Édition originale, en allemand // ARTE, capture d’écran

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Le Metropol, passionnant roman d’Eugen Ruge, raconte l’histoire d’un couple de kominterniens, pris dans le tourbillon de la Grande Terreur, et rend sensibles de nombreuses spécificités des purges staliniennes. Complété par un autre roman du même auteur et par les souvenirs du père de cet auteur, il suscite des réflexions importantes sur ce qu’a été le communisme européen, sur les silences qui en ont entouré certains épisodes, et sur les traumatismes sociaux et individuels qui en découlent.

Deux romans et des souvenirs

Le Metropol, un livre d’Eugen Ruge, paru en Allemagne en 2019 et en France en 2021 dans une traduction de Jacqueline Chambon (Chambon / Actes Sud, 2021), est un « roman » — c’est bien précisé sur la couverture —, et il fonctionne un peu comme une poupée russe. Le lecteur peut s’arrêter à l’intrigue, inspirée par le sort d’un couple de kominterniens — dont la grand-mère de l’auteur —, qui est pris à Moscou dans le tourbillon de la Grande Terreur et en réchappe — par miracle, paraît-il. Mais cette lecture peut aussi être complétée par celle de deux autres livres au moins : d’une part, In Zeiten des abnehmenden Lichts (Rowohlt, 2011, ebook), qui est paru en 2011 chez Rowohlt et en 2012 aux éditions Les Escales (Quand la lumière décline, traduction de Pierre Deshusses) et où le même auteur raconte l’histoire de sa famille allemande sur quatre générations, et, d’autre part, les souvenirs, publiés en 2012 et signés par le père d’Eugen Ruge, Wolfgang Ruge (1917-2006), Gelobtes Land. Meine Jahre in Stalins Sowjetunion (Rowohlt, 2012, ebook) : Terre promise. Mes années dans l’URSS de Staline1. Eugen Ruge a écrit les deux premiers livres, mais aussi mis en forme les souvenirs de son père, et ces trois textes vont bien au-delà de l’histoire de la famille Ruge.

Le Metropol : des kominterniens pris dans les purges staliniennes

Les héros du Metropol, Charlotte et « Wilhem2 », sont inspirés de la grand-mère de l’auteur et de son deuxième mari, qui se sont rencontrés peu après la Première Guerre mondiale. Charlotte était alors mariée et avait deux fils, « Werner » et « Kurt », nés respectivement en 1915 et 1917 ; « Wilhem », un ouvrier très engagé dans plusieurs structures communistes clandestines, avait épousé Hilde Tal, une révolutionnaire lettone convaincue. Mais Charlotte et « Wilhem » sont tombés amoureux, et les deux couples ont explosé. En 1933, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Charlotte, ses deux fils et « Wilhem » s’installent en URSS. Ce dernier y travaille pour l’OMS (les services secrets du Komintern) où Charlotte est également recrutée : tous deux vivent donc au Point Deux, un centre secret où sont formés des opérateurs radio pour le Komintern. Les deux fils doivent se débrouiller plus ou moins seuls.

Charlotte trouve normal que des purges et des séances d’autocritique soient régulièrement organisées dans le Parti, mais, pendant l’été 1936, elle découvre dans la presse le procès de Zinoviev et d’autres vieux camarades de Lénine, et comprend que « Wilhem » et elle connaissent l’un des accusés. Ils le signalent, sidérés d’avoir fréquenté un homme déclaré « ennemi du peuple », mais ne savent pas qu’ils ont été dénoncés par une collègue, Hilde Tal, qui a agi par sens du devoir et/ou pour d’autres raisons plus privées : « Les gens se servent de l’épuration du Parti pour régler leurs comptes, se venger, se faire bien voir », note l’auteur.

