L’ambassade de Russie à Paris. Photo : Wikipedia

L’ambassade de Russie à Paris. Photo : Wikipedia

Le monumental, le considérable, le démesuré bâtiment qu’on ne peut pas ne pas voir, boulevard Lannes (16e), autrement dit l’ambassade de Russie, ressemblerait presque à un blockhaus allemand de la dernière guerre, tant sa masse est écrasante et invite à emprunter le trottoir d’en face aux fins de mieux se protéger de sa présence impériale.

Les sources sont en note de bas de page.

Cette impressionnante construction, huit étages de béton, a une histoire. Jusqu’au milieu des années 1970, l’ambassade soviétique trônait au 79, rue de Grenelle, occupant le bel hôtel d’Estrées, transformé dans le style soviétique, ostentatoire en matière de couleurs, étalant ses barreaux et doubles ou triples fenêtres et dont on devine l’intérieur…

Mais où loger les diplomates ou assimilés, toujours plus abondants ? Au nombre de 15 en 1945, ils sont 60 dix ans plus tard, 235 en 1965, 362 en 1971, 450 en 1975, 543 en 1980, 780 en 19841, sans comparaison avec le faible effectif — la parité n’est en rien respectée car non exigée — de la représentation française à Moscou, évaluée à 1802.

Une collusion gaullo-communiste ?

Le site convoité au début des années 1970 par les Soviétiques s’étend sur 24 000 m2 — les îlots 23 et 24 —, il est aménagé en plateau d’éducation physique et terrains de jeux. Appartenant à la Ville de Paris, il est fréquenté, chaque mois, par près de 50 000 élèves des lycées Janson-de-Sailly, Molière et d’établissements privés, auxquels succèdent, le week-end, des adeptes de hockey sur gazon3. Si le bois de Boulogne est proche, les espaces verts publics ne sont pas si nombreux dans le quartier.

Qu’importe, il faut faire plaisir à l’Union soviétique et le gouvernement français demande à la Ville de lui céder 15 000 m2 aux fins de les offrir à Moscou. En réalité, la France s’est déjà engagée car c’est du donnant-donnant : il importe d’agrandir à Moscou les locaux de la rue Dimitrov — empruntée par Napoléon quittant la ville en 1812 —, où les Russes proposent un terrain d’exactement 15 000 m2 jouxtant l’ambassade de France.

Le ministre des Affaires étrangères, le plus que complaisant Maurice Schumann, invite Brejnev, lors de son déplacement officiel de 1971, à ne pas évoquer avec le président Pompidou la question du terrain du boulevard Lannes, la considérant comme réglée, alors que le Conseil de Paris doit encore se prononcer.

Le vote intervient le 23 mars 1972 : 63 voix favorables à la cession du terrain contre 13 (centristes) et 13 abstentions4.

Le vote majoritaire est le fait de l’UDR, le parti gaulliste de l’époque, des giscardiens et des communistes. Ces derniers paraissent avoir oublié leur opposition à la vente de ces terrains. Lorsqu’elle avait été envisagée, dix ans plus tôt, les camarades Ouzoulias et Diquélou avaient posé une stricte question écrite, publiée, sous le n° 1445, dans le Bulletin officiel de la Ville du 6 octobre 1962, rappelant leur vaine opposition de naguère à la construction, à proximité des îlots 23 et 24, de la maison de l’OTAN : « Les élus susnommés demandent à M. le préfet de la Seine que soient conservés aux sportifs les terrains du boulevard Lannes. » Dès l’instant où il s’agit de l’URSS, le revirement est total.

Gérard Depardieu arrive à l'ambassade russe

Gérard Depardieu arrive à l’ambassade russe pour voter à l’élection de la Douma, le 19 septembre 2021. // Compte Twitter de Francis Scarr, capture d’écran

Les abstentionnistes sont composés des socialistes et radicaux ainsi que de deux giscardiens, dont Bertrand de Maigret, gendre de Michel Poniatowski, futur ministre de l’Intérieur, qui se targuait d’anticommunisme mais dont les liens avec Doumeng, le milliardaire stalinien, étaient presque intimes5

Le conseiller centriste du 16e, Gilbert Gantier, dénonce alors les gaullistes et leurs « complices communistes6 », que Le Monde du 29 décembre 1973 qualifie de « bien curieuse coalition » ; un autre conseiller du centre, Michel Elbel, déplore que l’assemblée parisienne n’ait tenu aucun compte des pétitions signées par des milliers d’habitants ni de la ferme opposition manifestée par les associations sportives.

