Bill Browder // Channel 4, capture d’écran

Bill Browder // Channel 4, capture d’écran

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Bill Browder est un homme d’affaires américano-britannique qui a créé le fonds d’investissement Hermitage, le plus gros fonds étranger en Russie jusqu’en 2005, lorsque Moscou lui a interdit l’accès au territoire russe. Browder avait dénoncé un schéma criminel ourdi par des fonctionnaires russes, visant sa société, et c’est son juriste fiscaliste Sergueï Magnitski qui l’a représenté afin d’obtenir justice. Magnitski, alors âgé de 36 ans, a été arrêté. En 2009, un an plus tard, il est mort en prison, après que des soins hospitaliers lui ont été refusés. Browder se bat depuis pour dénoncer les violations des droits de l’homme en Russie et pour honorer la mémoire de Sergueï Magnitski.

Propos recueillis par Galia Ackerman

Quels sont les derniers développements liés à la loi Magnitski que vous avez initiée ?

La « campagne Magnitski » a débuté peu de temps après la mort de Magnitski, en novembre 2009, et aujourd’hui 34 pays dans le monde ont adopté la loi Magnitski. L’exemple le plus récent est l’Australie, qui l’a fait en décembre 2021. Si vous regardez l’ensemble, cela inclut les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l’Union européenne à 27, la Norvège, le Monténégro, le Kosovo et l’Australie.

Pourquoi la loi Magnitski n’a-t-elle pas été appliquée à l’affaire Navalny ?

Avant de prendre l’avion de Berlin à Moscou, Alexeï Navalny a dressé une liste de 35 personnes du régime de Poutine, responsables de la politique russe actuelle et des crimes commis à son encontre. Il a déclaré que si quelque chose lui arrivait, par exemple s’il était arrêté ou torturé, cette liste devrait être distribuée aux différents gouvernements du monde. Lorsqu’il a été arrêté et jugé, l’équipe de Navalny a transmis cette liste au gouvernement américain et à de nombreux autres pays. Jusqu’à présent, ces personnes n’ont pas été sanctionnées. Mais j’imagine que si le régime de Poutine continue à faire des choses terribles, cette liste pourrait être utilisée pour des sanctions.

Puisque le régime russe a tenté d’empoisonner Navalny, à l’évidence la loi Magnitski aurait dû être appliquée dans ce cas. Mais il semble qu’aucune sanction spécifique n’ait été prise à la suite de son empoisonnement et de son incarcération. En outre, son organisation a été démantelée, son équipe a dû fuir, il s’agit donc d’un cas classique de persécution politique.

Bien que ce soit assez frustrant, il faut beaucoup de temps pour pousser les gouvernements à sanctionner des individus. Par exemple, ce n’est qu’en 2020 que le gouvernement britannique a sanctionné les assassins de Magnitski. Je suis sûr que cela arrivera aussi aux empoisonneurs et aux geôliers de Navalny, tôt ou tard.

Parlons de la politique britannique à l’égard de la Russie. Elle semble s’être considérablement durcie.

La Grande-Bretagne, plus que tout autre pays, aide actuellement l’Ukraine, y compris en matière d’assistance militaire et d’armes. Et je pense que le Royaume-Uni sanctionnera certainement les oligarques proches de Poutine si la Russie envahit l’Ukraine. Si Poutine le fait, il devra en payer le prix fort personnellement. Pour obtenir ce résultat, il faut geler l’argent de Poutine détenu par plusieurs oligarques. Ils ne gardent pas cet argent en Russie, mais à l’Ouest.

Comment faites-vous pour recueillir des preuves à ce sujet ? Pour certains oligarques, c’est sans doute évident, par exemple pour Arkadi Rotenberg, qui prétend être le propriétaire du palais de Poutine sur les bords de la mer Noire. Mais pour d’autres, cela peut être compliqué. Nous avons vu dans les films de Navalny combien il est difficile de démêler les combinaisons très complexes de fausses entreprises, de sociétés-écrans et de comptes anonymes dans des paradis fiscaux.

Il faut regarder le problème autrement. Même sans une longue enquête, ces personnes peuvent être sanctionnées pour corruption de haut niveau. Si nous savons que la personne est proche de Poutine et qu’elle est impliquée dans des affaires de corruption, alors nous pouvons utiliser la loi Magnitski et geler ses avoirs.

Quand vous parlez de corruption, que voulez-vous dire exactement ? En Russie, Poutine distribue des postes très lucratifs à ses amis, par exemple aux membres des conseils d’administration de Gazprom, Rosneft, Nornickel, ou leur permet de signer des contrats juteux avec l’État. Et apparemment ils lui rendent, d’une manière ou d’une autre, une partie de l’argent qu’ils gagnent. Mais comment prouver tout cela ?

De nombreux noms sont déjà connus. Les Paradise Papers ou les Panama Papers ont été publiés, ainsi que des documents judiciaires, des enquêtes criminelles dans les pays occidentaux. Et bien sûr, la liste donnée par Navalny sera d’une grande aide.

Quelle est votre principale occupation en ce moment ?

Les questions relatives aux droits de l’homme. La loi Magnitski permet de poursuivre des criminels, mais il faut préparer des documents et attirer l’attention sur chaque cas. Je continue également à faire pression pour que la loi Magnitski soit adoptée par davantage de pays.

Quelle structure avez-vous créée pour cela ?