La purge de l’OMS a commencé et, en octobre 1936, Charlotte et « Wilhem » doivent quitter leur appartement au Point Deux et s’installer, « aux frais de l’Internationale communiste », à l’hôtel Metropol, « une splendeur Jugendstil au cœur de la ville », qui existe toujours à deux pas de la place Rouge. Commence alors une vie assez étrange dans ce lieu luxueux où le couple vit chichement, côtoie des Soviétiques privilégiés et des touristes étrangers, et attend que son sort soit décidé. D’autres du Komintern les rejoignent dans cet hôtel et disparaissent, les uns après les autres. En effet, les arrestations se multiplient, ainsi que les procès tonitruants, basés sur des accusations absurdes. Charlotte n’ose pas penser que tout est faux, n’arrive pas à croire que tout est vrai, et ses déchirements intérieurs font penser au roman de Lydia Tchoukovskaïa Sophia Pétrovna (Interférences, 2007), sur une fervente stalinienne dont le fils est arrêté dans les purges.

Charlotte, qui a retrouvé un travail, « préfère ne pas savoir » : « Elle ne veut plus avoir affaire avec un problème quel qu’il soit. Elle ne veut plus avoir affaire avec rien. Elle veut travailler, un point c’est tout. Ne pas être renvoyée. Ne pas retomber dans l’enfer de l’attente. » Cela, son petit-fils l’invente bien sûr, mais ce sont aussi ces explorations psychologiques imaginées qui donnent au roman sa saveur et son intérêt. Car Ruge décrit ainsi le résultat de ce dressage qu’ont subi des millions de Soviétiques et dont l’héritage s’observe encore souvent aujourd’hui.

Convaincue que le NKVD est « aux mains des ennemis de classe », Hilde veut en avertir Staline, mais, dénoncée à son tour, elle est arrêtée. Elle sera, nous dit Ruge dans l’épilogue, exécutée le 19 mars 1938 à Boutovo, alors que, le 8 février 1938, sa grand-mère et son compagnon « ont reçu des passeports suisses […] et un visa pour la France » : « Pourquoi eux, précisément ? Nous n’avons jamais pu en connaître la raison. » Mais, souligne-t-il à juste titre, « le hasard fait partie de l’essence de la machine de terreur stalinienne ».

L'hôtel Metropol à Moscou

L’hôtel Metropol à Moscou. Photo : mosday.ru

Mêler des procédés de fiction et l’exploration d’archives

Eugen Ruge mêle donc dans ce roman sa propre imagination et de nombreux documents qui, tirés des archives soviétiques, sont inclus dans le texte, en photographie puis en traduction. D’ailleurs, toute personne ayant travaillé au RGASPI, les archives de l’État russe pour l’histoire sociopolitique, reconnaît immédiatement à la fois les lieux décrits, les conditions d’accueil et les procédures un peu étranges pour avoir accès aux documents réservés. Dès lors, le lecteur adhère à la réalité de ce roman, d’autant que le narrateur s’y adresse à sa grand-mère, dans ce qui n’est pas seulement un procédé littéraire : « Ceci est l’histoire que tu n’as pas racontée. Que tu as emportée dans ta tombe. Que tu croyais à jamais enfouie. Que tu as toute ta vie cherché à faire oublier, à écarter de ta mémoire. Et tu y as presque réussi. Pendant longtemps je ne savais même pas que tu avais vécu en Russie. J’étais étonné de t’entendre parler russe avec mon autre grand-mère russe. »

Des personnalités connues se glissent dans ce roman familial, ne serait-ce que par le biais d’une mention rapide : le caméraman de cinéma Vladimir Nilsen, « ami de Poudovkine et d’Eisenstein », l’écrivain Isaac Babel, Mikhaïl Koltsov, « la star des médias soviétiques », l’actrice Carola Neher, le romancier Lion Feuchtwanger qui passe trois mois à l’hôtel Metropol et écrira un hymne à Staline, Moscou 1937, etc. D’autres sont moins connus : par exemple, Jevgeni Weger, candidat au Politburo, qui sera arrêté et dont la petite-nièce, l’écrivain Ludmila Petrouchevskaïa, évoquera le sort terrible dans un formidable livre autobiographique, La Petite Fille de l’hôtel Métropole (Bourgois, 2009). Oui, cette Ludmila Petrouchevskaïa qui a récemment renvoyé son prix d’État à Vladimir Poutine pour protester contre les procédures de « liquidation » engagées contre Mémorial.