Bref, cette monstrueuse ambassade est édifiée dans des délais records et inaugurée par Brejnev le 22 juin 1977, en présence du président Giscard d’Estaing qui, en 1975, avait déclaré qu’il fallait se garder d’évoquer la création d’une défense européenne, l’idée même déplaisant aux Soviétiques7 : bel aveu de notre « indépendance », invoquée à tout propos, par ceux-là mêmes qui la bafouent !

Et ce n’est qu’une partie de l’emprise soviétique à Paris, qui dispose de nombreux immeubles, dont celui de la représentation commerciale, de l’agence Tass, deux châteaux dans les Yvelines et le Val-d’Oise, une villa à Deauville, etc.

Non contents d’annexer un espace vert unique, les Soviétiques veulent toujours plus et s’emploient à s’emparer, en 1986, de 2 ha du bois de Boulogne pour y promener leurs enfants8 : à chacun son mur ! L’opération va échouer grâce au maire du 16e, le député centriste Georges Mesmin, qui la raconte dans un de ses livres : « Ma dernière réalisation de maire fut en réalité une anti-réalisation. J’ai sauvé un morceau du bois de Boulogne que l’URSS voulait nous subtiliser. / À l’automne 1985, Gorbatchev […] vint en visite à Paris pour y rencontrer Mitterrand. Chirac qui voulait, à cette occasion, montrer qu’en tant que maire de Paris, il était quasiment aussi important que Mitterrand, se démena afin que Gorbatchev vienne également le voir et fasse un discours à l’hôtel de ville. / L’ambassadeur d’URSS fut choyé afin qu’il transmette bien le message. Voyant l’intérêt qu’il pourrait tirer de cette soudaine attention, il en profita pour demander un morceau du bois de Boulogne jouxtant l’ambassade afin d’y faire un jardin ! Chirac promit et Gorbatchev vint faire sa visite à la mairie de Paris. / Tout cela fut fait dans le plus grand secret et je ne fus informé à aucun moment de cette décision concernant pourtant un terrain situé dans le 16e arrondissement9»

La proximité des élections législatives fit échouer l’opération, nombre d’électeurs du 16e signant une pétition, lancée par Georges Mesmin, à l’attention du maire de Paris, lequel, le scrutin passé, oublie la promesse faite à l’ambassadeur d’URSS : « J’aime à croire, conclut le maire du 16e, que mon opposition vigoureuse a empêché qu’un morceau de territoire français passe dans le giron soviétique ! » Mais Chirac s’emploie par la suite à faire battre ledit maire, insuffisamment docile, lui…

En 1987, c’est au 135, rue de la Tour (16e), toujours dans les beaux quartiers, qu’est édifié un immeuble entier à usage d’habitation, réservé à l’ambassade soviétique. L’opération se déroule dans le plus parfait anonymat, sous la couverture de la société TEC international : 50 logements répartis sur plus de 6 277 m2 hors d’œuvre10. Quand un Russe disposait à cette époque de 4 m2 en moyenne, souvent dans des appartements communautaires…

L’ambassade à Moscou, cible de l’espionnage

La première pierre de l’ambassade de France à Moscou est posée à la mi-novembre 1976, les Soviétiques exigeant que le coût de celle-ci soit équivalent à celle du boulevard Lannes, ce à quoi les Français se plièrent curieusement, sans réagir, alors que la différence de coût était considérable11 ; qui plus est, le bâtiment français est édifié par les Soviétiques, étant situé à moins de 30 m du ministère de l’Intérieur, le fameux MVD. Alors que l’ambassade de Paris le fut par des entreprises proches du Parti communiste.

Thierry Wolton révèle, non sans courage, dans Le Point du 8 avril 1985, que, pendant six ans, de 1976 précisément à janvier 1983, le KGB a intercepté la totalité des messages, dont les télégrammes diplomatiques secrets, émis et reçus par l’ambassade de France. Ce n’étaient pas les murs de la nouvelle chancellerie, probablement comblés de micros, qui l’avaient fait découvrir mais un télex en panne, truffé d’appareillage électronique, que le KGB s’était employé à poser lors de l’acheminement des télex, de Paris à Moscou, car la France avait imprudemment oublié de les faire surveiller lors de leur transfert, par chemin de fer.

