Stanislav Asseyev avec Anne Linde, ministre suédois des affaires étrangères et présidente de l’OSCE // La page Facebook de Stanislav Asseyev

Stanislav Asseyev avec Anne Linde, ministre suédois des affaires étrangères et présidente de l’OSCE // La page Facebook de Stanislav Asseyev

Donbass : Un journaliste en camp raconte
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Tel est le titre du témoignage de Stanislav Asseyev, journaliste et blogueur ukrainien, qui a vécu un enfer dans une prison secrète de Donetsk. Le livre, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, sort aux Éditions Atlande le 9 décembre 2021. Nous publions ici la préface signée par Galia Ackerman et le début du récit haletant d’Asseyev qui plonge le lecteur au cœur du mal tout en lui donnant un espoir : même les pires épreuves peuvent être surmontées. Asseyev viendra prochainement à Paris pour la promotion de son livre.

L’homme qui a vu l’enfer

Par Galia Ackerman

Ce livre est un témoignage extraordinaire, lucide et poignant à la fois, de l’écrivain, journaliste et blogueur ukrainien Stanislav Asseyev, originaire de Makeïevka, une ville minière du Donbass. Asseyev, qui travaillait à Donetsk, y est resté après la victoire des séparatistes soutenus par la Russie. Sous le pseudonyme de Stanislav Vassine, il a travaillé en tant que correspondant pigiste de la radio Liberty. Il était l’un des rares « pro-ukrainiens » à se trouver sur le territoire ennemi. Ses reportages permettaient aux Ukrainiens et à tous ceux qui s’intéressaient à l’Ukraine de connaître et de comprendre ce qui se passait dans la république séparatiste dirigée par des bandits armés, eux-mêmes encadrés par des « commissaires » russes. Le 11 mai 2017, Asseyev a été arrêté par les services de sécurité de la DNR (sigle russe de la République populaire de Donetsk) et accusé d’espionnage et d’extrémisme. Il est resté prisonnier pendant deux ans et demi, dont vingt-huit longs mois dans une prison spéciale de Donetsk dénommée Isolatsia. La veille du réveillon, le 29 décembre 2019, il a été libéré dans le cadre d’un échange collectif de prisonniers de guerre entre l’Ukraine et les séparatistes.

Isolatsia n’est pas une prison comme une autre : il s’agit d’une prison secrète qui n’existe pas officiellement. Elle se trouve à l’emplacement d’une ancienne usine de matériaux isolants (d’où son nom), un immense terrain industriel qui, pendant les dernières années avant l’occupation, fonctionnait comme un centre artistique. Comme à l’époque des purges staliniennes, la direction de la « république » qui s’appuie sur l’usage de la violence pour rester aux commandes est paranoïaque et cherche des ennemis : des traîtres, des espions et des extrémistes. Isolatsia, une prison fantôme, sert à extorquer des aveux aux prétendus ennemis. Il suffit d’une dénonciation, d’un mot imprudent, d’un coup de fil à quelqu’un qui se trouve en territoire ukrainien, pour accuser untel de trahison. Le reste est facile : on sait pertinemment qu’un être humain, à de rarissimes exceptions près, cède sous la torture.

Chacun de nous a lu des témoignages glaçants de gens qui ont été torturés dans des prisons syriennes ou russes, cambodgiennes ou nord-coréennes. À Donetsk, comme dans toutes les geôles de régimes dictatoriaux et totalitaires, les bourreaux ne sont pas tendres. Le lecteur trouvera ici des descriptions horribles de tortures par l’électricité, avec des fils attachés aux parties génitales, de viols systématiques et brutaux d’hommes et de femmes, de passages à tabac, de privations de sommeil et de nourriture, d’humiliations quotidiennes incluant l’usage d’un langage ordurier, de menaces, d’injonctions à rester des heures debout avec un sac enfoncé sur la tête, d’ordres de chanter des heures durant des chansons soviétiques, afin de couvrir les cris inhumains des victimes, de ramper sous une couche et d’aboyer comme un chien, etc. Ce qui est particulièrement choquant dans les récits d’Asseyev, c’est la cruauté totalement gratuite, l’impunité des tortionnaires qui jouissent de la tutelle du FSB, et l’absence totale de sens. Pourquoi garder des gens à Isolatsia pendant des années, dans l’attente d’un procès ? D’autant plus que les peines lourdes infligées à la suite de ces procès ne sont presque jamais appliquées : les « traîtres » et les « espions » sont généralement échangés, sauf pour les militaires et les fonctionnaires de la « république de Donetsk » accusés des pires crimes, simplement parce qu’ils n’arrangent pas Moscou ou font de la concurrence à des bonzes locaux.

