Hervé Hasquin // Académie royale de Belgique, capture d’écran

Hervé Hasquin // Académie royale de Belgique, capture d’écran

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Œillères rouges (LPH, 2021), tel est le titre de l’essai d’Hervé Hasquin qui traite des complaisances intellectuelles avec les régimes totalitaires de gauche, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre et surtout en France. Un bijou d’information.

Œillères rouges d’Hervé Hasquin

Peu connu en France, Hervé Hasquin est une personnalité intellectuelle belge, historien, docteur en philosophie et en lettres, recteur et président pendant quinze ans de la célèbre Université libre de Bruxelles, et, last but not least, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique jusqu’en 2017, ce qui ne l’a pas empêché de se mêler de politique, comme sénateur, député et ministre de 2008 à 2017. Fort de l’expérience de ses bientôt 80 printemps, il vient de publier un livre court (210 pages), qui est un bijou d’information, de réflexion et d’écriture sur un thème bien délicat à aborder en France, comme l’a montré en 1997 l’accueil tumultueux réservé au Livre noir du communisme. Celui-ci, intitulé Œillères rouges, traite des complaisances intellectuelles avec les régimes totalitaires de gauche, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre et surtout en France, qui en présente sans doute le cas le plus emblématique. L’auteur cherche — et réussit — à établir une généalogie de la bonne conscience totalitaire d’une partie longtemps majoritaire des « intellectuels de gauche » : auteurs, romanciers, essayistes, poètes, historiens, philosophes, sociologues, journalistes engagés au service de la Révolution.

Hasquin ouvre son propos en rappelant la célèbre affaire Battisti, du nom de ce militants italien d’extrême gauche, membre des Prolétaires armés pour le communisme, accusé de meurtre et de complicité et condamné dans son pays, qui s’était réfugié en France durant des années au nom d’une prétendue « doctrine Mitterrand ». Sous la houlette de la Ligue des droits de l’homme — que nous retrouverons un peu plus tard —, 96 « personnalités » lancèrent une pétition en sa faveur quand il fut menacé d’extradition. Comme il se doit en France, des intellectuels : Philippe Sollers, Régine Desforges, Daniel Pennac, Annie Ernaux, Dan Franck et Fred Vargas. Des artistes : le cinéaste communiste Robert Guédiguian et Ariane Ascaride, suivis de Jacques Audiard, Beineix, Chabrol ; l’humoriste, pas très drôle, Guy Bedos ; l’homme de théâtre Chéreau ; les chanteurs Higelin, Moustaki, Jane Birkin, Jean Ferrat et Dominique Grange — une militante maoïste passée dans la clandestinité en 1972 et auteur-compositeur-chanteuse de l’hymne de la Gauche prolétarienne « Nous sommes les nouveaux partisans / Combattants de la guerre de classe / Oui, bourgeois, contre vous, le peuple veut la guerre… » — ; les dessinateurs Tardi, compagnon de Grange, et Enki Bilal. Les habituels avocats défenseurs de l’extrême gauche : Henri Leclerc et le Syndicat de la magistrature. Enfin et surtout les politiques, socialistes, communistes, écologistes, trotskistes de la Ligue communiste révolutionnaire. Sans oublier les historiens Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet et les inévitables Mgr Gaillot et l’abbé Pierre. Rejoints par Michel Rocard ou Daniel Cohn-Bendit, les 96 seront bientôt mille ! Finalement arrêté au Brésil et ramené en Italie, Battisti a non seulement reconnu ses crimes mais surtout il s’est moqué méchamment de ses soutiens : « Je n’ai jamais été victime d’une injustice. Je me suis moqué de tous ceux qui m’ont aidé, je n’ai même pas eu besoin de mentir à certains d’entre eux. »1

