Photo : Le compte Instagram de Navalny

Photo : Le compte Instagram de Navalny

Navalny, journal de prison (suite)
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Comme il l’avait promis dans sa dernière publication, Alexeï Navalny dresse le bilan des élections à la Douma et dénonce le « vol des résultats », pour lui favorables au « vote intelligent » dont il s’est fait le promoteur. À cette occasion, il fustige également le rôle des GAFAM, ces « Big Tech » qui ont selon lui cédé aux pressions du Kremlin. Avec le courage et l’humour qui lui sont propres, il croque quelques scènes carcérales absurdes, d’une énième accusation d’« extrémisme » à la réunion d’une commission pour l’inscrire sur le registre pénitentiaire de « prévention du terrorisme ».

21 septembre

À PROPOS DES RÉSULTATS DU SCRUTIN

Il m’a fallu du temps pour trouver comment peser mes mots en conscience.

Sur le plan technique, nous constatons l’immense succès du « vote intelligent ». Tant à Moscou qu’à Saint-Pétersbourg, c’est tout bonnement un triomphe. Regardez les graphiques présentant les résultats à Moscou en comptabilisant et sans comptabiliser le vote électronique falsifié.

Toutefois, pour être honnête, on ne peut qualifier le résultat global de « victoire ». Notre résultat a été bêtement volé. Réorienté de la manière la plus primitive qui soit.

Et au bout du compte, Russie unie, le parti des voleurs de Poutine, bien que défait par les électeurs, se trouve à nouveau majoritaire à la Douma.

Nous sommes dans une situation de match classique, avec un tableau d’affichage pour annoncer le score.

Avant, il nous arrivait parfois de faire match nul, et plus rarement d’obtenir une victoire. Alors les escrocs maquillaient le score sur le tableau pour que leur avantage ait l’air plus convaincant.

À présent, nous nous sommes rassemblés, nous avons uni nos forces, et grâce au « vote intelligent », nous avons écrasé nos adversaires à l’issue de ce match. Mais le tableau de score reste à leur disposition. Et ils se sont à nouveau arrogé la victoire.

Voilà ce que je veux dire.

Pour remporter les élections en Russie, il y a trois conditions à remplir :

  1. Obtenir la majorité des voix.
  2. Dépêcher des observateurs et prendre sur le fait ceux qui veulent voler des suffrages (et il y en aura à coup sûr).
  3. Si des voix sont volées malgré tout, descendre dans la rue pour les leur rendre. Pour défendre notre droit à des élections honnêtes…

Nous avons rempli les points nos 2 et 3 avec un niveau d’action variable selon les années. L’énorme problème restait le point no 1. Et ce qui nous faisait gamberger, ce qui nous affligeait sans cesse, c’était que s’ils contrefaisaient bel et bien les résultats — tandis que nous observions, nous réunissions et protestions —, en définitive ils obtenaient quand même plus de voix que nous, même sans fraude.

Plus maintenant.

Le score qui s’allume sur le tableau est truqué.

Nos observateurs ont été traînés hors des bureaux de vote.

Les intimidations et les répressions ont privé beaucoup de gens de leur liberté, ces gens-là ont tout simplement peur de descendre dans la rue.

Mais l’idée qu’« ils en ont plus, de toute façon » n’a plus cours.

C’est le principal acquis.

« Nous sommes la majorité », « Nous sommes le pouvoir » : depuis le 19 septembre, ce ne sont plus des slogans, c’est le résultat du scrutin.

Je ne vais pas écrire la vieille rengaine : « Ne vous découragez pas, ne baissez pas les bras. » Soit, découragez-vous un instant, mais rappelez-vous aussitôt que nous n’avons qu’un pays, quel que soit notre lieu de résidence. Et lutter pour ce pays ne s’apparente pas à un sprint, c’est un marathon long et pénible. Nous avons désormais appris à arriver en tête de la course, réjouissez-vous-en.

Il nous revient de décider quand nous pourrons cocher les trois points d’un seul coup. Nous devons œuvrer pour cela. Par exemple, expliquez dès maintenant à tout le monde, en vous armant de patience et arguments à l’appui, que les élections sont truquées, que le « vote intelligent » a gagné et qu’il fonctionne admirablement. Que le parti de Poutine, qui a confisqué le pouvoir, n’a pas recueilli plus de 15 % de l’ensemble des suffrages et représente 30 % de ceux qui se sont rendus aux urnes.