Quelques jours avant ce scoop, l’ambassade à Paris, se posant en victime, eut l’outrecuidance d’exiger du gouvernement français qu’il empêchât la publication de nouveaux documents sur l’espionnage soviétique en France, après que Le Monde du 30 mars 1985 lui eut consacré sa une et un large développement ; l’ambassade soviétique feignait-elle d’ignorer que la presse n’était pas sous contrôle des autorités françaises ?

Alors ministre du Commerce extérieur, Mme Cresson, qui préside au même moment la grande commission franco-soviétique, s’indigne de ces révélations, « opération étonnante », selon elle, se gardant bien de condamner les procédés de Moscou12. Position complaisante qui incite aussitôt ladite ambassade à Paris à dénoncer l’« inaction des autorités françaises face à la sordide calomnie » après une émission d’Yves Montand consacrée à une éventuelle invasion de l’Europe par l’URSS13 — émission également condamnée par le parti stalinien français qu’il qualifie de « plaidoyer intolérable14 ».

Projection du film d’Oleg Sentsov

Projection du film d’Oleg Sentsov dans le square Debussy devant l’ambassade russe pendant sa grève de la faim en détention, le 23 septembre 2018. Photo : Michel Eltchaninoff

Les effectifs du personnel diplomatique (ou du KGB)

L’expulsion de 47 espions déguisés en diplomates, au début d’avril 1983, provoque enfin une réelle prise de conscience quant à l’ampleur de l’espionnage soviétique en France.

Loïc Bouvard, député centriste du Morbihan, pose une question écrite au ministre des Relations extérieures, relative au nombre de diplomates des pays du bloc soviétique en poste à Paris. Alors qu’une suite, selon les textes, doit être apportée dans les deux mois, la question du 31 décembre 1984, rappelée le 7 octobre 1985, n’en reçut une que le 20 janvier 1986, un record de lenteur.

Intime de Mitterrand, le ministre Roland Dumas — qui signa, en 1983, l’Appel des cent, d’inspiration soviétique, contre l’implantation des euromissiles en Europe — était-il gêné d’apporter des éclaircissements à une demande somme toute anodine ?

Dans sa très tardive réponse de 1986, le ministre croit nous apprendre qu’il y a seulement 63 diplomates soviétiques accrédités à Paris contre 43 français en URSS. La réalité est bien différente, à tel point que le sénateur centriste de Meurthe-et-Moselle, Claude Huriet, relance la machine, lui qui est à l’origine de maintes interrogations du gouvernement à ce sujet.

Dans sa question du 24 juillet 1986, Claude Huriet se déclare surpris que Roland Dumas n’ait pas daigné répondre à sa demande du 13 février précédent.

Le nouveau ministre, Jean-Bernard Raimond, qui fut jusque-là notre chef de poste à Moscou, consent à lui apporter les précisions demandées : le personnel soviétique, ayant ou non statut diplomatique, s’élève à 284 membres, consulat de Marseille compris, le chiffre avancé de 700 comprenant conjoints et enfants15. 116 Français seulement sont alors répertoriés en Russie. Mais le chiffre de 700 membres (hors familles), dont ceux issus de sociétés commerciales, est fourni, sans être démenti, par l’hebdomadaire L’Express du 15 novembre 1986, tous bénéficiant d’un passeport diplomatique ou dit de service.

Il est curieux de constater que le même Roland Dumas a refusé de répondre à une question d’un député apparenté RPR du Rhône, Pierre-Bernard Cousté, qui souhaitait connaître le nombre et la nationalité des diplomates expulsés depuis 1974 : le ministre rétorque sèchement que « la publication d’une liste des personnes concernées n’est pas envisageable16 ». Comme l’écrivait Nicolas Beau dans Libération du 3 octobre 1985, « expulsez-les comme en 1983, ils reviennent plus nombreux encore par la fenêtre ».