La chose n’était pas très nouvelle. Dès 1918-1919, Lénine et Trotski avaient qualifié d’« idiots utiles » tous ceux, en particulier des intellectuels, qui par aveuglement idéologique et politique, par niaiserie, mais aussi par intérêt personnel, soutenaient le premier régime totalitaire de l’histoire. En effet, ce phénomène fut inauguré par la prise de pouvoir des bolcheviks en Russie à partir du 7 novembre 1917, et la révolution léniniste en fut le moteur, connaissant son acmé à plusieurs moments du XXe siècle : en 1917-1920 avec « la Grande Lueur à l’Est » (Romain Rolland), en 1936-1938 avec les fronts populaires et la guerre d’Espagne (Hemingway, Neruda, Malraux), en 1945-1946 à la sortie de la Résistance — portée par le triomphe militaire et idéologique de Staline, la « libération » par l’Armée rouge et la soviétisation par le NKVD-KGB des populations d’Europe centrale et orientale dont les régimes furent qualifiés par antiphrase de « démocraties populaires » —  ; puis changeant de continent : en 1960 avec la prise de pouvoir de Castro et de ses barbudos à Cuba, en 1966 avec la Grande Révolution culturelle prolétarienne de Mao en Chine, enfin en 1975 avec la victoire du « petit peuple vietnamien » contre l’affreux impérialisme américain — même si ce « petit peuple » était soutenu depuis 1945 par les communistes du monde entier —, sans oublier in fine les Khmers rouges de Pol Pot en 1975-1978.

Hervé Hasquin montre comment, durant trois quarts de siècle, et en particulier à ces moments d’acmé, une phalange d’intellectuels négationnistes a soutenu ces mouvements et régimes communistes qui répondaient tous aux impératifs du logiciel léniniste, conçu en 1902 avec le célèbre Que faire ?, mis en œuvre dès 1904 avec la création du parti de révolutionnaires professionnels qui est le cœur du totalitarisme, et conquérant le pouvoir le 7 novembre 1917. Ce logiciel fut respecté à la lettre par Staline qui le mit en pratique d’une manière systématique et absolue, et l’imposa à l’ensemble du système communiste mondial. Défini en 1984 par Annie Kriegel, ce système était structuré autour d’une matrice et d’un moteur — le parti bolchevique et sa façade étatique, l’URSS —, et trois sous-systèmes : celui des partis communistes (dont le PCF) organisés de 1919 à 1943 au sein de l’Internationale communiste, ou Komintern, celui des partis-États constitué des PC qui s’étaient emparés du pouvoir après 1945 (nommé Communauté des États socialistes), et celui des alliances sur trois thèmes porteurs — la Paix et les innombrables mouvements pacifistes manipulés par Moscou, la défense de la classe ouvrière avec la création en 1945 de la Fédération syndicale mondiale dont les syndiqués « obligatoires » des régimes communistes formaient les gros bataillons, et la « libération nationale » portée par les mouvements de décolonisation en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.

Bien à l’abri de régimes démocratiques qui garantissaient la liberté d’opinion, ces intellectuels, communistes ou compagnons de route, s’engageaient au service de la Révolution. Mais nombreux furent ceux qui mirent la révolution à leur service. Ils touchaient des droits d’auteur pour leurs livres et articles traduits et publiés en URSS, ils y bénéficiaient de voyages dans des conditions luxueuses, y obtenaient des « prix Lénine » et « prix Staline » grassement rémunérés et ils avaient parfois le privilège de rencontrer les chefs bolcheviques et en tiraient un important prestige social ; les gratifications symboliques ou psychologiques n’étaient pas moindres, à commencer par le bénéfice du confort moral de ceux qui ont « le monopole des vertus humanistes » et la certitude d’être du bon côté du sens de l’Histoire, de la Vérité idéologique et de la Solidarité — supposée — avec les opprimés du monde entier.

Mais pour profiter de tous ces avantages, il fallait payer le prix fort. Tous devaient justifier, cautionner, expliquer et encenser les discours et actions du régime soviétique, et de ses épigones. Et surtout, légitimant le principe « la fin justifie les moyens » — tous les moyens —, ils devaient nier l’existence de la prison, de la torture, des procès truqués et de l’assassinat des opposants au régime, réels ou supposés. Jusqu’au déni inévitable de la terreur de masse utilisée comme moyen de gouvernement, instaurée dès 1918 par le régime emblématique et fondateur de Lénine, systématisée et pérennisée par Staline. Or, cacher les crimes, les nier en hurlant aux loups, comme Sartre déclarant : « Tout anticommuniste est un chien », est impardonnable. D’autant plus chez un intellectuel qui bénéficie de tous les moyens de s’informer et a le devoir de le faire. La gauche aussi a eu ses Faurisson. Or, comme le constatait Robert Escarpit, « Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires ». Déjà Montesquieu l’avait remarqué : « J’aime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. »

Et quand ils ne pouvaient plus nier, ces intello-négationnistes justifiaient ces assassinats au nom de l’intérêt supérieur de la Révolution mondiale, en traitant les victimes de « contre-révolutionnaires » et de « fascistes ». Y compris quand des classes sociales et des nations entières étaient victimes de la terreur de masse et/ou de gigantesques erreurs économiques et sociales imposées par l’idéologie communiste étaient commises. Ainsi du Holodomor ukrainien, la grande famine organisée par Staline contre la paysannerie ukrainienne en 1932-1933, accompagnée de l’extermination des élites intellectuelles ukrainiennes et payée de millions de morts.

