La présidente de la Commission électorale Ella Pamfilova présente son rapport à Poutine le 20 septembre // kremlin.ru

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En Russie, l’élection est un jeu de vilains. Tout le processus est contrôlé par les administrations, le système d’information, les services de renseignement. Rien n’est laissé au hasard. Aucune personnalité politique indépendante n’avait pu se porter candidate. Aux législatives des 17-19 septembre 2021, seuls le parti du Kremlin, Russie unie, et quatre partis « loyaux » avaient l’assurance d’entrer à la Douma d’Etat. Les commissions électorales, dans les villes et les campagnes, avaient reçu des instructions précises sur les « résultats » à produire. Pour la première fois en trente ans, l’OSCE a dû renoncer à observer les élections.

Pourtant, les dirigeants n’ont pas été pleinement satisfaits des résultats. Il leur a fallu beaucoup s’agiter après la clôture des bureaux de vote pour sauver la mise, faire disparaître quelques vainqueurs malvenus, et pousser vers le haut le pourcentage de Russie unie à 49,8%, avec une participation nationale de 51,6%. Les estimations indépendantes, avant fraude, situent les résultats réels à respectivement 31-33% des suffrages exprimés pour Russie unie, et 38-40% de participation. Sur les 225 sièges attribués au scrutin uninominal, Russie unie en capture 198. Les suffrages en faveur du parti communiste ont été tirés vers le bas, de 25-28% à 18,9%. Le parti de Jirinovski et Russie juste obtiennent officiellement 7,5%, et Novyïe Lioudi 5,3%. Ce parti, « Nouvelles Têtes», a été récemment créé à l’initiative du Kremlin pour compenser le déclin de Russie unie et de Russie juste, et assurer un supplément de suffrages et de députés.

Les scrutins étaient nombreux pendant ce « vote » étalé sur trois jours : la Douma d’Etat, élue pour moitié au scrutin de liste, et pour moitié au scrutin uninominal ; les élections de 39 assemblées régionales et locales, et de neuf gouverneurs de province. Le premier jour, vendredi 17 septembre, était dédié au « vote en groupe » sur le lieu de travail, dans les casernes, les hôpitaux, les écoles, les administrations. Le second jour était plutôt consacré aux urnes mobiles, pour le vote à domicile, et à l’agitprop locale, pour pousser les gens à se rendre aux urnes : « il y aura moins de monde aujourd’hui, en cette période de Covid c’est plus sûr, et vous pourrez y trouver à manger… » Le troisième jour était assurément le plus compliqué pour les autorités, car les mécontents attendaient le dernier moment pour protéger leur suffrage des fraudes (comment vérifier si une urne reste scellée pendant la nuit ?).

Le vote électronique était l’ultime instrument pour obtenir les résultats désirés à Moscou et dans quelques régions qui l’étrennaient cette année. Il a fonctionné à plein régime dans les heures qui ont suivi la fermeture des bureaux de vote. Et c’est ce zèle du tricheur à point d’heure qui a gâché l’effet, et transformé un jeu bien contrôlé en un scandale à la fraude.

Les Moscovites en colère

L’exemple de Moscou suscite la sidération, tant la fraude a été voyante, et assumée. Après le dépouillement des scrutins, le 19 septembre au soir, neuf des quinze circonscriptions de Moscou affichaient la victoire d’un candidat non poutinien à la députation. Le 20 septembre après-midi, les résultats ont radicalement changé. Toutes les circonscriptions ont été « gagnées » par le pouvoir, et les millions de Moscovites se trouveraient « représentés » à la Douma par quinze députés dociles. Sauf si le pouvoir, attaqué de tous côtés, accepte un recompte des voix.

Des vidéos ont montré la technique : une personne est devant l’écran, munie de codes, et fait voter des centaines d’« électeurs » pour le parti du pouvoir.

L’opposant Vladimir Kara-Murza a raconté sa journée d’observation le dimanche 19 septembre dans son bureau de vote au centre de Moscou. Il a eu accès aux procès-verbaux avant d’être prié de rentrer chez lui. Et il a donc pu comparer les chiffres du dépouillement avec les résultats officiellement annoncés le lendemain. Les manipulations allaient du simple au double pour Russie unie, et du double au simple pour les autres partis. Son témoignage s’ajoute à des centaines d’autres. Les neuf candidats privés de leur victoire n’acceptent pas l’arbitraire et se battent. Le 22 septembre, une demande de recompte du vote électronique est formellement engagée. Il importe de rappeler qu’en 2013, alors qu’il était sous contrôle judiciaire, Alexeï Navalny avait remporté un grand succès d’estime, avec près d’un tiers des suffrages à l’élection du maire de Moscou. La capitale n’est pas poutinienne.

Les communistes ont appelé à manifester à Moscou pour contester la légalité de la nouvelle législature, et ont été suivis. Avant manipulation, ils auraient remporté plus d’un quart des voix au scrutin de liste, ainsi que de nombreux élus au scrutin uninominal, notamment grâce au Vote Intelligent promu par l’équipe de Navalny : voter pour le candidat le mieux placé pour battre le représentant du pouvoir. En maltraitant les communistes, Vladimir Poutine s’est mis à dos un parti pourtant loyal depuis vingt ans, et qui pèse lourd dans un électorat de plus en plus insatisfait.

