Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

Navalny, journal de prison (suite)
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Alors qu’Alexeï Navalny est maintenu en détention depuis bientôt un an, son humour et son optimisme ne se démentent pas. Après avoir relaté comment il est devenu couturière et les prodiges que ses mains opèrent à l’aide d’une aiguille, il nous offre une description cocasse des fêtes de fin d’année en prison. Souhaitons-lui à notre tour le meilleur pour l’année 2022, qui marquera le 10e anniversaire de la « Marche des millions ».

7 décembre

Comment la prison aide à comprendre les féministes.

La direction de notre camp me convoque. « Condamné Navalny, il n’est pas envisageable que vous vous amendiez tant que vous ne vous investirez pas dans une activité professionnelle. Cela fait neuf mois que vous purgez votre peine ici, il est grand temps que vous travailliez un peu », me dit-on.

Compte tenu des libérations, les postes vacants étaient les suivants : planton, cuisinier, boulanger, manœuvre, et ce qui relève de la couture industrielle.

Je ne vais pas vous accabler de précisions subtiles sur les métiers en prison. Vous l’ignorez, c’est très bien, vous n’en avez aucun besoin. Je dirai seulement que j’aime m’imaginer en boulanger : gaillard au visage rougeaud, coiffé d’une toque blanche, je regarde le PAIN en train de cuire dans le four, debout, les mains sur les hanches, un sourire songeur aux lèvres.

J’ai tout de même décidé de rester éloigné des fonctions de la nomenklatura et me suis inscrit à l’atelier de couture. Plus proche des « masses ».

« Donc, couturière », a déclaré la direction.

Aussitôt je me suis dit : « Mais qui sont ces gens ? » Il faut qu’ils emploient exprès le nom « couturière », au féminin, pour m’asticoter. Le nom « couturier », le « grand couturier », n’a pas exactement le sens de « petite main », certes, mais il doit forcément y avoir un masculin pour désigner ce métier.

Puis je regarde l’annonce de la formation : « couturière ». Idem sur tous les tableaux d’information. Même chose dans la documentation.

Ce métier s’appelle ainsi, « couturière ». Il ne porte pas d’autre nom. Et « tailleur dans un atelier de couture » (ce à quoi vous aurez certainement pensé), c’est une profession différente.

Et je me suis rappelé : « Alexeï, n’est-ce pas toi qui, sur Instagram, t’es moqué des féministes, qui ne veulent pas être “écrivains” ou “auteurs” au masculin, mais “écrivaines” et “autrices” ? N’as-tu pas plaisanté à ce sujet en disant : “Quelle différence ça peut bien faire ? C’est quoi, ce stupide autrice ?” Maintenant la vie te rend la pareille. Qu’est-ce que ça peut te faire, d’être couturière ? »

Même avant je n’étais pas opposé aux féministes (c’est-à-dire à des noms comme « autrice » ou « écrivaine »), j’estimais seulement que c’était une lubie insignifiante et un bon prétexte pour « troller ». À présent, je défends avec ardeur le droit de chacun à se désigner comme il l’entend. En fin de compte, la langue est là pour ça, et elle doit évoluer conformément aux demandes de la société.

Société, je te demande de créer un nom masculin pour la profession de couturière 😉

Couseur ? Coutureur ? Couset ? Coudrier ?

14 décembre

« Mince alors, faut voir les prix », chuchoté-je en regardant l’étal avec la même horreur désespérée que celle de n’importe quel retraité d’aujourd’hui quand il se trouve dans un magasin. Car, deux fois par mois, je suis un retraité. Je m’explique : on amène deux fois par mois les zeks de notre camp au magasin ; un tout petit magasin, une échoppe comme on en voit à la campagne ou près des datchas, avec un choix de produits très restreint.