Le mot de la fin appartient au préfet Jean Rochet, qui fut à la tête de la DST, où d’aucuns s’employaient à le fragiliser, voire à l’évincer, comme Maurice Schumann, alors chef du Quai d’Orsay, ou son secrétaire général, Alphand, ou encore le préfet de police, Maurice Grimaud, le jugeant trop sévère avec l’espionnage des pays du bloc communiste : « Est-il acceptable que nous tolérions encore longtemps que soit installée, en permanence, sur notre territoire, une véritable armée composée d’espions dont la seule occupation est d’inciter nos nationaux à la trahison, de voler nos secrets, de préparer la subversion et d’apporter leur soutien au terrorisme17 ? » Le terme détente — « De l’inventeur [de Gaulle] de la détente », chapitre admirable de lucidité de l’ouvrage de Jean-François Revel Comment les démocraties finissent — ne comporte-t-il pas un double sens : relâchement du côté français, doigt sur la gâchette du côté soviétique ?

En guise de post-scriptum. Addenda au sujet de l’ambassade russe à Paris
ou Le Bunker, de Bernard Lecomte

Le Bunker, sous-titré Vingt ans de relations franco-soviétiques, de Bernard Lecomte, alors grand reporter à l’hebdomadaire L’Express, où ses connaissances du bloc soviétique étaient connues et reconnues, a été publié en 1994 chez Lattès.

Cet ouvrage de près de trois cents pages aurait forcément dû être mentionné — et utilisé — dans cet article consacré à l’ambassade soviétique à Paris, monstrueux bunker en effet. Il aurait dû l’être d’autant plus que l’auteur de ces lignes en avait rendu compte dans le n°3 de la revue Histoire et liberté d’octobre 1994…

Excellent titre, presque en-deçà de la réalité face à cette hideuse bâtisse, excellent contenu, qui fourmille de révélations sur les compromissions du pouvoir politique français, à droite comme à gauche, Quai d’Orsay en tête, s’employant à complaire voire à se coucher face à Moscou. La situation a-t-elle beaucoup changé de nos jours ?

Comme on l’a rappelé, les élus parisiens, sur ordre du président Pompidou, vont alors s’illustrer en donnant l’autorisation d’édifier ce bunker sur un terrain de sport, bordé d’espaces verts, le tout mis à mal grâce à cette coalition — allant des gaullistes aux communistes, centristes exceptés —, qui se battait l’œil des jardins et de la protection de la nature, dès l’instant où il fallait répondre, sans discussion ni réserves, aux exigences soviétiques.

A cet égard, les lumineux développements du précurseur Bernard Lecomte sont à lire et à relire (en particulier les p. 11-29 et 200-203). Et ils entraînent alors dans le reste du livre, dont on ne parvient plus à se distraire, notamment sur l’omniprésence du KGB en France et de ses obligés français…

En effet, la prétendue chancellerie — l’auteur nous fait pénétrer dans chacun de ses interminables étages — n’est autre qu’une impressionnante centrale d’espionnage, située en plein cœur de la capitale, sans parler d’annexes diverses et variées et pas seulement à Paris.

  1. « Les souvenirs du préfet Rochet », Démocratie moderne, 23 mai 1985. 

  2. Thierry Wolton, Le KGB en France, Grasset, 1986, p. 286. 

  3. Le Monde, 20 janvier 1972. 

  4. Ibid., 25 mars 1972. 

  5. Le KGB en France, op. cit., p. 45-46. 

  6. Le Courrier de Paris 16e, mai 1972. 

  7. Le Monde, 23 mai 1975. 

  8. Le Quotidien de Paris, 24 janvier 1986. 

  9. Georges Mesmin, Sur les balcons du ciel, Éd. Vert moment, 2007, p. 215-216. 

  10. Demandes de permis de construire des 20 juillet et 7 octobre 1984, qui indiquent bien que le terrain est propriété de l’ambassade soviétique (documents en notre possession). 

  11. Le Figaro, 11 novembre 1976. 

  12. Le Monde, 3 avril 1985. 

  13. Ibid., 19 avril 1985. 

  14. L’Humanité, 19 avril 1985. 

  15. Journal officiel, débats parlementaires, Sénat, 26 février 1987. 

  16. Journal officiel, Assemblée nationale, 2 décembre 1985. 

  17. Jean Rochet, Cinq ans à la tête de la DST, 1967-1972, la mission impossible, Plon, 1985, p. 285. 


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