Hervé Hasquin rappelle la triste litanie de ces négationnistes, à commencer par des historiens robespierristes de la Révolution française, qui sont à l’origine de la complaisance à l’égard du régime des soviets. Ainsi, dès mars 1919, Alphonse Aulard, fondateur de la chaire sur la Révolution française à la Sorbonne, qui était auditionné par la Ligue des droits de l’homme sur la situation en Russie, développa l’analogie avec la période robespierriste et conclut : « Quand on me dit qu’il y a une minorité qui terrorise la Russie, je comprends, moi, ceci : la Russie est en Révolution. »

En 1920, son élève Albert Mathiez fondait l’analogie entre les deux révolutions : « En remettant aux soviets toutes les fonctions de l’État, Lénine espère éviter les inconvénients de la bureaucratie et du parlementarisme, et réaliser autant que possible ce gouvernement du peuple par le peuple qui est pour lui, comme pour Jean-Jacques Rousseau et pour Robespierre, le propre de la démocratie véritable. » Or, en 1920, il y avait beau temps que Lénine avait pris le contrôle des soviets apparus spontanément en mars 1917, et en avait liquidé les opposants. Et Mathiez enfonça le clou dans une brochure intitulée Le Bolchevisme et le Jacobinisme où il concluait : « Jacobinisme et bolchevisme sont au même titre deux dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition et les taxes, et se proposant en dernier ressort un but semblable, la transformation de la société, et non pas seulement de la société russe ou française, mais de la société universelle. […] Robespierre et Lénine avaient exigé la suppression de la peine de mort. Au pouvoir, ils font du dernier supplice un moyen de gouvernement. […] Bref, la fin justifie les moyens et absout les contradictions. La fin, c’est dans les deux cas, le bonheur des masses. » Guerre civile, dictature, extermination des ennemis du pouvoir et révolution anthropologique : toutes les caractéristiques du régime totalitaire étaient posées, même si le mot « totalitaire » ne fut inventé qu’en 1923 en Italie par le journaliste démocrate Giovanni Amendola pour dénoncer le régime de Mussolini. Il faudra d’ailleurs attendre 1969 pour que le Robert fasse entrer « totalitarisme » dans son Dictionnaire de la langue française, en une demi-ligne à la rubrique « totalité » : « Système politique des régimes totalitaires »… En 1938, la Ligue des droits de l’homme se distingua à nouveau en refusant de condamner clairement les Grands Procès — truqués — de Moscou.

Ce type de discours radical et homicide fut porté par tous les intellectuels communistes, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, Louis Aragon, passé soudain en 1930 du nihilisme des surréalistes au totalitarisme des communistes. Lui qui, en 1931, dans son poème Front rouge, lançait des ordres on ne peut plus clairs :

« Feu sur Léon Blum
Feu sur Boncour Frossard Déat
Feu sur les ours savants de la social-démocratie
Feu feu j’entends passer
la mort qui se jette sur Garchery Feu vous dis-je
Sous la conduite du parti communiste
SFIC
Vous attendez le feu sous la gâchette
Que ce ne soit plus moi qui vous crie
Feu
Mais Lénine
Le Lénine du juste moment. »

Aragon avait d’autant moins d’excuses qu’il venait de passer un an en URSS, au pire moment de la collectivisation et du plan quinquennal, et que sa femme russe, Elsa Kagan (Triolet), était une intime de la langue de Tchekhov. Devenu le secrétaire de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, Aragon entraîne dans son sillage nombre d’intellectuels communistes ou compagnons de route. À commencer par Malraux qui, en 1935, refusa chez Gallimard la publication de la première biographie sérieusement documentée de Staline, rédigée par Boris Souvarine qui avait été communiste et avait connu Lénine à Moscou, en déclarant : « Je pense que vous avez raison […] mais je serai avec vous quand vous serez les plus forts. »