Un zek peut dépenser 9 000 roubles par mois. Pas plus. Le montant d’une pension de retraite en Russie s’élève à 15 800 roubles [soit moins de 200 euros, NDLR] en moyenne. Toutefois, on me sert de la nourriture gratuitement, bien qu’elle soit infecte. Je porte une combinaison de prisonnier : je n’ai besoin ni de vêtements ni de chaussures. Je ne dépense pas pour le logement et les charges, la téléphonie mobile, Internet, les transports, les médicaments. Je n’ai pas à acheter de cadeaux pour mes petits-enfants, ces gros bêtas adorés. Et ainsi de suite. Retranchons de la pension de retraite moyenne les dépenses pour les produits non alimentaires de première nécessité, et il en résulte que mes 9 000 roubles mensuels équivalent à ce que peut dépenser un retraité pour se nourrir.

Ainsi, au sens économique, je suis moi aussi un retraité.

Je vais dire les choses honnêtement, telles qu’elles sont. Les prix me rendent littéralement DINGUE. Et plus encore leur hausse.

J’ai débarqué ici il y a dix mois, et la grande tragédie inflationniste du retraité s’est déroulée sous mes yeux.

Dès le début, la viande en conserve m’a paru un luxe, qui est passé de 140 roubles à 250 (+ 79 %). Je n’en achète plus depuis longtemps et, je vous le confirme, un retraité peut manger des pommes de terre avec de la viande en daube une fois par mois maximum.

Lorsque je demande des conserves de poisson, la vendeuse soupire, elle sait que les zeks ont cessé de lui en acheter, car elles ont augmenté en moyenne de 55 %, passant de 110 à 170 roubles. La base des collations que je me procure au magasin est une triade magique de conserves — haricots, petits pois, maïs —, lesquelles sont passées de 56-70 roubles à 80-85 (+ 30 %).

Le fromage de fabrication russe coûte à présent 237 roubles, et mon regard ne fait que glisser sur lui. « C’est un mets d’oligarques », me dis-je.

Le dernier bastion pauvre en calories, c’était la laitue de mer, mais elle est passée de 45 à 65 roubles (+ 44 %).

Le lait m’a donné le coup de grâce. Avant, une brique coûtait 68 roubles, elle est vendue aujourd’hui, sous une autre forme, 86 roubles. J’en ai acheté, après quoi j’ai regardé l’emballage : le mot « lait » n’y apparaît pas, c’est une « boisson lactée à base de graisses végétales ».

Le prix de l’huile de tournesol a grimpé pour atteindre 90 roubles et je guette la prochaine hausse avec beaucoup d’appréhension.

Je sais que les prix dans notre échoppe sont les mêmes que ceux pratiqués en liberté. Aussi, je peux répondre de ce que j’écris : le retraité russe moyen est un miséreux, confronté à la perspective réelle sinon de souffrir de la faim, du moins de devoir remplacer l’ensemble de sa ration par des nouilles bon marché (dites « paquets du mendiant »).

Les fruits ne sont pas accessibles du tout. Les légumes, seulement s’ils viennent du potager.

Bien entendu, j’avais conscience de tout ça avant. Mais voilà, se trouver dans la peau de quelqu’un qui fait ses courses en comptant mentalement et fiévreusement ce dont il dispose, avant de dire : « Vous savez, je ne vais sans doute pas prendre de maquereau », c’est impressionnant.

Et très utile. Je l’ai évalué : mon taux d’inflation mesuré sur les produits alimentaires ne peut en aucun cas être inférieur à 40 %.

J’aimerais vraiment que se livre à cette expérience du « je vis de ma retraite » Nabioulline, le directeur de la Banque centrale, qui a déclaré récemment que l’inflation en Russie atteignait 8 %. Ainsi que Poutine, qui a ratifié il y a peu la fixation du salaire minimum à 13 890 roubles. Avec des revenus pareils, une boisson lactée est un luxe.

20 décembre

Lorsque j’étais enfant, les instituteurs me disaient : « Navalny, si tu travailles mal à l’école, tu vas redoubler, et plus tard tu iras en apprentissage. »

Je travaillais bien à l’école, mais je me retrouve quand même en apprentissage.