Je finance moi-même mes activités, je n’ai donc pas besoin de chercher et de demander de l’argent. Nous l’appelons la Campagne mondiale pour la justice Magnitski [The Global Magnitsky Justice Campaign, NDLR].

Travaillez-vous avec des membres de l’équipe de Navalny, comme Maria Pevtchikh, qui vit également à Londres ?

Je travaille avec beaucoup de personnes engagées dans l’opposition à Poutine. Mais je ne donne pas de noms précis, pour des raisons de sécurité.

Avez-vous reçu des menaces ?

Oui, je suis menacé en permanence. Les Russes ont également essayé de me faire arrêter et de me renvoyer à Moscou pour me mettre en prison. Ils ont également essayé de pousser le gouvernement britannique à m’extrader. En 2018, j’ai été arrêté à Madrid. Je suis souvent suivi. Ce que je fais les dérange vraiment.

Bénéficiez-vous d’une protection du gouvernement britannique ?

Oui, j’en ai une.

Interpol a-t-il publié une notice rouge à votre sujet ?

C’est arrivé plusieurs fois, et chaque fois, elle a été rapidement retirée. J’en ai parlé dans mon livre.

Peut-on espérer voir des changements en Russie, alors que toute l’opposition, y compris Mémorial, est écrasée ?

Je pense que la meilleure alternative à Poutine est Alexeï Navalny. Sa décision de rentrer en Russie et d’aller en prison était incroyablement forte et l’a fait passer du statut de politicien mineur à celui d’opposant majeur à Poutine. Sa bravoure et son altruisme lui donnent une envergure comparable à celle de Nelson Mandela. Malheureusement, de nouvelles accusations pèsent sur lui et il pourrait rester en prison pendant de longues années. Ils voudraient le garder en prison pour toujours, mais un jour viendra où le régime de Poutine tombera. Et alors le peuple russe cherchera un nouveau leader.

S’il y a une nouvelle guerre entre la Russie et l’Ukraine, quel impact cela aurait-il sur le régime de Poutine ?

Ce serait une aventure extrêmement risquée. Il y aurait beaucoup de victimes et le peuple russe n’a pas envie d’une guerre sanglante. Ce serait un énorme désastre économique. Les avoirs de l’élite dirigeante seraient gelés en Occident. Tout cela peut produire une réaction en chaîne et Poutine pourrait être destitué. Pas par une élection démocratique, mais par une révolution de palais, ou alors par un soulèvement populaire spontané.

Pensez-vous qu’un soulèvement soit possible ? Nous assistons à une répression sans précédent, presque comme à l’époque de Staline. Les gens ne sont pas exécutés, et le nombre de personnes emprisonnées est assez modeste par rapport à la terreur stalinienne, mais les peines pour toute opposition sont maintenant extrêmement sévères, dix, quinze, vingt ans de prison. Le régime actuel est non seulement beaucoup plus répressif que sous Brejnev, mais pire que lorsque Magnitski a été arrêté.

C’est vrai. Mais le régime n’est fort que tant que le peuple russe veut qu’il le soit. Nous avons vu ce qui s’est passé en Égypte ou en Ukraine lorsque les gens sont descendus dans la rue par millions. Et nous avons également vu ce qui s’est passé au Kazakhstan où, finalement, le régime de Nazarbaïev, perçu comme éternel, a été remplacé par un autre. Il peut être meilleur ou pire, mais une dictature permanente, ça n’existe pas. Elle se termine par une chute, d’une manière ou d’une autre. Parfois, ces régimes tombent parce que le dirigeant meurt, parfois parce que le dirigeant est renversé et parfois parce qu’il se retire lui-même. C’est pourquoi Poutine a si peur, il craint que son pouvoir soit affaibli et qu’il connaisse une fin terrible.

Que se passerait-il si Poutine se retirait ? Garderait-il des actifs qui sont aujourd’hui « gérés » par plusieurs oligarques ?

Bien sûr que non. Il n’est riche que lorsqu’il est au pouvoir. Et tous ces oligarques seraient arrêtés très rapidement.

À votre avis, pour quelle raison Poutine se livre-t-il aujourd’hui à une telle démonstration de puissance en concentrant de nombreuses troupes aux frontières de l’Ukraine ?

Poutine fait tout cela parce que l’Occident est faible. La popularité de Biden est à son plus bas niveau, la survie politique de Boris Johnson est mise en doute, Macron est occupé par sa réélection et il y a un nouveau chancelier en Allemagne. En même temps, l’inflation devient folle, les prix du gaz augmentent, de même que ceux de tous les autres produits de base. Pour Poutine, c’est donc le bon moment pour mettre la pression au maximum afin d’obtenir un maximum de concessions de la part de l’Occident. C’est pourquoi il concentre ses troupes aux frontières ukrainiennes. Poutine est certain que l’Occident tentera d’éviter à tout prix une confrontation avec lui. Même s’il n’obtient qu’une fraction de ce qu’il demande, il dira au peuple russe : « Regardez comme nous sommes puissants. »

Il s’attend à un abandon de l’Ukraine par l’Occident ?

Je ne sais pas ce que Poutine considérerait comme un succès substantiel : la chute du gouvernement ukrainien ou quelques concessions de l’OTAN, ou les deux. Peut-être ne le sait-il pas lui-même. Il est clair qu’il veut obtenir une victoire nette qui renforcerait sa popularité. Son échec, ou sa réussite, dépendra de notre fermeté.

À lire : « Russie : l’empire de l’arbitraire », grand entretien avec Bill Browder, Politique internationale.

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