Paradoxalement, ce sont les gens ayant fidèlement servi le régime qui sont particulièrement maltraités dans les cachots d’Isolatsia. Pour eux, comme jadis pour les bolcheviks arrêtés par le NKVD, il n’y a ni échange de prisonniers, ni possibilité de s’en tirer. Le régime qui n’existe que depuis huit ans est en train de dévorer ses propres enfants.

Stanislav Asseyev // Sa page Facebook

Pour Asseyev, un Ukrainien qui avait vécu à Donetsk avec son université et ses théâtres, des vernissages dans les locaux d’Isolatsia et des parterres de roses au centre-ville, la prise du pouvoir par une sorte de junte militaire, inculte et brutale, soutenue par le Kremlin et le « monde russe », fut un choc énorme. Mais c’est son long séjour à Isolatsia qui l’a transformé. Aujourd’hui, quelques années plus tard, il se demande encore si la souffrance qu’il a vécue avait un sens. Voici ce qu’il écrit : « Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je ne soupçonnais pas moi-même combien de questions il allait soulever. Lorsque j’en ai terminé l’écriture, je n’arrivais pas à croire que je n’avais pas pu en dégager la moindre réponse. Peut-être la réponse est-elle le livre lui-même : pour l’écrire, je devais survivre. Pour survivre, je devais savoir que j’aurais à l’écrire. »

Bien entendu, ce lieu absurde dirigé par des sadiques haineux (qui finissent parfois eux-mêmes en prison, comme c’était également d’usage pour les bourreaux du NKVD) n’a pas plus de sens que les camps de concentration nazis. Néanmoins, le lecteur pourrait être étonné que ces pervers enregistrent tout ce qu’ils font, apparemment sans craindre que ces enregistrements ne soient un jour rendus publics. Pourquoi ?

Cette pratique horrible est répandue en Russie, ce que nous montrent les révélations récentes d’un ancien détenu, lui-même victime de sévices, l’informaticien Sergueï Saveliev, qui a fourni au site Internet GULAGU NET (« Non au Goulag ») plus d’un millier de vidéos attestant de tels crimes. Il s’est avéré que les tortionnaires russes non seulement enregistraient les tortures, mais envoyaient en outre les vidéos aux instances supérieures. Il s’agit donc de pratiques courantes et autorisées par les hautes instances du système pénitentiaire et du FSB qui a recours à la torture pour extorquer des « aveux ».

Le témoignage d’Asseyev trouve ainsi une confirmation : à Isolatsia, on torture de la même façon et avec la même cruauté que dans des geôles russes. Alors que l’Ukraine, malgré toutes les difficultés, suit un modèle européen, les « républiques » du Donbass s’imprègnent du modèle russe, qui ressemble de plus en plus à une dictature féroce. Le témoignage d’Asseyev devrait parvenir aux hauts responsables allemands et français du format Normandie, aux grandes ONG, comme la Croix-Rouge ou Amnesty International, à tous ceux qui participent au « règlement » du problème du Donbass. C’est peut-être ce livre qui les fera réfléchir à ce qu’impliquent les accords de Minsk signés par le président Piotr Porochenko, sous une énorme pression russe et internationale, au moment où des unités de l’armée ukrainienne étaient prises en étau par les troupes russes. L’Ukraine peut-elle instaurer un dialogue avec un régime qui commet des crimes contre l’humanité ? Peut-elle admettre une « fédéralisation » donnant aux chefs de Donetsk et de Louhansk la possibilité de torpiller n’importe quelle loi et n’importe quelle initiative progressiste et démocratique ?

Mais le livre d’Asseyev va bien au-delà des questionnements politiques qu’il provoque. Ce récit parle à tout le monde. Car l’auteur raconte non seulement des faits, mais partage avec nous ses réflexions et ses sentiments. Il parle de Dieu, de fatalité, de suicide, de sexe et même d’humour. Le talent littéraire d’Asseyev nous permet de revivre l’horreur avec lui, mais aussi de rencontrer, via son récit, un homme intelligent et cultivé, un humaniste qui a pu traverser l’enfer sans être brisé. Il nous confie la prière athée qu’il prononçait dans sa geôle : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal. » On peut dire que sa prière a été exaucée !