En dépit de l’énorme rouleau compresseur de la propagande orchestrée de Moscou et relayée dans le monde entier par les partis communistes, et résistant à l’intimidation permanente de la presse communiste, une poignée d’intellectuels qu’Hervé Hasquin nomme « les vigies », refusa le diktat et conserva — ou retrouva — son esprit critique. L’exemple le plus emblématique est celui d’André Gide, célèbre écrivain français qui, entraîné jusque sur la tribune du mausolée de Lénine à Moscou en 1936, en revint dégrisé et publia un essai ravageur, Retour de l’URSS. Celui-ci lui attira une pluie d’insultes de la part des communistes, auxquelles il répondit en 1937 par son Retouches à mon retour de l’URSS, réquisitoire encore plus cinglant : « Bientôt, de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes. » Sur le fond, ses deux livres posaient la question de la vérité à laquelle les intellectuels sont tenus. En 1936 : « Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l’ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir. » Et en 1937 : « Je reproche aux communistes de chez nous (oh ! je ne parle pas des camarades dupés, mais de ceux qui savaient, ou du moins qui devaient savoir) d’avoir menti aux ouvriers, inconsciemment ou consciemment — et dans ce cas par politique. » C’était préfigurer le discours d’Alexandre Soljenitsyne lors de la remise de son prix Nobel de littérature en 1970 : « Les écrivains et les artistes peuvent faire davantage [que les autres citoyens]. Ils peuvent vaincre le mensonge. Dans le combat contre le mensonge, l’art a toujours gagné et il gagnera toujours, ouvertement, irréfutablement, dans le monde entier. Le mensonge peut résister à beaucoup de choses dans le monde. Pas à l’art. »

Marqué par le triomphe du communisme et l’avènement de l’URSS en deuxième superpuissance mondiale, l’immédiat après-guerre vit s’intensifier le conflit entre intello-négationnistes et « vigies ». Outre l’habituel couple Aragon-Elsa Triolet, Éluard et autres Nadia Léger, le cas le plus emblématique des premiers fut l’autre célèbre couple Sartre-Beauvoir : compagnon de route de l’URSS et des communistes jusqu’à la révolution hongroise anticommuniste de novembre 1956, il opta pour les modèles exotiques chinois, puis cubain, avant de soutenir les maoïstes français de la Gauche prolétarienne après 1968. Le système communiste mondial ayant essaimé d’innombrables scories, dissidences de toute sorte mais toutes adeptes du logiciel léniniste — trotskistes de diverses obédiences, maoïstes à partir des années 1960, castristes, guévaristes, polpotistes, sandinistes, sendéristes, etc. —, les thuriféraires négationnistes s’en donnèrent à cœur joie, comme l’Italienne Macciocchi, chantre de la Révolution culturelle maoïste, ou le toujours médiatique Alain Badiou, fasciné par les Khmers rouges de Pol Pot, sans oublier Danielle Mitterrand et François Hollande, admirateurs de Fidel Castro.

Entre-temps, les peu nombreuses « vigies » d’avant-guerre avaient reçu les renforts remarquables de Raymond Aron, Hanna Arendt, Arthur Koestler, George Orwell, Simon Leys et Jean-François Revel, jusqu’au Livre noir du communisme qui, en 1997, présenta le premier bilan mondial des crimes communistes et fut traduit dans 26 langues. Il est vrai que depuis 1956 et le « rapport secret » de Nikita Khrouchtchev, le régime soviétique — et donc le système communiste mondial — avait reçu une blessure inguérissable, définitivement aggravée à partir de 1974 par la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Nous ne pouvons donner ici qu’un court aperçu des très nombreux exemples rappelés ou découverts par Hervé Hasquin, qui conclut son ouvrage par une réflexion importante sur ce que J.-F. Revel avait nommé, dans un livre de 1988, « la connaissance inutile ». Il y écrivait : « L’ignorance volontaire du passé entraîne la falsification du présent. » L’effondrement de l’URSS en 1991 a permis l’accès à des masses d’archives sur le fonctionnement interne de ce régime et a définitivement levé le moindre doute sur sa nature intrinsèquement criminelle, reconnue par le Parlement européen qui, le 23 septembre 2008, a proclamé le 23 août — date du premier pacte Hitler-Staline — Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme. Que les intello-négationnistes d’hier et d’aujourd’hui en soient éternellement déshonorés.

  1. Ariel Dumont, « Le bras d’honneur de Cesare Battisti aux intellos qui l’ont soutenu », Marianne, 25 mars 2019. 

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