« J’ai été privé de mon droit de choisir » : manifestation à Moscou le 20 septembre // Svetlana Vildanova, Novaïa Gazeta

La démesure

Les preuves de manipulation des résultats abondent, dans quasiment toutes les provinces de la fédération. Les différents scrutins ont fait l’objet d’une observation partielle, grâce au travail remarquable de citoyens engagés, experts indépendants et militants de partis politiques. Photos, vidéos, témoignages circulent sur Internet. Même le mouvement d’Alexeï Navalny, déclaré « agent de l’étranger » et dont l’application a été retirée de Google et Apple, a réussi à publier des preuves sur Youtube et Instagram.La manipulation sans limite des élections révèle les vulnérabilités d’un régime qui n’a plus de lien avec ses administrés, et se méfie de la vox populi. Mieux vaut s’attribuer la « victoire » par la triche et la répression, que d’ouvrir les assemblées législatives à quelques dizaines de députés non inféodés. Mieux vaut asséner des résultats fabriqués qu’oser affronter le vote protestataire, et s’interroger sur les raisons de la désaffection des Russes.

Le Kremlin a perdu la main. Il fait une lecture erronée des mentalités, préoccupations et aspirations des gens. Par exemple, le ministre de la Défense et le ministre des Affaires étrangères ont été placés en tête de liste du parti Russie unie. Le calcul était d’attirer l’électeur va-t-en-guerre et anti-occidental. Mais cet électeur n’existe pas. Leonid Volkov, opposant en exil, tente une explication de l’aveuglement du Chef : « Poutine a décidé d’aller jusqu’aux dernières extrémités, avec une fraude massive et le vol de millions de voix, parce qu’il se persuade qu’il a une totale impunité, et que la répression le protège de la foule ».

La vitrine d’un faux « pluripartisme », où seules quelques organisations sont autorisées à concourir, s’est transformée en un miroir des attitudes protestataires au sein de la société russe. Comme l’explique le politologue et géographe Dmitri Orechkine, cette opération électorale nous offre une forme de sondage à l’échelle de la fédération. Car les experts ont l’expérience et la méthode pour suivre le vote, analyser les fraudes, les réécritures de procès-verbaux, les résultats invraisemblables, et rétablir la vérité politique, sociologique et géographique du vote. Ainsi, même avec l’énorme avantage d’être soutenu par toutes les administrations et commissions électorales, et en ayant éliminé l’opposition démocratique, le « parti du pouvoir » a dû s’approprier 14 millions de voix, grâce au vote électronique et autres subterfuges, pour pouvoir occuper près des trois-quarts de l’hémicycle.

La méthode du diktat, qui atteint désormais toutes les institutions politiques, se retourne contre les dirigeants. L’acharnement contre l’opposition démocratique a encouragé les « partis systémiques », adoubés par le Kremlin, à dialoguer entre eux, et avec les démocrates. C’est l’une des réussites de Navalny : avec sa fondation anti-corruption et son mouvement politique, il a fédéré des millions de supporters, qui ne baissent pas pavillon et diffusent une posture protestataire dans des milieux très différents, en appelant à la solidarité du « Tous contre Un ».

Les moscovites étaient incités à voter en ligne // mos.ru

La question de l’illégitimité du régime n’est plus un tabou

Pour conserver le pouvoir, Vladimir Poutine ne veut pas prendre le risque de partager ce pouvoir, même à la marge. Or, en s’accrochant à cette tactique de survie, il prend des risques plus importants, qui le mettent en danger : fatigue des élites, conflits d’intérêt, crise économique, troubles sociaux, confrontations avec les pays voisins. La crise de légitimité du régime est ouverte. Elle est abordée franchement dans les discussions au Parlement européen, à la Commission et au Conseil de l’Union européenne.

Début septembre 2021, le Parlement européen a adopté un rapport très critique de la politique russe et du régime Poutine. Le 16 septembre, le Conseil des ministres de l’Union européenne a adopté une décision en vingt points, reprenant les jugements de la Cour européenne des Droits de l’Homme, qui n’ont pas été appliqués par les Etats condamnés. Six de ces cas mettent en cause l’Etat russe. Le même jour, le gouvernement lituanien a déclaré ne pas reconnaître la légalité du processus électoral.

Le 20 septembre, Josep Borrell, Haut Représentant pour la politique extérieure de l’Union européenne, a publié un communiqué cinglant, accusant les dirigeants russes d’exercer « une répression accrue sur les opposants politiques, les organisations de la société civile, les médias indépendants et les journalistes. Ceci a limité le choix des électeurs russes ainsi que leur accès à une juste information sur les candidats ».

Plusieurs gouvernements européens, l’OSCE, le Conseil de l’Europe, et d’autres organisations, ont dénoncé des « violations sérieuses » du droit et des libertés civiques. En diplomatie, il n’est pas coutume de porter un jugement sans appel sur les élections législatives dans un autre pays, car cela revient à dénoncer l’illégalité de l’institution parlementaire et donc l’illégitimité d’un pouvoir exécutif qui choisit ses « députés », et bafoue le principe de la représentation populaire.

Clairement, les temps ont changé. L’Europe et les Etats-Unis n’hésitent plus à dénoncer l’arbitraire du régime Poutine, et l’illégalité du régime de Loukachenko, qui a volé l’élection présidentielle au Bélarus en 2020. Les deux autocrates ont bradé leur légitimité, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. La question de leur autorité se posera inévitablement.

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