Une photo de groupe de Komanda 29 avec Ivan Pavlov au centre // team29.org

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Desk Russie a publié récemment le portrait de l’avocat Ivan Pavlov, actuellement victime d’une persécution judiciaire, où il était notamment question de Komanda 29 (Équipe 29), une organisation informelle qu’il a fondée en 2015 et qui réunit des journalistes et des juristes s’occupant d’affaires liées au secret d’État. L’organisation avait un site Internet qui relatait tous les cas sur lesquels elle travaillait ; on y trouvait notamment des interviews des accusés et des documents de procédure, mais aussi des contenus destinés à un large public. Cette organisation, classée « indésirable » par le régime russe, vient d’être obligée d’annoncer sa dissolution et la suppression de ses archives.

Komanda 29 a dû annoncer son autodissolution parce que le parquet général a jugé ses activités « identiques » à celles de l’ONG tchèque classée « indésirable » fin juin : Společnost Svobody Informace, Z.S. (« société de la liberté de l’information »). Komanda 29 explique que la poursuite de ses activités ferait peser une menace directe de poursuites pénales sur un grand nombre de personnes, aussi bien sur ses membres que sur ses soutiens. C’est-à-dire sur tous ceux qui l’ont aidée, ont coopéré avec elle ou participé à ses projets humanitaires et médiatiques.

Cherchant à éviter les poursuites judiciaires, Komanda 29 a fermé tous ses projets en ligne et supprimé ses archives. Désormais, l’ensemble de ces textes : mémos, rapports, enquêtes, explications de lois, histoires de prisonniers politiques, documents judiciaires, interviews, podcasts, projets littéraires, publications sur les réseaux sociaux — n’est plus consultable. Car la présence de ces contenus sur Internet pourrait être qualifiée de « diffusion de contenus par une organisation indésirable ». À tous ceux qui les ont déjà partagés, Komanda 29 « recommande » de supprimer les liens directs et les reposts.

En effet, le cadre juridique actuel permet de qualifier de « participation aux activités d’une organisation indésirable » non seulement toute collaboration avec une personne associée à une telle organisation, mais aussi la mise en ligne de tout contenu produit par cette dernière. Et ce, indépendamment de la nature de ce contenu. Les bourreaux n’ont même pas à qualifier ce contenu d’illégal ou présentant une menace pour la sécurité. Le fait qu’il ait été produit par une organisation jugée indésirable suffit pour l’interdire et engager des poursuites.

De surcroît, le parquet général définit la « menace pour la sécurité nationale » comme bon lui semble et n’en rend compte à personne. Et la différence entre une organisation « indésirable » et une autre dont on a découvert des liens avec une organisation indésirable est à peine perceptible et peut être facilement gommée. Voilà bien un système sophistiqué et jésuitique de suppression de toute activité sociale indésirable, plus perfectionné que du temps du fameux article 58 du Code pénal soviétique [activités contre-révolutionnaires et antisoviétiques, NDLR].

Ce système permet aux autorités de cibler, à leur guise, des personnes dont toute activité publique sera alors strictement interdite et avec lesquelles les « bons citoyens » devraient éviter tout contact. Par prudence, ces « bons citoyens » prendront en compte non seulement la liste déjà établie des organisations « indésirables », mais aussi les ajouts éventuels à cette liste noire. En clair, si votre allégeance politique n’est pas manifeste, vous vous retrouverez coupé de tout lien social. C’est la loi de la société totalitaire.

Comme tout système totalitaire, le système fasciste de Poutine est basé sur l’encouragement massif des citoyens à forcer tout le monde à la loyauté. Les gens acceptent volontairement de faire le travail des « opritchniks » [garde prétorienne sous Ivan le Terrible, connue pour son extraordinaire cruauté, NDLR]. Ce système est nourri par le « syndrome de Stockholm » dont souffre l’Homo putinoidus formé au cours des vingt dernières années.

La tonalité du communiqué est importante : Komanda 29 ne met pas en garde contre les conséquences possibles du partage de ses contenus en ligne mais recommande la suppression de ces publications à toute personne les ayant déjà partagées. Certes, des gens ont été pris en otage. Et tout doit être fait pour les mettre hors de danger. Mais les membres de Komanda 29 sont eux-mêmes des otages. Si vous n’enlevez pas leurs contenus, il est fort possible que le couperet tombe sur eux, et non sur vous. Vous ne pouvez pas l’exclure. Alors, comment pouvez-vous refuser de suivre leur « recommandation » ?

C’est ainsi que nous devenons nous-mêmes non seulement un matériau de construction, mais les créateurs de l’environnement où une personne déloyale se trouve isolée. Ni le respect de la loi ni aucun compromis ne l’aidera alors à poursuivre des activités légales dans le domaine des droits de l’homme, de l’éducation ou dans un autre domaine humanitaire.

La rumeur court que, afin d’élaborer les instruments juridiques pour le contrôle politique de la société, le Kremlin aurait eu recours, de façon informelle, à des « libéraux du système » [qui collaborent avec le pouvoir, NDLR] travaillant dans des centres de recherche de renom. Ces rumeurs, si infondées soient-elles, reflètent quand même les attentes du public. Tout le monde sait à quel point la société composée d’Homines putinoidi est imprégnée de conformisme et d’un esprit collabo.

Les débuts de l’autoritarisme poutinien, marqués par la libre circulation de l’information, appartiennent à une époque révolue. Le totalitarisme poutinien actuel vise le contrôle total de l’information. Il cherche à bloquer l’accès à toute information indésirable. De son côté, la tâche de l’opposition est de l’empêcher d’atteindre cette visée et de garantir l’accès à l’information jugée indésirable par les autorités.

Cette tâche a une importance capitale dans le combat contre la dictature. Elle est pour le moins aussi importante que l’activité des avocats indépendants. Dans les conditions actuelles, pour la remplir, il est indispensable de sortir du cadre légal russe et d’être prêt à se sacrifier. Tout comme en URSS où des gens étaient emprisonnés pour avoir collecté et fait circuler « sous le manteau » des informations sur la répression politique. Malgré cela, les dissidents soviétiques, les militants des droits de l’homme ont continué à le faire.

Les contenus produits par Komanda 29 relèvent de l’intérêt public. Ils sont importants pour la résistance à la tyrannie. La société est en droit de ne pas suivre la « recommandation » des créateurs de ces contenus. Le public est en droit de s’attendre à ce que l’accès à ces contenus soit maintenu ou qu’ils soient transférés à ceux qui pourraient en assurer l’accès. Dans tous les cas, la société est en droit d’attendre que Komanda 29 n’aide pas les « opritchniks » et ne supprime pas elle-même ses contenus. Si nous ne parvenons pas à casser le modèle de comportement de l’Homo putinoidus et son corollaire, le syndrome de Stockholm, l’avènement d’une nouvelle glasnost pourrait prendre des décennies.

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