Chapitre 1. L’arrivée

Par Stanislav Asseyev

On nous décharge un par un. Certains ont les mains liées par des bandes adhésives, les miennes sont enchâssées dans des menottes. Tout le monde a la tête dans un sac. Tout ce que j’ai pris avec moi de la cave précédente, c’est mon manuscrit. Le reste de mes possessions est sur moi. On nous aligne contre le mur, toujours la tête dans le sac, on nous fouille méticuleusement. On m’autorise à récupérer les feuilles dans le vieux dossier.

On débarque et chacun de nous comprend avec le temps que l’on n’est pas dans une prison. Plus précisément, pas dans une prison officielle, où on amène habituellement les gens. Ici, les chefs d’accusation sont différents : espionnage, terrorisme, extrémisme. Par la suite, j’écoperai de deux condamnations, de quinze ans chacune, sur sept chefs d’accusation. Six seront liés à mon activité professionnelle de journaliste et un concernera l’espionnage. C’est le cas d’à peu près tout le monde dans cette prison pour les détenus « particulièrement dangereux », comme l’administration a qualifié notre contingent. On nous met dans des cellules : toutes les portes sont peintes en noir, les fenêtres en blanc. La lumière dans les cellules ne s’éteint jamais, même en plein jour. À peine s’ouvre la porte que tout le monde saute de son lit, enfile un sac plastique sur la tête, se tourne vers la fenêtre, les mains dans le dos. Tout cela ne prend que deux-trois secondes. C’est le règlement : interdiction de rester couché, de regarder en direction des fenêtres ou des caméras vidéo…

Alors, Isolatsia. La rue du Chemin radieux, au numéro 3. Nous nous sommes tous retrouvés dans l’ancienne usine de matériaux isolants au centre de Donetsk. Elle est devenue une base militaire et, par extension, une des plus cruelles prisons de la « DNR ». Cette prison n’a pas de catégorie, elle n’existe pas officiellement. Officieusement, elle renferme des dizaines de personnes dans ses cellules et ses caves. Tout autour, du béton et des armatures. C’est la zone industrielle de l’usine que je ne verrai qu’un an plus tard, lorsqu’on m’autorisera enfin à enlever le sac plastique avant de me rendre à la douche. Pour l’heure, nous avons du mal à nous habituer à la présence du lavabo et des toilettes dans la cellule. Notre peau pèle après la cave de la « maison » où j’ai passé un mois et demi. Les autres ont eu moins de chance — ils y ont passé plus de deux cents jours. Les conditions de détention nous déroutent : elles déroutent quiconque entend parler de cette prison. « Un camp de concentration avec l’air conditionné ? vous plaisantez ? » entendais-je souvent dehors, lorsque j’essayais d’expliquer ce qu’était la prison pour nous.

Bon… vous êtes en effet accueillis par des plates-bandes de fleurs sous les fenêtres si vous débarquez en été, vous trouverez l’air conditionné dans certaines cellules. C’est la vérité, mais pas la vérité totale. Mon voisin blanchi en un mois vous en donnera une autre partie. Il n’a pas pu parler pendant une semaine, ayant perdu sa voix après avoir crié toute la nuit, les électrodes collées à ses parties génitales. Le courant électrique et la peau du scrotum écorchée parleront bien plus d’Isolatsia que l’air conditionné.

La cour d’Isolatsia // La chaîne Telegram @traktoristdn

Ici, tout est symbole. Si vous traversez Isolatsia sans un sac sur la tête — on peut gagner ce droit au bout de plusieurs mois — vous verrez des tableaux de Lénine, accrochés à la descente d’escalier menant à la cave, mais aussi son buste. Autrefois, le territoire de l’ancienne usine de matériaux d’isolation était une puissante plateforme culturelle. Ici se réunissaient les peintres et les artistes, étaient organisées des expositions et des installations. Avec l’arrivée à Donetsk du « monde russe » et du FSB, Lénine et son « chemin radieux » l’ont emporté : la route vers le paradis communiste s’est de nouveau transformée en enfer avec sa cave. Le réseau des abris atomiques de l’époque soviétique de l’ancienne usine s’est transformé en un réseau de tortures, alors que les hangars et les boxes qui affichaient les tableaux ont été remplis de chars et de centaines de mines.