Nous allons poursuivre le travail.

En attendant, un grand merci aux candidats qui se sont battus et se battent.

À tous les observateurs.

À mes amis et collègues de la FBK [Fondation de lutte contre la corruption, NDLR] et de son réseau d’états-majors, qui ont promu le « vote intelligent » en dépit de tout. Mes remerciements et mes hommages vont en particulier aux pilotes de cette stratégie : Léonid Volkov, Maria Pevtchikh et Ivan Jdanov.

Et à tous ceux qui ont pris part et continueront de prendre part au « vote intelligent » — cette immense et rude bataille pour que la Russie connaisse un avenir meilleur — j’adresse non seulement mes remerciements, mais : ❤

Vous avez gagné cette élection, quoi qu’en dise le tableau de score 😉

23 septembre

Si quelque chose m’a surpris pendant ces élections, ce n’est pas du tout Poutine truquant les résultats, mais la soumission qui a métamorphosé les tout-puissants Big Tech en auxiliaires du pouvoir.

Les colosses Apple et Google, satisfaisant aux exigences du Kremlin, ont retiré notre application [l’application « Navalny », retirée de l’App Store et de Google Play quelques jours avant les élections législatives en Russie, NDLR]. YouTube, que j’aime tant, a supprimé notre vidéo, et la messagerie Telegram a bloqué le fonctionnement de notre bot.

Nos programmes, « extrémistes » selon Poutine, ne contenaient rien que des informations sur les candidats de l’opposition dans vos circonscriptions.

En vertu de la loi et du bon sens, chacun d’entre nous a le droit d’appeler à voter (ou à ne pas voter) pour qui il veut.

Dans notre cas, cependant, l’intention même d’organiser les électeurs pour faire pression sur le parti au pouvoir a été déclarée délictueuse, avec l’assentiment des Big Tech. Qui ont reconnu ce faisant le droit d’un voleur autoritaire à asservir aussi Internet, en le transformant en instrument de maintien au pouvoir.

C’est une chose de penser que les sociétés monopolistiques du Web sont dirigées par de gentils nerds épris de liberté et guidés par de solides principes éthiques.

C’est tout à fait autre chose de découvrir au gouvernail des gens à la fois lâches et cupides.

Les faux prophètes se présentent à nous non plus déguisés en moutons mais vêtus d’un sweat à capuche et d’un jean trop large — c’est l’un des défis que lance cette nouvelle époque. Devant des écrans géants, ils nous disent : « Make the world a better place », quand au fond ce sont eux-mêmes des menteurs et des hypocrites.

Les médias rapportent que le Kremlin a forcé les Big Tech à faire des concessions en leur remettant quasiment une liste d’employés passibles d’arrestation. Si cela est vrai, garder le silence à ce sujet est le pire des crimes. Cela revient à encourager un terroriste qui prend des otages.

Je sais que la plupart de ceux qui travaillent pour Google, Apple, etc., sont des gens convenables et honnêtes. Je les exhorte à ne pas tolérer la lâcheté de leurs patrons.

Et je ne peux m’empêcher de remarquer que je suis terriblement contrarié et très déçu par Pavel Dourov de Telegram. Lui, je ne m’attendais pas à le voir figurer sur la liste des « bloqueurs » de Poutine.

Pourtant, il y a peu, j’avais pris la parole lors d’un rassemblement organisé contre le blocage de Telegram par le Kremlin.

Et je serais encore prêt à le faire, d’ailleurs. Ce n’est pas parce que quelqu’un trahit ses principes que nous devrions mettre en doute nos ✊

30 septembre

Ce moment où tu demandes à tes avocats à leur arrivée : « Alors, comment ça se passe en liberté ? » Et eux de te répondre : « Bah rien, c’est comme d’habitude. » Puis, après une pause : « Enfin voilà. Ils ont monté une nouvelle affaire contre toi ! Pour formation d’une organisation extrémiste ! Tu risques jusqu’à dix ans ! »

Il s’avère donc que depuis sept ans je « déstabilise la situation dans les régions et incite activement aux activités terroristes ».

OK, on a maintenant retenu quatre inculpations contre moi. Pour deux d’entre elles j’encours une peine de dix ans chaque fois. Pour la troisième, jusqu’à trois ans. Et pour la quatrième, jusqu’à six mois de prison.