Eh oui. Moi, apprenti, suivant une formation au métier n° 19601, celui de « couturière ».

Que croyiez-vous donc ? Que j’irais directement coudre à l’usine de couture industrielle ? Que, peut-être, il n’y avait rien à apprendre ?

Ce n’est pas comme ça. Par exemple, le fer à repasser. Il ne « fait » pas le repassage, c’est un instrument qui produit l’opération permettant de donner la forme voulue aux vêtements. Et, vous le saurez désormais, il existe différentes techniques :

  • Le pré-repassage ;
  • Le repassage-défroissage ;
  • Le repassage-pliage ;
  • Le repassage des poignets, du col, des boutonnières, de l’emmanchure…

C’est seulement ce que j’ai déjà appris. Vu l’ironie de ma situation, je ne doute pas qu’on m’apprendra aussi :

  • l’hyper-repassage ;
  • le post-repassage ;

et bien sûr :

  • le méta-repassage.

En outre, je sais maintenant qu’une « canette » n’est pas un mot uniquement destiné à désigner le contenant de la bière et des sodas, mais un élément de machine à coudre doté d’une existence matérielle.

Ce que nous suivons, c’est une véritable formation. Avec des cahiers, des salles de classe, des devoirs pratiques et des contrôles. Nos enseignantes sont excellentes : ce sont des femmes d’une grande patience. Face à des étudiants pareils, moi je serais devenu fou.

Les étudiants, comme de bien entendu, ont la tête rasée, comme si la prophétie de mon institutrice s’était réalisée à deux reprises : je suis non seulement en apprentissage, mais dans une classe réservée aux élèves qui ont redoublé dix fois de suite.

Je suis apparemment un apprenti des plus louches, on m’a donc adjoint un employé spécial. Il s’assied au pupitre voisin, y pose l’enregistreur DVR dans ma direction et reste ainsi pendant les cinq heures que durent les cours. Sans enlever sa chapka ni son caban. Près de la machine à coudre.

Parfois, je l’entends me dire un truc du genre : « Alexeï Anatolievitch, veuillez arrêter de regarder par la fenêtre, il n’y a rien d’intéressant dehors. »

Dans ces moments-là, l’impression d’avoir remonté le temps est totale.

En théorie, je m’en sors très bien. J’ai obtenu cinq sur cinq à mon devoir.

La pratique, en revanche, ne me réussit pas. On règle la vitesse de couture en actionnant la pédale ; or, soit ma machine reste immobile, soit elle fait des points de travers à une vitesse fulgurante, ce qui me met en rage, et ensuite, ça va de soi, plus rien ne marche.

Comme me l’a dit sagement l’enseignante : « Vous n’auriez pas dû laisser pousser cette jambe de taille XXL ! »

C’est exact. Je n’aurais pas dû.

Mais j’apprendrai, sans doute. Il n’est jamais trop tard pour apprendre 😉

23 décembre

Dans notre baraquement, le poste de télévision combat l’OTAN à longueur de journée, avec véhémence. Poutine lui-même geint sur l’OTAN, qui est à nos portes sans qu’on puisse plus reculer.

À croire que toute la Russie ne vit qu’à travers cela et que les autres actualités n’intéressent plus personne.

Sur ces entrefaites arrive mon avocat, qui me raconte les nouvelles de la vie réelle. L’un des très proches oligarques de Poutine, un de ceux qui lui servent de porte-monnaie, Roman Abramovitch, a obtenu la nationalité portugaise. D’un État membre de l’OTAN, donc.

Il a finalement trouvé un pays où l’on peut verser des pots-de-vin, faire des paiements semi-officiels et officiels, tout en se retrouvant dans l’Union européenne et l’OTAN, pour ainsi dire de l’autre côté de la ligne de front de Poutine.