Néanmoins, Ruge a bien recours à des procédés de fiction, lorsqu’il imagine les perceptions, réflexions, dialogues intérieurs de ses personnages, et raconte certaines scènes à travers leur regard. Ce qui offre un exemple intéressant pour ceux qui voudraient comparer ce que l’histoire et la littérature peuvent chacune obtenir, et qui suscite des comparaisons avec les méthodes, en partie similaires, utilisées dans Les Enfants de l’Arbat, un roman d’Anatoli Rybakov sur les purges, qui a marqué les débuts de la perestroïka (Deti Arbata, Moscou, Sovetskij Pisatel’, 1988). De même que la scène de Staline chez son dentiste, imaginée par Rybakov, est inoubliable, les difficultés sexuelles, attribuées par Ruge au juge Vassili Ulrich qui mène les procès des années 1930, marqueront.

Mais Ruge le revendique : ce livre, « malgré tous les faits, est une invention », et les dates de naissance ne « correspondent pas à celles des modèles ni à celles des personnages » de son roman de 2011. Comme s’il fallait continuer à brouiller les pistes, à mêler le vrai et le faux. D’ailleurs, Charlotte est appelée « Umnitzer », et non « Ruge », et le vrai nom de « Wilhem » était Hans Baumgarten, si bien que le lecteur se perd un peu, et c’est voulu, entre les noms authentiques, les noms de code attribués par le Komintern et ceux modifiés pour le roman. Les identités semblent d’autant plus floues et interchangeables. Des traces ont été brouillées, à différents niveaux.

Des adaptations, des répressions et bien des silences

L’épilogue du Metropol et, surtout, le roman précédent d’Eugen Ruge et les souvenirs de son père permettent de connaître le destin ultérieur des personnages. Charlotte et son compagnon, presque les seuls survivants de l’OMS, ont vécu un an et demi à Paris, puis, au début de la guerre, ont été « internés avec d’autres émigrés allemands dans des camps séparés ». Ils sont néanmoins parvenus à gagner par bateau Casablanca, puis Veracruz, au Mexique, où une petite communauté d’émigrés communistes allemands s’est constituée.

En avril 1952, encore du vivant de Staline, Charlotte a été informée par un de ses camarades, en poste dans le gouvernement de Berlin-Est, que deux visas pour la RDA les attendaient au consulat soviétique et qu’elle était nommée « chef de la section langue et littérature de l’Académie des sciences politiques et juridiques », une Académie qui formait les futurs diplomates. « Wilhem », considéré comme un « émigré à l’Ouest », n’a toutefois pas été intégré dans les nouveaux services secrets et n’a pu obtenir, précise Ruge, « aucun poste important dans le Parti et dans l’État », si bien qu’il est devenu un modeste « secrétaire du Parti à Potsdam ». Mais il entretiendra toute sa vie des rumeurs sur ses activités secrètes, parfois fantasmées.

Le Metropol ne précise guère les parcours ultérieurs des deux fils, et ce qui en est dit dans In Zeiten des abnehmenden Lichts mêle vérités et licences littéraires. En revanche, dans ses souvenirs, Wolfgang Ruge (« Kurt ») raconte sa déportation en 1941, avec d’autres Allemands d’URSS, puis sa relégation « éternelle » à Soswa, où il a pu reprendre et terminer ses études, se marier et avoir un fils en 1954 : l’auteur des futurs romans familiaux. Cette année-là, Wolfgang a revu « Walter » qui avait lui aussi écopé de plusieurs années de camp, avant d’être libéré et réhabilité. Les deux frères ont pu renouer des liens, entre eux et avec leur mère, et celle-ci a obtenu l’autorisation de se rendre à Sverdlovsk avec Hans en 1955 et d’y retrouver ces fils qu’elle n’avait plus vus depuis dix-sept ans. Là, Wolfgang Ruge lui a dit que Staline était un criminel, mais Charlotte s’est bouché les oreilles et a refusé d’en entendre davantage…

