Lilia Tchanycheva avec Alexeï Navalny en 2018 // navalny.com

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Navalny, journal de prison (suite)
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Alexeï Navalny continue, à travers quelques anecdotes savoureuses, à relater des épisodes de sa vie carcérale, dont il sait rendre la monotonie haute en couleur par sa verve inépuisable. Il exprime surtout son admiration et sa reconnaissance envers Lilia Tchanycheva, cette militante de 39 ans arrêtée en novembre et emprisonnée depuis pour « extrémisme », sept mois après avoir cessé de coordonner la FBK (Fondation de lutte contre la corruption) d’Oufa, en Bachkirie.

10 novembre

On me demande souvent qui représente pour moi le « politicien idéal ». Et sans doute s’attend-on à ce que je réponde quelque chose comme « Churchill » ou « Lincoln ». Mais l’une des premières réponses qui me viennent, c’est Lilia Tchanycheva.

Parce qu’elle est incroyablement balèze, intelligente, courageuse, et qu’elle est en prise avec le réel. Nous avons tous besoin de personnes comme elle.

Lilia Tchanycheva travaillait comme auditrice pour un cabinet des « Big Four » [Deloitte, NDLR]. Avec une belle carrière professionnelle en perspective. Pourtant elle nous a rejoints et a pris la tête de notre état-major à Oufa pour un salaire trois fois moindre. Sous sa direction, ce Q.G. a toujours été aux avant-postes de notre réseau.

Le gouverneur Khabirov et toute sa clique la détestent et la craignent terriblement. Car Lilia peut tout faire : c’est pour ça qu’elle est une femme politique idéale. Et intrépide : dans une région où tout a été étouffé depuis de nombreuses années, elle organise un meeting. Elle n’a pas peur de passer trente jours en prison. Et elle entreprend une enquête. Et elle publie une vidéo qui totalise 300 000 vues. Et elle examine le budget de la République [de Bachkirie, NDLR] à la loupe (elle n’est pas auditrice pour rien). Et elle prend part à la compétition pour devenir administratrice municipale d’Oufa. Et elle est la première à défendre le mont Kouchtaou [des militants écologistes pacifiques qui s’opposaient à un projet minier dans la réserve naturelle du Kouchtaou, en août 2020, ont été réprimés par les autorités, NDLR].

Elle a un emploi du temps constructif et un programme qui ferait pâlir d’envie n’importe quel « politique du système ».

Lorsque nous avons dû, il y a quelques mois, dissoudre nos états-majors, nous en avons bien sûr été navrés pour tout le monde — nous avions réuni une équipe de gens formidables —, mais le départ de Tchanycheva nous a particulièrement affligés.

Voilà qu’à présent Lilia a été écrouée, elle est passible d’une peine maximale de dix ans de prison. Ils ont trouvé une « extrémiste ». Perquisition — interrogatoire — détention provisoire — prison. Sous l’inculpation d’« organisation d’une association extrémiste ».

Je suis presque sûr que les autorités bachkires et leurs serviteurs en uniforme ont décidé de joindre l’utile à l’agréable et qu’ils se servent d’une affaire fabriquée de toutes pièces à Moscou pour se venger de Lilia, bien qu’elle ne travaille plus pour nous depuis avril.

Quoi qu’il en soit, je n’ai aucun doute sur sa résistance. Quant à nous, commençons par montrer à tous, à travers l’exemple de Tchanycheva, à quoi ressemblent ces « extrémistes » qui font si peur à Poutine et à Khabirov.

Ce ne sont pas des gens cagoulés avec des explosifs, mais des jeunes femmes, meilleures, plus intelligentes et plus honnêtes que ceux qui siègent au Kremlin.

18 novembre

En prison, on attend sans arrêt.

N’importe quel ancien taulard vous racontera que sa vie en réclusion était divisée en périodes d’attente, petites et grandes. Dans la journée sans fin de la marmotte [allusion au film de Harold Ramis Groundhog Day, littéralement « Le Jour de la marmotte », produit en France sous le titre Un jour sans fin, NDLR], il se produit quelques événements réguliers (s’ils sont agréables, c’est bien), et on vit dans l’attente que l’un succède à l’autre.

Bien sûr, on fait le décompte des jours écoulés depuis son incarcération. La plupart des zeks peuvent répondre au quart de tour : « Il me reste 583 jours. » Mais en ce qui me concerne, l’horizon qui marque l’issue de ma peine n’étant pas très clair — c’est le moins qu’on puisse dire… —, compter les jours serait dénué de sens.

Le passage du temps se remarque par intervalles. Le laps de temps le plus court, c’est d’un œuf au suivant. Les lundis et vendredis, on a droit à un œuf dur au petit déjeuner. Ce n’est pas seulement un événement gastronomique important (et agréable), c’est aussi un événement du calendrier.

Vous avez un œuf au petit déjeuner, donc la semaine de travail se termine. Vous avez de nouveau un œuf : la semaine de travail vient de commencer.

Le magasin interne représente un intervalle un peu plus long. On vous y amène une fois tous les quinze jours. Là vous ne faites pas qu’attendre, vous planifiez et vous faites des hypothèses : allez-vous pouvoir acheter du lait ou ressortirez-vous les mains vides parce qu’à votre arrivée il n’y aura plus de lait ? Vous pouvez même vous autoriser des idées folles et supposer qu’il restera du fromage blanc ou du chou. Mais il faut se méfier de ces fantasmes, la déception peut être cuisante.

La livraison : elle constitue quant à elle une période longue et précise. Six fois par an. Une fois tous les deux mois. Chacun en connaît la date. Si vous avez reçu un colis disons le 15 septembre, le 15 novembre vous aurez droit à 20 kilos supplémentaires de denrées alimentaires et d’objets de première nécessité envoyés par votre famille.

Enfin le plus important, la visite prolongée. Quatre fois par an pour un zek relevant du régime général. Une fois par trimestre, des membres de votre famille peuvent vous rendre visite, et vous communiquez avec eux non pas par téléphone à travers une vitre, mais — ô joie — en direct.

Trois jours avant ce rendez-vous, assis dans la cuisine du baraquement (aka la « salle de prise de nourriture ») une grande tasse de thé à la main, alors que je regardais le tabouret vide à côté de moi, je me suis surpris à imaginer que Ioulia y était assise et j’ai engagé avec elle une conversation en pensée. Du genre : je lui dirai ceci, et elle me répondra cela, alors je ferai cette blague et elle se mettra à rire.

C’est une façon légère et plaisante de perdre un peu la boule. Plus la date approche, plus vous êtes fébrile. Pour ne pas oublier l’essentiel, vous écrivez sur un bout de papier quels sujets aborder, quelles questions poser. Le jour de la visite, le temps s’arrête, il s’étire de façon insupportable : des puissances supérieures vous jouent des tours et ricanent. Et puis — hourra, hourra —, enfin : « Condamné Navalny, préparez-vous pour la visite. »

J’écris ces lignes assis dans une véritable cuisine (avec des plaques de cuisson !) d’une des salles de rendez-vous. Ioulia dort encore dans notre chambre, et je suis allé me faire un café et préparer des œufs avec de la poitrine de porc. C’est le pied, non ? Oh que oui. Et d’ici cinq heures, de nouveau : « Condamné Navalny, préparez-vous », et le compte à rebours recommencera.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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