Le débat entre Kasparov et Khodorkovski // Chaîne YouTube du Forum, capture d’écran

Le débat entre Kasparov et Khodorkovski // Chaîne YouTube du Forum, capture d’écran

Le Forum de la Russie libre, organisé par Garry Kasparov et ses équipes, s’est tenu à Vilnius (Lituanie) pour la onzième fois, les 2 et 3 décembre 2021 : soit, à quelques jours près, trente ans après la fin de l’URSS et dix ans après le début des manifestations qui, juste avant le retour de Poutine à la présidence, ont marqué un tournant net dans les relations entre le pouvoir et l’opposition russes. Aujourd’hui, une grande partie de celle-ci est emprisonnée en Russie ou vit en exil.

Un forum en Lituanie

Ce forum s’est déroulé alors que la « crise des migrants » sur la frontière entre le Bélarus et l’Union européenne, et les menaces d’une possible intensification de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine suscitaient les plus grandes inquiétudes, tout comme la situation interne — politique, sanitaire et économique  en Russie et au Bélarus. « Nous vivons dans une situation où, à n’importe quel moment, des actions d’une guerre, pas seulement hybride, peuvent exploser », a ainsi souligné au forum le journaliste Constantin Eggert.

Depuis quelques années, la Lituanie accueille de nombreux opposants russes et bélarusses contraints d’émigrer, et leur offre des conditions idéales pour organiser des rencontres. Des personnalités politiques lituaniennes participaient d’ailleurs au forum, dont des membres du gouvernement et Andrius Kubilius, député européen très engagé dans le soutien à une Russie démocratique, non poutinienne. Vytautas Landsbergis qui fêtera bientôt ses 90 ans, est également venu, et sa présence bienveillante semblait un double symbole : ce musicologue a joué un rôle clé dans les processus qui ont permis à la Lituanie de devenir indépendante en 1991, et son petit-fils est l’actuel ministre des Affaires étrangères.

Une rencontre d’opposants russes et bélarusses

Les participants au forum étaient néanmoins, pour l’essentiel, des représentants des oppositions russe et bélarusse, surtout des émigrés, le Covid rendant les déplacements difficiles. Des experts ukrainiens et occidentaux avaient également été conviés, et l’assistance comptait un nombre non négligeable de jeunes. Quelques membres des équipes de Navalny étaient venus, mais pas les proches de celui-ci — pas même Léonid Volkov qui vit à Vilnius. Il avait pourtant été invité, semble-t-il, et ceux qui précisaient ce point ajoutaient que Navalny aurait sans doute accepté de venir, mais que ses équipes étaient « plus intransigeantes ». Plusieurs orateurs ont pourtant souligné au forum que les dissensions au sein de l’opposition russe — outre certains retards organisationnels et des modalités d’action désormais jugées trop pacifiques — avaient expliqué l’absence de résultats concrets obtenus à l’issue de mobilisations très importantes de 2011-2012…

Le forum entendait, à la fois, dresser un bilan de la situation actuelle et préciser ce qu’il était possible de faire pour préparer « l’après-Poutine ». C’est dans cette optique que les équipes de Kasparov ont lancé, il y a plus d’un an, un programme de formation pour constituer une « réserve de cadres », grâce à des cours, des stages et des rencontres avec des personnalités politiques ou intellectuelles.

Les différents panels — qui peuvent être visionnés sur la chaîne YouTube du forum — s’articulaient autour de thématiques très larges (« Résultats globaux de 2021 » ou « L’alliance globale des démocraties : défis et perspectives ») ou plus pointus : par exemple, « L’économie russe : inefficace et invulnérable », « La guerre poutinienne contre l’histoire […] », « […] Les nouvelles formes de l’agression hybride des dictatures », « […] Les leçons de l’opposition civique en Russie et au Bélarus » ou « L’opposition émigrée : des paroles à l’action ». Les participants comptaient le sociologue Igor Eïdman, l’universitaire et juriste Elena Loukianova, les historiens Ivan Pivovarov (on line) et Igor Tchoubaïs, les journalistes Alexandre Morozov, Ivan Préobrajenski et Anastasia Kirilenko, les politologues Maria Snégovaïa et Anton Chekhovtsov, l’ancien député et ancien officier du KGB Guennadi Goudkov, et bien d’autres : des professionnels, chacun dans leur domaine. Mais les deux « stars » étaient, bien sûr, Garry Kasparov, l’organisateur, et Mikhaïl Khodorkovski, venu en personne, alors qu’il était censé intervenir online.