Mais Isolatsia n’était pas organisée uniquement comme une prison pour les dissidents. Certes, beaucoup de mes compagnons de cellule se sont retrouvés ici pour un « message incorrect » ou une expression de soutien à l’Ukraine sur les réseaux sociaux. Une telle manifestation était immédiatement classée comme « extrémiste » et entraînait cinq ans d’emprisonnement et plus. Du reste, j’écoperai de cinq ans pour de simples guillemets dans mes reportages, les guillemets que j’utilisais pour la « République populaire de Donetsk », soulignant ainsi le fait qu’il s’agit d’une entité non reconnue par la communauté internationale ni même la Russie. Ces guillemets vous conduisent immédiatement à apposer votre signature sur un bout de papier affichant fièrement l’arrestation d’un criminel qui « nie la souveraineté étatique de la DNR ». Un jour, je poserai la question à l’enquêteur : « Vous avez retenu sept chefs d’inculpation à mon encontre qui me condamnent presque à la perpétuité. Ces guillemets pour moi ne signifient plus rien. Mais vous n’avez pas de scrupule à briser la vie de ceux qui n’ont écrit qu’une seule phrase sur leur page ? C’est pour cela qu’on devrait écoper de cinq ans ? » L’enquêteur m’avait rétorqué en toute franchise : « En règle générale, celui qui met des guillemets pour écrire “DNR” est aussi coupable d’espionnage ». Cette chaîne est infinie : la succession inépuisable d’« espions » et d’« extrémistes » offre la possibilité de prendre aux victimes tout ce qui peut leur être pris. Les voitures, l’argent, les appartements, les biens et, dans mon cas, même les couteaux de cuisine et quelques flacons de parfum (les derniers ont été volés lors d’une perquisition illégale : les héritiers des tchékistes soviétiques, tout comme leurs ancêtres aux grosses bottes et impers de cuir, ne s’embarrassaient de rien à Donetsk).

Et cependant, ce n’est qu’un versant de la vie de ceux qui se retrouvaient à Isolatsia. L’autre côté était lié au destin de ceux qui se sont battus pour ce système et se retrouvaient maintenant broyés par lui. En vingt-huit mois de ma présence là-bas, il n’y a pas eu un seul jour sans que je me retrouve dans la même cellule qu’un combattant local. Et ces caves ont vu tous les grades, du général-lieutenant au soldat. À peine Isolatsia a-t-elle remplacé les tableaux et les objets d’art par des fils barbelés et des mitraillettes qu’elle s’est transformée en un lieu de torture pour les « Cosaques » : leurs bandes étaient désarmées et convoyées ici par leurs anciens « camarades d’armes » jusqu’en 2016. On pouvait admirer sur les murs de ma cellule leur peinture rupestre sous forme de noms de code et de chiffres pour les périodes passées ici. Toutefois, seuls d’heureux élus pouvaient accéder à la « maison », la plupart étaient détenus dans la cave, sur des palettes de bois, alors que les autres étaient détruits physiquement. Le nombre de cadavres dans l’enceinte d’Isolatsia n’est toujours pas établi. Mais il suffit de passer, en allant à la douche, devant la ventilation de l’une des mines pour être frappé par l’odeur tenace des corps en décomposition.

En 2017-2018, le système s’est mis à fonctionner avec plus de finesse : si, avant, personne ne s’embarrassait de créer des accusations officielles, désormais on avançait les chefs d’accusation de « haute trahison » et de « détention illégale d’armes » même à ses propres militaires. J’ai été détenu avec les représentants de presque tous les bataillons et brigades locaux, y compris les chefs des états-majors et leurs adjoints. En 2017, vague après vague, on jetait dans les caves, puis remontait dans nos cellules, des hommes brisés et totalement désorientés, qui ne comprenaient pas pourquoi ils avaient versé leur sang depuis un an. Certains, les plus têtus, étaient emmenés avec leurs femmes, pour les rendre plus conciliants et obliger à signer ce qu’on demandait.

Isolatsia // La chaîne Telegram @traktoristdn

Telle est la face extérieure de ce lieu. Je ne le comprendrai que plus tard, pour l’heure je sentais juste que quelque chose ne tournait pas rond. Non, j’étais encore à mille lieues d’imaginer où je m’étais retrouvé et ce qui m’attendait, moi et des dizaines d’autres prisonniers, mais dès les premières minutes, j’ai senti quelque chose d’étrange. Je n’ai pas saisi tout de suite que cela « provenait » de la fenêtre légèrement entrouverte. C’était évident : les voitures ! Derrière nos fenêtres passait l’autoroute et de là provenait le bruit des véhicules. Cette pensée m’a écrasé : dans la cave précédente, l’unique son que nous pouvions entendre était le bruit de l’ascenseur. À peine disparaissait-il pour réapparaître que nous comprenions que la nuit était terminée. C’est ainsi que nous mesurions le temps, et lorsque dans la cave — une seule fois — la lumière s’est éteinte accidentellement et que l’œil rouge de la caméra s’est allumé, nous nous sommes sentis enterrés vivants entre ces murs froids.