Abramovitch s’est également offert un cadeau de fin d’année : il s’est acheté un nouvel avion, un Boeing 787, pour 350 millions de dollars. L’engin a été fabriqué dans le premier pays de l’OTAN, et l’argent est allé enrichir l’économie dudit pays. Dix Soukhoï Superjet de construction russe coûtent aussi cher.

Au cas où quelqu’un l’aurait oublié, c’est de cette façon qu’Abramovitch a constitué la majeure partie de sa fortune : en 1997, il a privatisé Sibneft [une des principales compagnies pétrolières de Russie, NDLR] pour 100 millions de dollars. En 2005, il a conclu avec Poutine le marché du siècle : l’État (représenté par Gazprom) lui a racheté Sibneft ; mais cette fois pour 13,1 milliards de dollars. C’est génial, non ? Autrement dit, ils ont retiré 13 milliards de dollars de nos poches.

C’est justement cet argent qui sert à acheter des clubs de football, des biens immobiliers et des avions. Ce même argent qui afflue vers Poutine lui-même. Dans notre enquête, nous avions dit que le palais de Poutine à Guelendjik avait aussi été construit avec l’argent d’Abramovitch.

Le tour est joué. À bord d’un avion des plus coûteux s’envole le « porte-monnaie de Poutine », à destination d’un pays de l’OTAN. Quelle audace.

Et tout le monde est content.

Poutine et Abramovitch dérobent l’argent du Budget et l’investissent en Occident.

L’Occident se fait peur à l’idée de l’agression de Poutine en Ukraine, mais il accorde la nationalité [portugaise] à l’un de ses oligarques de confiance.

Les fonctionnaires portugais portent des valises remplies d’argent.

L’économie des États-Unis encaisse 350 millions de dollars.

Les animateurs de télé [russes], la bave aux lèvres, portent Poutine aux nues pour sa lutte contre l’OTAN.

Un cycle idéal d’hypocrisie et de corruption.

Et seul le triste citoyen russe, qui a payé pour tout ça, compte ses sous dans les magasins : lui restera-t-il assez d’argent pour acheter une bouteille de vodka et trois mandarines pour le Nouvel An ?


Il va nous manquer.

En rencontrant Dmitri Borissovitch Zimine [homme d’affaires, scientifique et philanthrope russe, mort d’un cancer le 22 décembre à l’âge de 88 ans, NDLR] à telle ou telle occasion, j’ai toujours pensé : « Ça, c’est un homme. » Si je n’avais pas su qu’il existait réellement, j’aurais cru qu’il s’agissait d’un modèle inventé pour être imité. Pour nous montrer ce que doit être un entrepreneur et un citoyen.

Sa biographie, à son image, est elle aussi exemplaire.

Il a fait une carrière scientifique en URSS, où il a énormément contribué au développement des systèmes radar de défense. Lorsque l’URSS s’est effondrée, il s’est employé à créer la première entreprise de télécommunications.

Il a démontré qu’un intellectuel soviétique pouvait être un immense homme d’affaires : son « VimpelCom Ltd. » a été la première société russe à être cotée à la Bourse de New York.

Il est devenu très riche, mais il a reversé sa fortune à des œuvres philanthropiques, en soutenant la science.

Il est tombé en disgrâce sans jamais transiger avec sa liberté intérieure. Il disait ce qu’il voulait. Il faisait ce qu’il estimait juste. Toujours fidèle à lui-même, toujours utile à la société.

Jusqu’à la moitié des bons livres que j’ai lus ces dernières années ont été édités par la Fondation Zimine [à travers le projet Dynasty Library, qui vise à traduire et à publier en Russie des ouvrages internationaux de vulgarisation scientifique, NDLR].

Mais le modèle à imiter n’est plus. On ne le verra plus, on ne lui serrera plus la main.

On se souviendra de lui. Et on essaiera de lui ressembler ne serait-ce qu’un peu.

Mes sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

27 décembre

Aujourd’hui est un jour important. Un grand jour, même. Je l’ai fait.

J’étais inquiet : en serais-je capable ? Mais j’y suis arrivé seul ; ça me paraissait pourtant inimaginable. Comment allais-je y parvenir ?