Photo : forumfreerussia.org

Des débats peu optimistes

Ces débats incitaient peu à l’optimisme, aussi bien sur la situation présente, que sur les changements possibles à court terme. D’autant que, comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, les pertes humaines dues au Covid sont énormes en Russie et au Bélarus, faute de mesures adéquates. Des orateurs ont souligné que le Kremlin cherchait à déstabiliser l’Europe, voire le monde, et ont mis en cause les méthodes utilisées face à Poutine et son entourage, aussi bien les ballons et rubans blancs de l’opposition russe en 2011-2012, que les efforts d’apaisement occidentaux. L’Occident a été souvent accusé d’être trop faible face au Kremlin, d’avoir tardé à comprendre le danger que représente le système poutinien, et d’être corrompu. Marina Litvinenko, la veuve d’Alexandre Litvinenko, assassiné à Londres au polonium en 2006, a ainsi raconté de façon très convaincante les méthodes utilisées par des proches du Kremlin pour séduire, corrompre ou approcher — selon la vision de chacun… — les conservateurs et l’aristocratie britanniques.

L’intervention de Mikhaïl Khodorkovski

Au cours de la dernière séance, Mikhaïl Khodorkovski, répondant aux questions de Garry Kasparov, puis à celles de la salle, a longuement expliqué ce qu’il faudrait faire « le deuxième jour », et il soulignait ainsi que l’opposition ne serait vraisemblablement pas l’acteur clé du changement de pouvoir, ni même un élément important de ce qui se mettrait en place après le départ de Poutine et qui ne serait « sans doute pas démocratique ». Il appelait toutefois à organiser, dans les vingt-quatre mois suivant ce départ, des élections libres et à réunir une assemblée constituante — ce qui renvoyait à des opportunités ratées plus de cent ans plus tôt. Des questions, déjà posées au fil des débats, ont rejailli : qui organiserait ces élections et, surtout, qui compterait les voix, après tant d’années de falsifications électorales ?

De fait, si certains se préparent à un changement de régime qui arrivera tôt ou tard, voire proposent la création d’un « gouvernement en exil » ou d’un « gouvernement de l’ombre », personne ne voit très clairement comment ni quand ce changement de régime aura lieu, même si « Poutine n’est pas éternel ». La Russie semble dans l’impasse, et le brillant économiste Sergueï Gouriev, émigré à Paris, avait résumé ce qui est peut-être le plus grave problème russe : « Les gens ne font pas confiance à l’État et ne se font pas confiance entre eux. »

Les débats au forum l’ont montré : la Russie est minée de l’intérieur par la corruption, les lois n’y sont pas respectées, la peur règne de nouveau, le système de direction est à la fois autocratique et anarchique, et beaucoup ne cherchent qu’à se protéger, eux et leur famille. La jeunesse russe, certes, semble différente et, dans la dernière vague d’émigration, elle s’intéresse de plus en plus à la politique de son pays d’origine, ainsi que l’a montré une étude présentée par le professeur Sergueï Erofeïev, mais quels moyens d’agir aura-t-elle, a fortiori si elle ne vit pas en Russie ?

