Alexeï Navalny, journal de prison (suite)
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C’est toujours par le biais d’Instagram qu’Alexeï Navalny, avec l’aide de ses défenseurs, nous livre des témoignages de première main sur sa situation dans la colonie pénitentiaire n° 2. Avec l’humour à toute épreuve qui le caractérise, il aborde ici la question des fouilles à corps filmées et de l’absurdité, attentatoire à la dignité humaine, de leur systématisme.

9 juillet

Parlons de la photographie de nu. Du « nu », autrement dit.

Et là, bien sûr, levant les yeux au ciel, vous dites : « Navalny, mais qu’est-ce que tu vas chercher ? De quel nu tu veux parler ? Tu te déplaces en rang et dans ton univers, l’événement le plus important de la semaine, c’est d’obtenir un œuf dur au petit déjeuner du vendredi. Le nu et toi êtes aux antipodes. »

Ha, ha, ha ! Là-dessus, je lève les yeux au ciel à mon tour, deux fois de suite, et je réponds : « Mes chers petits, croyez-moi, des photos de nu, des vidéos de nu et des nus j’en ai actuellement plus que tous les plus débauchés des TikTokers de votre ville réunis. »

Le fait est que le système carcéral russe adore nous filmer nus.

Ainsi, au centre de détention n° 1, tu te déshabilles entièrement non seulement avant ton extraction au tribunal ou au retour, comme il se doit, mais aussi dès que l’on fouille ta cellule, ce qui est une procédure permanente. Les enregistreurs DVR de pas moins de trois agents de surveillance me filmaient à ces occasions. Aussi, contrairement aux piètres nus que vous réalisez à partir de la caméra frontale de vos téléphones, les miens sont du grand art en 3D sous différents angles. On peut ensuite faire un montage comme dans le film Avatar. Mais à la place de ces grosses choses volantes à aigrette, on y verra des miettes de nouilles instantanées gisant à côté de mon slip sur la table de perquisition : on a fouillé un autre détenu avant moi et les nouilles se sont déversées du paquet.

Savez-vous que, d’après les instructions du ministère de la Justice russe, une « fouille intégrale » – qui par définition implique que le détenu se dénude et qui s’accompagne d’ordres comme « ouvrez la bouche » et autres « baissez votre lèvre inférieure », « écartez la joue » – a lieu avant et après les visites de l’avocat au parloir ? Même si cette entrevue se passe derrière une vitre, comme c’est le cas pour moi. Ainsi, l’administration pénitentiaire, bien qu’elle vous ait déjà vu à poil jusqu’à en avoir la nausée, vous dévêtira et vous filmera. Sans quoi il est exclu d’avoir un entretien avec son défenseur. De ce fait, les jours de parloir avec mon avocat, j’ai droit à une double vidéo de nu.

Conformément à la loi du genre, le bénéficiaire de la vidéo exprime ses souhaits. Ce qu’il convient de faire, une fois qu’on est nu. Pour moi, au camp, les choses correspondent au règlement et sont relativement décentes : « accroupissez-vous trois fois de suite » — c’est la norme.

Dans la colonie pénitentiaire n° 3, on m’a demandé un jour de m’accroupir DIX FOIS consécutives. Avant de refuser, j’avoue avoir rétorqué que je ne m’étais pas inscrit aux Jeux olympiques des nudistes. J’ai accepté de ployer les genoux trois fois. Dans certains lieux, on se soucie particulièrement de l’inspection de vos talons et de vos plantes de pieds. Dans d’autres, de vos aisselles. Ce que l’on a exigé de moi une fois m’a tout bonnement interloqué : « À présent, soulevez votre scrotum. » QUOI ?! Le soulever à partir d’où ? de mon sexe ? Qu’est-ce que c’est que cette demande perverse ?

La question de mes bourses a donné lieu à des débats avec le lieutenant pénitentiaire, mais on a fini par s’arranger aussi. Dans des situations pareilles, la vidéosurveillance se révèle utile. Il faut regarder en direction de la caméra et déclarer avec indignation : « C’est quoi votre problème ? Vous êtes complètement malades ? » Du reste, il faut tout de même savoir doser son indignation ; une fouille peut, selon leur bon plaisir, se prolonger indéfiniment.

Toute chose sur terre se mue en routine, à condition qu’elle soit souvent répétée. Même une chose salée comme la vidéo de nu. Si, au début, c’est vrai, la présence de ces caméras de surveillance pendant les séances de dévêtement-accroupissement me gênait et que – ce souvenir me fait rire rétrospectivement — les premières fois JE RENTRAIS LE VENTRE, maintenant je m’en tamponne, quel que soit le nombre de caméras, une ou dix.

Et, quand je récupère mes vêtements après l’inspection, je me dépêche de prendre d’abord mes chaussettes, pas mon slip : il est désagréable de rester debout pieds nus sur des dalles froides ou un semblant de tapis.

Alors voici pour vous un nouveau conseil de pro concernant la prise de vues de nu : si vous demandez trop souvent à quelqu’un de vous envoyer ses nus, ce qui lui viendra à l’esprit, plus sûrement que des pensées romantiques, c’est : « Bon sang, mais j’ai froid aux pieds ! »

Traduit du russe par Ève Sorin

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