Désormais, tout était différent. Ce « différent » projette dans une des illusions les plus dangereuses qui puissent guetter ici : l’impression que tous ces sons et toute cette lumière du jour veulent dire que cet emprisonnement ne durera pas. J’entends les transports fonctionner et je me dis que je sortirai bientôt à coup sûr, parce que là-bas, derrière la fenêtre, à seulement quelques mètres, un tout autre monde existe. Dans la cave, nous pensions souvent qu’il n’existait plus. Qu’il n’y avait plus ni hommes, ni voitures, ni soleil ni vent. Qu’il nous est arrivé quelque chose, mais que ce « quelque chose » est certainement arrivé à lui aussi, ce monde sempiternel. Il n’était pas possible que nous fussions les seuls à être plongés dans cet abîme de noirceur. Évidemment, nous en parlions en plaisantant, mais il m’arrivait de me demander combien de temps il faudrait passer ici pour y croire. Combien de temps dans cette obscurité, avant que ces pensées cessent de nous faire sourire ?

Et voilà qu’il s’avère que la vie n’a pas disparu. Premièrement, ici, dans cette cellule, nous sommes accueillis par de nouvelles personnes. Il s’avère qu’on peut se retrouver dans une cellule collective et voir quelqu’un, et non comme dans une cellule individuelle admirer une icône couverte de moisissure une fois enlevé le sac de la tête. Deuxièmement, des gens roulent en voiture, quelqu’un conduit ces bus remplis de gens qui se pressent pour aller quelque part. Leur vie continue, mais savent-ils seulement que nous sommes ici ? Évidemment qu’ils ne savent rien de nous, mais ils connaissent l’existence de la prison : quelques mois plus tard, l’un des gardiens de la prison avouera que même les bus évitent de s’arrêter devant Isolatsia. La triste renommée d’un « camp de concentration de Donetsk » suscite chez ses organisateurs une véritable fierté. Ce sont eux, les créateurs de la peur, l’unique production de l’ancienne usine.

Instruments de torture dans Isolatsia // La chaîne Telegram @traktorist_dn

Toutes ces pensées, tels des éclats, se dispersent au coup de crosse contre la porte en métal. Je saute littéralement de ma couche, comme une dizaine d’hommes dans la même situation, et j’entends mon nom : « Sac sur la tête ! Face au mur ! Baisser la tête ! Mains dans le dos ! Un pas à droite, vers la sortie ! » Commence alors l’inspection. À ce moment, j’ignore encore que nous nous trouvons entre les mains d’un des pires sadiques locaux. Sinistre ironie, cet homme exerce ici les fonctions de médecin. Il m’a autorisé à enlever mon sac de la tête, alors qu’il restait masqué de noir, et m’a demandé si j’avais des problèmes de santé par suite de la détention précédente. J’ai répondu que je ne sentais toujours pas les phalanges des pouces où étaient attachés les fils. « Ce n’est pas grave. Est-ce qu’il y a quelque chose à signaler sur le fond ? » Je ne trouvais rien à dire « sur le fond ».

En anticipant sur les événements, je dirai que cet homme se faisait toujours entendre lorsqu’il arrivait à Isolatsia. Il hurlait terriblement sur les nouveaux arrivants dès le couloir, les couvrant des pires jurons possibles et imaginables. Et la nuit, avec le maître des lieux, il rôdait dans les couloirs et extirpait les prisonniers de leur cellule. Ce qui leur arrivait ensuite dépendait de la quantité d’alcool dans leur sang et de l’imagination de ceux qui s’apprêtaient à torturer. C’est lui-même qui le matin auscultait les côtes qu’il avait cassées et les brûlures laissées par les tortures. Mes doigts engourdis ne pouvaient que l’irriter.

Mais j’ignorais tout cela pour le moment. De plus, me retrouver sans sac plastique sur la tête après un mois et demi à le porter constamment provoquait en moi un inconfort : étonnamment, je me sentais presque coupable de me tenir la tête découverte, alors que c’était lui qui l’avait ordonné. C’est alors que j’ai compris combien j’avais changé intérieurement, bien que mon chemin dans Isolatsia ne fît que commencer. Je me suis senti soulagé lorsqu’il m’a ordonné de le remettre et de retourner dans la cellule : là-bas, à travers la fenêtre entrouverte, brillait encore de tous ses éclats le monde extérieur.

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