On nous avait expliqué qu’il n’y avait rien d’effrayant et qu’il ne fallait pas avoir peur. Tous ceux qui font de vrais efforts y arrivent.

La plupart des gens paient pour ça, certes. Et Internet est saturé d’offres de services de ce genre. Mais seuls les imbéciles auront à payer pour ce qu’on peut parfaitement réussir seul.

C’est vrai, pour cela il faut s’enfermer dans un abri de chantier et passer cinq minutes sans pantalon, mais, comme on le prétend, ça en vaut la peine.

Bref, je me suis décidé. Je suis entré dans l’abri, j’ai ôté le pantalon de ma combinaison de prisonnier et je l’ai ourlé. J’ai cousu en faisant des points d’ourlet invisibles, des points coulés. Comme dans le manuel. Dans le repli du bord inférieur, mon aiguille a attrapé un unique fil de tissu. Et sur le débord supérieur, j’ai piqué l’aiguille très exactement dans l’ourlet. Et j’ai obtenu un intervalle régulier de trois points par centimètre. C’était parfait, aucun atelier de couture ne peut faire aussi bien.

Ce pantalon de prison était un peu long, cela faisait dix mois que j’en retroussais le bas. Tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur. Mais ce n’était ni pratique ni très joli.

Nos formateurs ont un argument de prédilection quand, expliquant à quel point il est utile de devenir couturières, ils remarquent le scepticisme sur nos visages de zeks : « Au moins, vous pourrez raccommoder vos pantalons vous-mêmes sans avoir à débourser quoi que ce soit à l’atelier. »

J’ai donc mis à profit les connaissances acquises. Vous m’auriez vu, tenant l’aiguille de façon légendaire, après avoir enroulé le fil autour de mon index près de mon ouvrage — pas comme un zéro qui coud en piquant l’aiguille de haut en bas. Et je n’avais fait de nœud qu’à une extrémité du fil : j’ai cousu en prenant un seul fil de tissu, et non deux, comme tout le monde a l’habitude de le faire.

Vous êtes probablement des incapables qui ne comprenez même pas de quoi je parle. Vous ne distingueriez pas un point de piqûre d’un point de surfil.

(Très bien. Vous n’en avez pas besoin. Ne vous embarrassez pas de ces bricoles et faites raccourcir vos pantalons en magasin. De nos jours, il existe même une machine spéciale, qui alignera pour vous sans le moindre problème pas moins d’un kilomètre de couture invisible 😉)

31 décembre

La photo de famille de fin d’année est une tradition importante. Elle souligne le caractère familial des fêtes, qui me donne, à moi, cette fameuse « sensation de Nouvel An/Noël ».

Depuis l’avènement des réseaux sociaux, la photo de famille à Noël est devenue à l’évidence notre tradition commune sur Instagram. Personnellement, j’aime regarder les photos de famille de mes amis et de mes connaissances. C’est rigolo de voir qui a grandi, qui est de plus en plus dégarni et chez qui la famille s’est élargie.

Je n’ai pas l’intention de faillir à la tradition, malgré les petites difficultés qui ont surgi. J’ai donc demandé à Ioulia, Dacha et Zakhar de se prendre en photo à la Saint-Sylvestre, puis de me découper dans une photo analogue et de me coller proprement sur la leur. Comme si on faisait la fête ensemble.

Je ne peux pas encore voir le résultat malheureusement, mais je suis sûr que ce sera bien et digne du Nouvel An.

Je vous souhaite à tous de très belles fêtes.

Soyez plus proches de ceux que vous aimez. Et qu’eux-mêmes soient plus proches de vous — pour éviter d’avoir à faire des collages.

Quoi qu’il advienne, restez optimistes, et à minuit formulez pour vous-mêmes des vœux très chouettes — puissent-ils se réaliser vraiment.