Wolfgang a pu quitter l’URSS en 1956, avec sa femme et son fils, et, en RDA, est devenu chercheur à l’institut d’histoire de l’Académie des sciences allemande. Son frère s’est à son tour installé en RDA en 1957. Charlotte et Hans sont restés au Parti toute leur vie et n’ont cessé de chanter les louanges du communisme. Wolfgang supposera qu’ils avaient pris les purges « avec la même humilité que les croyants au Moyen Äge acceptaient les épidémies et les tremblements de terre : comme des punitions divines infondées, mais pas comme des raisons de douter ».

Pendant des décennies, des silences au sein de la famille ont entouré ces années soviétiques. Ruge note ainsi que sa grand-mère lui parlait parfois du Mexique : « Mais de l’Union soviétique, […] pas un mot. » Ce qui explique que cet épisode n’ait pas été développé dans le roman de 2011, où son évocation est entachée d’erreurs. En revanche, Wolfgang a parlé à son fils de l’OMS et de l’hôtel Metropol, mais « il ne semblait pas […] savoir » pourquoi sa mère et son beau-père y avaient « vécu un an et demi ».

Il y a eu non seulement silences, mais mensonges. D’ailleurs, dans le roman de 2011, « Alexander », l’alter ego de l’auteur, dit à son père en 1979 ne pas vouloir passer sa vie à mentir, et semble sous-entendre que c’est ce que son père a fait. « Kurt » lui-même, en écoutant un hommage rendu en 1989 à son beau-père, pense que rien de ce qui y est dit ne correspond à la vérité et qu’il n’y a que « mensonge » au sujet des années 1920 et 1930. Faut-il s’étonner qu’en 2001 « Alexander » déplore avoir eu, toute sa vie, l’impression de n’appartenir à rien : « Est-ce qu’il me manque un gène ? Ou cela a-t-il quelque chose à voir avec mon histoire ? Avec l’histoire de ma famille ? »

Or, dans ce roman, l’histoire de la famille Ruge est aussi, en grande partie, l’histoire de la RDA. Elle fait d’ailleurs penser à des épisodes des parcours de Markus Wolf (1923-2006), chef des services de renseignements extérieurs de la RDA de 1958 à 1986, d’Anna Seghers (1900-1983), prix Staline de la paix et numéro 1 de l’Union des écrivains est-allemands, et du kominternien Otto Katz qui a fréquenté Seghers à Paris et au Mexique3, au moment où Charlotte et Hans s’y trouvaient aussi. En outre, le mari de Seghers, Hans Baumgarten, et Friedrich Wolf, le père de Markus Wolf, avaient été internés ensemble dans le camp du Vernet, près de Toulouse4, et les fils de Charlotte ont croisé, à Moscou puis en RDA, ceux de Friedrich Wolf5.

Or de nombreuses familles soviétiques ont eu des expériences très semblables à celles des Ruge en URSS, et elles aussi se sont tues pendant des années. Alors que les autorités russes viennent de « liquider » Mémorial, il n’est donc pas inutile de réfléchir à ces parcours, à ces silences, à ces mensonges et aux traumatismes durablement engendrés, à l’Est, par les violences étatiques.

  1. Pour ces deux derniers livres, c’est le texte allemand qui a été lu. 

  2. Je mets entre guillemets les prénoms qui ne correspondent pas aux authentiques. 

  3. Voir Pierre Radvanyi, Au-delà du fleuve, avec Anna Seghers, Paris, Le Temps des cerises, 2014, p. 39 et 90. 

  4. Voir Babette Gross, Willi Münzenberg. Eine politische Biographie, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1967, p. 329, E. Ruge, In Zeiten des abnehmenden Lichts, p. 119-426, et P. Radvanyi, Au-delà du fleuve, op. cit., p. 64. 

  5. W. Ruge, Gelobtes Lang, p. 47-490, et Sonia Combe, La Loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel », Lormont, Le Bord de l’eau, 2019, p. 52. 


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