Militaires russes dans les rues d’Almaty. Photo : le ministère de la Défense russe.

Militaires russes dans les rues d’Almaty. Photo : le ministère de la Défense russe.

L’OTSC deviendra un nouvel instrument de Vladimir Poutine dans la reconquête de l’espace post-soviétique
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L’envoi des troupes de l’OTSC, l’Organisation du traité de sécurité collective (Russie, Kazakhstan, Bélarus, Arménie, Kirghizstan et Tadjikistan), au Kazakhstan change la donne dans tout l’espace soviétique, et probablement au-delà.

Selon les statuts de cette organisation fondée en 2002, elle peut envoyer des militaires pour répondre à une agression extérieure contre l’un de ses membres. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a été fait état de « terroristes internationaux ». Il était frappant de voir le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian — autrement mieux connu pour avoir été le héraut de la « révolution de velours » de 2018, mais se trouvant depuis la fin de la guerre avec l’Azerbaïdjan dans une situation d’obligé envers le régime russe —, reprendre cette rhétorique grotesque. Au demeurant, la notion même d’une menace ou d’une agression extérieure a beaucoup évolué en Russie et chez certains de ses voisins ces dernières années. En 2012, la Russie a notamment introduit le terme d’« agent étranger » : il est attribué à des ONG, des médias et des individus dont les activités ne suivent pas la ligne gouvernementale et qui reçoivent une assistance, parfois seulement supposée, de l’étranger.

Le discours officiel sur les « révolutions de couleur », à savoir les soulèvements populaires contre des régimes dictatoriaux corrompus, rejoint la même logique. Les révolutions de couleur, comme les deux révolutions ukrainiennes (2004-2005 et 2013-2014), la révolution géorgienne de 2003, ou celle de 2020 au Bélarus, ont toujours été considérées en Russie comme le résultat d’un travail de sape occidental, essentiellement américain. À ce jour, malgré deux élections présidentielles et autant d’élections législatives en Ukraine, qui se sont déroulées d’une manière parfaitement démocratique, les propagandistes et les officiels russes parlent d’un régime issu d’un coup d’État illégitime. Le Kremlin soutient systématiquement des dictateurs dans différentes parties du monde et vient à leur secours, puisque eux sont soi-disant « légitimes », tels Bachar el-Assad ou Nicolas Maduro.

Cependant, jusque-là, excepté pour la Syrie, le Kremlin n’affichait pas outre mesure un soutien militaire direct et ouvert : il déployait plutôt des « hommes verts » non identifiés en Crimée, des Wagner et autres « volontaires » dans le Donbass et en Afrique, des conseillers militaires chez Maduro, etc. En répondant avec une rapidité éclair à l’appel du président du Kazakhstan, l’OTSC, qui se trouve entièrement dominée par la Russie, est allée bien plus loin. Malgré les déclarations maladroites du président Tokaïev avançant un chiffre de 20 000 « terroristes » étrangers venus déstabiliser le Kazakhstan et renverser ce régime, aucune trace de ces « islamistes » et « terroristes » n’a été retrouvée. Se couvrant de ridicule, Tokaïev a prétendu que lesdits « terroristes » avaient retiré les cadavres de leurs camarades des rues ou alors les avaient volés dans les morgues afin qu’ils ne puissent être identifiés.

Il s’est bel et bien produit une révolte populaire qui a éclaté après le doublement du prix du gaz, sur fond d’inflation galopante et de régime répressif et corrompu. Très rapidement, les manifestants ont demandé le départ des hauts responsables du régime : le président Tokaïev et le « père de la nation » Nazarbaïev, ainsi que sa famille qui tient à ce jour les rênes de l’économie nationale. L’éviction rapide du second a aussi témoigné de l’importance des rivalités entre clans pour le contrôle du pays. Il n’y a rien d’étonnant à ce que des manifestations pacifiques aient tourné à certains endroits à la violence et à la maraude, comme cela peut arriver également dans des pays occidentaux. Ce qui est bien plus surprenant et montrait la détermination du soulèvement, c’est que la police et plusieurs unités de l’armée semblent avoir fraternisé avec le peuple révolté. D’où l’appel à l’aide désespéré de Tokaïev qui, sans intervention extérieure, aurait sans doute été renversé.

Poutine a massivement soutenu Tokaïev. À part quelques centaines de militaires venant d’autres pays de l’OTSC, la majorité des troupes et des équipements était russe. En deux jours, près de 19 000 militaires russes provenant des forces spéciales et des forces aéroportées, ainsi que près de 5 000 tonnes d’équipements, auraient été dépêchés au Kazakhstan (selon des sources non officielles). Désormais, il n’y a plus de différence entre menace extérieure et intérieure. Selon la nouvelle doxa poutinienne, chaque menace intérieure est nécessairement fomentée à l’étranger et doit être réprimée.

Qu’est-ce que cela signifie ? Premièrement, la Russie ne permettra plus un développement « multivectoriel » du Kazakhstan où Nazarbaïev, et Tokaïev après lui, ménageait habilement la chèvre et le chou, louvoyant entre la Russie, la Turquie, la Chine et l’Occident. Des suppositions circulent dans la presse russe selon lesquelles une base militaire russe restera au Kazakhstan après le départ du gros des troupes, pour protéger notamment le cosmodrome Baïkonour et les mines d’uranium. Mais cela peut s’avérer superflu : Tokaïev, devenu probablement très impopulaire après avoir fait tirer à balles réelles sur les manifestants, sera un obligé à vie de Vladimir Poutine. Son pouvoir s’appuiera littéralement sur les baïonnettes russes, privant le peuple kazakh de toute possibilité de prendre sa destinée en main.

Deuxièmement, l’OTSC semble désormais destinée à jouer le rôle du pacte de Varsovie qui maintenait la domination russe sur les pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. Cela est de très mauvais augure pour les autres Républiques issues de l’ex-URSS. Même si toutes ne sont pas membres de l’OTSC, la direction de cette organisation dominée par Moscou pourra toujours déclarer que tel ou tel pays présente une menace pour la sécurité d’un membre de l’OTSC. Pareille rhétorique pourra aisément être brandie par Alexandre Loukachenko si son pouvoir bascule. Dès le début des manifestations dans son pays, qui faisaient suite à sa réélection frauduleuse, ce dernier proclamait que ses opposants étaient tous à la solde des Américains, des Européens, de l’OTAN et de la CIA.

L’OTSC émerge ainsi comme un nouvel instrument de Vladimir Poutine dans la reconquête de l’espace post-soviétique et dans le soutien aux pires dictatures. Cette réalité nouvelle doit être regardée en face par les Occidentaux, et non minimisée. La pire des erreurs serait d’imaginer que ce qui vient de se produire dans la lointaine Asie centrale restera sans conséquence aucune sur la stabilité du continent européen, déjà lourd de défis, et sur le principe de liberté que les Occidentaux doivent défendre.

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