Si on les additionne sans remise de peine, on arrive à vingt-trois ans. Bien sûr, ils sont capables de trouver encore autre chose. Toujours est-il que le total des peines cumulées ne peut excéder trente ans.

Alors ne vous inquiétez pas, je serai libéré au plus tard au printemps 2051 😉

11 octobre

J’ai remplacé la bande rouge par une verte.

Un agent m’a dit : « Il faut se rendre devant la commission, vous avez été convoqué. »

Jamais je n’avais vu une commission siéger en si grand nombre. Ça ressemblait à un mariage : une table en forme de T, beaucoup de monde. Seulement, à la place des mariés, sous les portraits des guides, se tenait le président de la commission. C’est drôle, me dis-je, pourquoi tant de solennité ? Ils sont un peu trop nombreux pour me faire une simple réprimande. Ils s’apprêtent à me lire la sentence capitale ou quoi ?

Le rapporteur : « Le condamné Navalny est arrivé le 11 mars, il a été inscrit sur le registre de prévention des évasions. L’agent Untel a envoyé un rapport et suggère que Navalny soit rayé du registre. »

Ouah ! Je n’en crois pas mes oreilles.

La commission vote pour, à l’unanimité.

Ma joie est si expansive que le président me demande de me calmer et de ne parler que lorsque j’y serai autorisé. Et il ajoute : « Attendez, on n’a pas encore fini. »

Bieeen…

Le rapporteur : « L’agent Untel a envoyé un rapport selon lequel le condamné Navalny professe une idéologie extrémiste et terroriste. Il est recommandé d’inscrire Navalny sur le registre de prévention de l’extrémisme et sur celui de prévention du terrorisme. »

La commission vote pour, à l’unanimité.

Alors j’ai enlevé de tous mes vêtements les étiquettes sur lesquelles ma trombine était barrée d’une bande rouge. J’en ai cousu de nouvelles avec une bande verte. Et j’ai rejoint les rangs fournis des musulmans (c’est pour eux qu’on a inventé la bande verte des « extrémistes » — ils représentent 70 % d’entre eux en prison), des nationalistes et des supporters de football.

Ce sont de bonnes nouvelles. Les registres de prévention de l’« extrémisme » et du « terrorisme » ne sont pas aussi assommants que celui des « candidats à l’évasion ». La phrase « Navalny Alexeï Anatoliévitch, né en 1976, détenu illégalement dans la colonie pénitentiaire no 2 », je l’ai prononcée et elle a été enregistrée par le système de vidéosurveillance 1 669 fois, selon mes calculs (ils vérifient toutes les deux heures qu’on ne s’est pas évadé). Et j’en ai vraiment ras le bol.

L’extrémisme, c’est génial. Personne ne vérifie quoi que ce soit. Je craignais qu’ils me somment d’embrasser les portraits de Poutine et d’apprendre par cœur des citations de Medvedev, mais pas besoin de ça non plus. Au-dessus de mon bat-flanc on a juste accroché un panneau rappelant que je suis un terroriste 😉

Toutes mes félicitations les plus chaleureuses à Dmitri Mouratov et à Novaïa Gazeta pour leur prix Nobel de la paix. C’est une récompense méritée, et la date constitue un symbole évident.

La veille, on commémorait le 15e anniversaire de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa (qui n’est malheureusement pas la seule journaliste de Novaïa Gazeta à avoir été assassinée) et cela nous rappelle le prix élevé que doivent payer ceux qui refusent de servir le pouvoir.

Je félicite également la journaliste philippine Maria Ressa, qui partage le prix avec Dmitri.

La Russie et les Philippines sont des pays très différents, mais les dirigeants se ressemblent, surtout s’agissant de leur mensonge sans limites et de la haine qu’ils vouent à ceux qui le dénoncent.

Le monde change et nul ne sait exactement quelle sera l’évolution de la société de l’information et ce que deviendront les médias.

Je suis heureux que la décision du comité Nobel (du moins, c’est ce qu’il m’a semblé) ait souligné que, quelle que soit l’influence qu’exercent sur nous le système des likes, des algorithmes, les spécificités de la consommation de contenus, l’argent privé et l’argent public, ou les abonnés, ce dont nous avons besoin en premier lieu, aujourd’hui comme hier, c’est d’un journalisme qui n’ait pas peur de dire la vérité.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie pour la traduction française

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