR], la littérature soviétique, Frounzé [commandant bolchevik, NDLR], les maréchaux soviétiques, les cosmonautes — tout cela forme un ensemble cohérent. Ce monde est extrêmement important pour moi du fait que les pays de l’ancien bloc de Varsovie, les puissances occidentales, les anciennes républiques soviétiques, l’Ukraine et les États baltes — tous ont versé dans un antisoviétisme total, ce qui détruit nos positions géopolitiques et surtout culturelles. Si nous tolérons un antisoviétisme flagrant et nuisible dans les territoires voisins, nous perdons nos positions politiques, et par conséquent nos positions culturelles et économiques. Si nous renonçons à l’héritage soviétique, cela signifie que nous n’avons aucun droit sur l’Ukraine voisine, ce qui veut dire que nous ne sommes pas les héritiers du projet politique soviétique. […] S’il ne tenait qu’à moi, j’aurais érigé partout des monuments à Staline. » Ce texte révélateur explique l’engouement des idéologues russes contemporains, et du président Poutine lui-même, pour la période soviétique : seule la fidélité à un soviétisme édulcoré leur permet de justifier leur volonté de reconstituer l’URSS. Ni la quête de la vérité ni le jugement des crimes commis dans le passé ne les intéressent. Seules comptent la volonté de domination et l’instrumentalisation de mythes historiques à ces fins.

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