Des parcours et rapprochements surprenants

Il s’est avéré que certains participants au forum avaient joué un rôle, de premier plan ou plus discret (des « polit-technologues »), dans l’arrivée au pouvoir de Poutine et/ou ses premières années à la présidence, et avaient ensuite émigré. Leur connaissance interne du système a enrichi aussi bien les débats publics que les conversations de couloirs. Mais comment ne pas être quelque peu sidéré d’entendre Alfred Koch, ancien vice-Premier ministre sous Eltsine, déplorer la soi-disant détérioration des libertés en Occident, alors que, en 2000-2001, il avait mis fin à l’indépendance de NTV, chaîne d’information de grande qualité ? Koch avait, en effet, organisé le transfert de cette chaîne sous la direction de GazpromMedia qu’il présidait alors, ce qui avait lancé le mouvement de rachats et de transferts, et, donc, de contrôle accru des médias russes par des proches du Kremlin. En 2015, Koch s’est installé en Allemagne, la patrie de ses lointains ancêtres.

Il a posé, à Vilnius, pour une photographie avec Evguéni Kisseliov, journaliste vedette de NTV entre 1993 et avril 2001, qui travaille en Ukraine depuis 2008, et il a posté cette photo sur Facebook avec le commentaire : « Fraternisation au Forum de la Russie libre à Vilnius. Un ennemi commun unit ! » Victor Chendérovitch, journaliste et humoriste qui animait des émissions à pleurer de rire sur NTV et a raconté dans un livre (Здесь было НТВ, Moscou, Zakharov, 2004) que cette prise de contrôle de la chaîne intervenait, selon lui, de Moscou, et reconnaissait : « Je ne veux pas aller en prison. » Des propos qui auraient semblé inimaginables au cours de ces années 1990 où la Russie, certes en crise économique, jouissait de libertés qui semblaient là pour durer.

Alfred Koch et Evgueni Kisseliov

Alfred Koch et Evgueni Kisseliov // Page Facebook de Koch, capture d’écran

Un débat sur les compromis et compromissions

Des parcours et des choix se devinaient donc ; des rapprochements et des tolérances aussi, face à un « ennemi » commun, et c’est pourquoi le débat sur les « limites du compromis / de la compromission » a été si intéressant. Animé par l’activiste écologique Evguénia Tchirikova, il faisait implicitement écho au livre très réussi de Joshua Yaffa, Between two Fires. Truth, Ambition and Compromise in Putin’s Russia (New York, Tim Duggan Books, 2020). Les participants à ce débat étaient le magnifique poète lituanien Tomas Venclova, octogénaire, ancien dissident, ancien émigré, dont le père a dirigé l’Union des écrivains lituaniens juste après la mort de Staline, le journaliste Victor Chendérovitch, Olga Romanova qui a créé une association d’aide aux prisonniers politiques et vit désormais à Berlin, l’homme politique Léonid Gozman et le journaliste Arkadi Babtchenko. Assez provocateur, celui-ci posait néanmoins des questions pertinentes : au-delà des dirigeants russes, qui répond des crimes commis par la Russie en Ukraine ?

Visiblement accablés par la situation, Romanova et Gozman ont rappelé, en citant le film de Tenguiz Abouladzé Le Repentir, que, dans les années 1990 et les suivantes, la Russie n’avait approfondi ni sa décommunisation ni sa réflexion sur son passé sanglant, que le résultat en était, entre autres, les attaques contre Mémorial, et qu’il ne faudrait pas rater la seconde chance qui leur serait offerte. De fait, le prix à payer pour cette étape ratée et certaines insouciances est lourd.

Ainsi, en écoutant Mikhaïl Khodorkovski, en observant sa tenue discrète et son visage presque ascétique, il était difficile de ne pas penser aux dix années que cet homme a passées dans un camp, et à tous ceux qui se trouvent actuellement détenus en Russie pour des raisons politiques : à Alexeï Navalny bien sûr, à certains membres de ses équipes, dont Lilia Tchanycheva, arrêtée à Oufa, transférée à Moscou et emprisonnée, à Andreï Pivovarov, directeur de l’organisation Open Russia, fondée par Mikhaïl Khodorkovski, et à bien d’autres encore. Comme si une malédiction faisait systématiquement émerger certains schémas russes : les répressions impitoyables de ceux qui ne restent pas indifférents à l’avenir de leur pays, et, en conséquence, les congrès d’émigrés torturés par cette « éternelle question russe » : « Que faire ? »


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