Je vous embrasse et vous aime, j’agite une clochette et fredonne une petite chanson extraite d’un dessin animé pour enfants sur cette merveilleuse fête.

Bonne année !

10 janvier

Dans la série des célébrations inhabituelles, passer le Nouvel An en prison, ça dépasse, évidemment, vos déclarations favorites en tout genre : « Nous l’avons fêté sur la plage » et : « Nous, c’était à bord d’un avion. »

J’ignore combien de célébrations de ce type m’attendent, mais la première, c’est sûr, restera dans ma mémoire.

Voici donc comment se passe un réveillon dans une colonie pénitentiaire.

D’abord, rien à redire ici, l’esprit du Nouvel An est parfait. Un manteau de neige blanche et immaculée. Pas de voitures, et on ne met rien sur la chaussée. Il n’y a qu’en forêt qu’on puisse voir une neige pareille.

Ensuite, les congères sont énormes et carrées. Je ne plaisante pas. C’est le fruit de la bêtise universelle qui rassemble la prison et l’armée. Si une congère est informe, c’est une congère de la société civile — donc du grabuge. C’est pourquoi les soldats de là-bas et les détenus d’ici, à l’aide de boucliers pare-neige en contreplaqué, en font des carrés.

Ça a beau être complètement stupide, cela me donne la nostalgie de mon enfance dans les villes militaires. La chapka-ouchanka, la neige blanche qui craque, les congères carrées — comme si j’avais à nouveau neuf ans et que je me rendais dans la garnison où travaillait mon père. Il y aurait un sapin de Noël et on me donnerait des bonbons.

Aucun semblant de dîner de fête ici — quelle déception. Je pensais qu’on aurait au moins une mandarine pour la forme. Mais non, c’était le brouet habituel. Cependant, il y a eu mieux, on a eu la permission de rester debout jusqu’à 1 heure du matin et d’utiliser la cuisine pendant tout ce temps.

C’est alors que les merveilles gastronomiques ont commencé. Toutes les réserves ont été généreusement ouvertes. Il y avait donc des mandarines, un gâteau et même du Coca-Cola.

Une demi-heure avant que minuit sonne, des détenus nous ont rejoints dans notre baraquement. Devant la formation de zeks (nous), plusieurs autres ont dansé joyeusement, déguisés en animaux sauvages et en Pères Noël [Ded Moroz, le « Grand-père Gel » de la tradition russe, NDLR]. Un agent regardait. Le département du travail éducatif a filmé la scène. En substance, c’était le moment classique où tous, jusqu’au dernier, se sentent embarrassés, honteux, et voudraient que ça se termine au plus vite. Mais il est impossible d’y échapper : comment se passer des vœux ?

Lorsque le Père Noël a demandé « aux gars de lire un poème », Valera, 71 ans (coupable d’avoir infligé des lésions corporelles graves, il a administré des coups de couteau à son voisin), a, contre toute attente, récité le sien. C’était une strophe de deux vers :

« Père Noël, libère-nous sur parole,
Si ce n’est pas tous, alors au moins un de la geôle. »

Le Père Noël n’a pas promis de libération conditionnelle, mais a donné à Valera une poignée de bonbons.

On nous a autorisés à nous réveiller à 7 heures du matin. Je me suis quand même réveillé à 5 h 30, comme d’habitude, et J’AI TRAÎNÉ AU LIT. Et quand j’ai fini par me lever à 6 h 45 et que je suis allé, paresseusement, en prenant mon temps, faire mes ablutions, je me suis senti comme un sybarite dans une robe de chambre en soie. Qui, le lendemain d’une fête déchaînée, passage de sa chambre à l’aqua-discothèque.

On avait également promis d’annuler les exercices physiques le 1er janvier ; tout compte fait, on a décidé que ce serait une insupportable surdose de confort pour les zeks.

Mais les exercices à 7 heures du matin, c’est très, très bien, croyez-le.

La fête a donc été très bonne. Ça m’a plu.

J’espère que vous aussi vous l’avez bien célébrée.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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