Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

Navalny, journal de prison (suite)
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Alors que le climat de tension entre la Russie et l’Occident se confirme et s’accentue, Alexeï Navalny a eu, le 31 janvier, les honneurs de la une du Time Magazine, qui le présente comme « The Man Putin Fears ». Quelques jours plus tôt, Navalny, le long métrage documentaire que lui consacre le Canadien Daniel Roher, a été doublement primé, outre-Atlantique, au festival de Sundance (Documentary Audience Award et Festival Favorite Award). Dans le même temps, Navalny, qui ignore toujours quelle sera la durée de sa détention, se gausse avec une ironie mordante d’un tout autre palmarès : il figure officiellement sur la liste des « terroristes et extrémistes » établie par le service russe des renseignements financiers.

13 janvier

Eh oui. J’avais l’intention de passer cette journée élégamment vêtu : en smoking, une coupe de champagne à la main, pour la première, mais je vais la passer comme d’habitude, en bottes et combinaison de prisonnier, une grande tasse de thé à la main.

Tant pis, l’histoire n’en est que plus divertissante ; quant au champagne, vous pourrez le boire à ma santé.

Durant quelques mois — depuis que je suis sorti du coma et jusqu’à mon arrestation — est apparue dans ma vie une phrase qui s’est vraiment mise à m’énerver.

Je l’entendais souvent, et elle me soufflait à peu près ceci : « Des choses dingues se passent autour de toi, comme au cinéma. Tu dois tout filmer et en faire un documentaire. Il faut le faire. Il le faut. Fais-le. »

Et j’avais très envie de dire : « Ah, fichez-moi la paix, on est déjà en tournage, oui, on tourne. » Mais il ne fallait pas — tout devait être tenu rigoureusement secret.

En fait, dès l’hôpital, nous avons décidé que le « Novitchok », l’empoisonnement, l’hospitalisation, les gardiens, tout ce qui arrivait était trop fou pour ne pas être filmé. Et bien que je ne supporte pas le format « Vous faites tout comme vous l’aviez prévu, tout ce que vous avez à faire, et nous, nous vous suivons simplement avec une caméra, nous filmons », j’ai décidé que ça valait la peine d’essayer. Ioulia a soupiré et a accepté elle aussi. Nos enfants ne pouvaient pas y couper.

Alors on a commencé à filmer. Au début, c’était Pevtchikh [Maria Pevtchikh, journaliste d’investigation russe, l’une des animatrices de Navalny LIVE sur YouTube, NDLR], avec seulement son iPhone. Puis nous avons rencontré par hasard un jeune réalisateur, Daniel Roher, qui préparait initialement un film sur Christo Grozev [journaliste d’investigation bulgare, qui a notamment enquêté sur l’affaire Skripal pour le site Bellingcat, NDLR] et a fini par faire un film sur nous. Quoi qu’il en soit, on a tout filmé. Ma convalescence et ma guérison. Et le début du thriller, avec Christo, lorsque a commencé notre enquête et qu’on a ensuite démasqué la bande d’empoisonneurs du FSB. Et aussi quand j’ai appelé mes tueurs.

On nous a filmés en train de filmer Un palais pour Poutine. Et ainsi de suite.

L’équipe de tournage s’est trouvée près de moi pour la dernière fois quand, au moment du contrôle aux frontières, des individus en uniforme m’ont dit : « Venez. »

Et maintenant, j’ai deux nouvelles. Une mauvaise et une bonne.

La mauvaise : la bibliothèque de la prison IK-2 n’est pas abonnée à HBO Max, qui diffusera le film.

La bonne : le film est prêt, et vous le verrez certainement avant moi. La première mondiale aura lieu très bientôt, après quoi j’espère que vous irez le voir.

Bref, faites-vous votre idée et n’hésitez pas à me dire ce que ça donne. Je suis terriblement curieux, vous comprenez bien 😉

17 janvier

Il y a tout juste un an, je suis rentré chez moi, en Russie.

Je n’ai pas pu faire un pas dans mon pays en homme libre ; on m’a arrêté avant même le contrôle aux frontières.

Le héros d’un de mes livres préférés, Résurrection de Léon Tolstoï, déclare : « Oui, de nos jours, en Russie, le seul endroit convenable pour un honnête homme est la prison. »

C’est bien dit, mais c’était faux à l’époque, et ça l’est encore plus aujourd’hui.

Des gens honnêtes, il y en a beaucoup en Russie — des dizaines de millions. Ils sont même beaucoup plus nombreux qu’on veut bien le croire.

Et ce ne sont certainement pas ces gens honnêtes qui effraient le pouvoir — abominable à l’époque, et encore plus aujourd’hui —, mais ceux qui n’ont pas peur. Plus exactement : ceux qui ont peur, peut-être, mais qui bravent leur peur.

Ils sont très nombreux aussi — nous les rencontrons sans cesse en différents lieux : des meetings aux médias restés indépendants. Et même ici, sur Instagram. J’ai lu récemment que des employés du ministère de l’Intérieur avaient été licenciés pour avoir « liké » mes posts. Ainsi, dans la Russie de 2022, même un « like » peut être une manifestation de courage.

Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

C’est là que réside l’essence de la politique par-delà les époques : le petit tsar, désireux de s’arroger un pouvoir autocratique et sans contrôle, doit effrayer les gens honnêtes qui ne le craignent pas. Et ceux-là doivent à leur tour convaincre leur entourage qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur. Les gens honnêtes sont nettement plus nombreux que les gardes du petit tsar. À quoi bon vivre toute sa vie dans la peur et, en plus, se faire dépouiller quand on peut tout arranger autrement : de façon plus juste.

Et c’est un jeu de bascule sans fin. Ou de tir à la corde : aujourd’hui vous êtes courageux, demain vous aurez peut-être légèrement pris peur. Le surlendemain, on vous aura fait une telle frayeur que vous serez découragé, puis de nouveau courageux.

Je ne sais pas du tout quand prendra fin mon voyage cosmique, ni même s’il prendra fin. On m’a appris vendredi dernier seulement qu’une autre de mes affaires pénales allait être jugée. Et une autre suit encore — celle qui fait de moi un extrémiste et un terroriste. Je suis donc un de ces « cosmonautes » qui ne comptent pas les jours qui les séparent de la fin du voyage. Qu’est-ce qu’on peut compter ? Des gens ont même fait vingt-sept ans de prison. Mais si je me retrouve dans cette équipe de cosmonautes, c’est justement parce que j’ai fait de mon mieux pour tirer ce bout de la corde. J’ai tiré de ce côté-ci ceux qui, parmi les honnêtes gens, ne veulent pas ou ne peuvent plus avoir peur.

Je l’ai fait, je ne le regrette pas une seconde et je vais continuer.

Et après avoir purgé ma première année de prison, je veux dire à tout le monde exactement ce que j’ai crié aux personnes rassemblées devant le tribunal lorsqu’on m’a embarqué dans le fourgon : ne craignez rien. C’est notre pays et nous n’en avons pas d’autre.

Notre seule crainte devrait être de laisser piller notre patrie par une bande de menteurs, de voleurs et d’hypocrites. D’abandonner sans combattre, de plein gré, et notre avenir et celui de nos enfants.

Un grand merci à tous pour votre soutien, que je sens.

Et plus généralement, je voudrais dire que l’année a passé extrêmement vite. À croire qu’hier encore je prenais l’avion pour Moscou, or j’ai déjà fait un an de prison. C’est vrai ce qu’on écrit dans les livres scientifiques : le temps s’écoule à une vitesse différente sur Terre et dans l’espace.

Je vous aime tous et vous embrasse.

20 janvier

Zut. Je suis en train d’écrire ce post et je brûle, je meurs d’envie de voir ce sur quoi j’écris.

Mais ma seule chance d’en voir une version satisfaisante serait que quelqu’un fasse des cartes postales comme celles-ci et me les envoie en prison.

De toute façon, vous saviez déjà que nous sommes magnifiques et que Poutine est un voleur et un menteur. Mais une preuve supplémentaire ne fait pas de mal, n’est-ce pas ?

Voici 500 PHOTOGRAPHIES DOCUMENTAIRES prises dans le palais de Poutine, dont je vous ai parlé il y a un an. Tout s’y trouve confirmé, jusqu’à la barre de pole dance dans le club de strip-tease.

De plus, nous prouvons une fois encore, documents à l’appui, que c’est le palais de Poutine — des entreprises publiques continuent de payer pour tout. En prime, une description détaillée des bâtiments de la propriété de Poutine, où il dispose, en particulier, d’une « salle pour les cérémonies teppanyaki ».

Il y a un an, vous nous avez aidés. Vous n’avez pas seulement démoli la censure, vous l’avez piétinée et réduite en poussière. Tout le monde a vu l’enquête sur le palais et la propagande a dû encore mentir avec acharnement pendant six mois pour sauver tant soit peu l’image du « papy de l’aqua-discothèque ».

Faisons de notre mieux cette fois encore. C’est important que chacun participe : posts, reposts, stories, TikTok. Montrez-le à votre grand-mère. Bref, regardez par vous-mêmes et faites passer à tout le monde ! 💪

26 janvier

Flash info : je suis maintenant un terroriste à part entière. À savoir que, depuis hier, j’ai officiellement intégré la liste des terroristes.

Je ne suis pas étonné le moins du monde. Et vous savez pourquoi ?

Parce que j’ai été étonné hier et avant-hier à la lecture des nouvelles, en apprenant que des hommes de main du gouverneur Kadyrov (un homme exerçant une fonction civile et dont les attributions excluent qu’il commande des personnes en uniforme, et plus encore qu’il puisse arrêter qui que ce soit) avaient enlevé la femme d’un juge fédéral à Nijni Novgorod et l’avaient traînée, pieds nus, dans la neige pendant que son mari criait par téléphone au FSB, en vain : « On est en train d’enlever quelqu’un. »

Par la suite, Kadyrov lui-même est allé jusqu’à écrire sur les réseaux quelques messages ainsi formulés : « Toute cette famille sera soit derrière les barreaux, soit sous terre. »

Et j’ai lu tout ça en répétant : « Mince, ce truc est incroyable », notamment parce que, en ce moment même, se tient un procès pénal contre moi, m’accusant d’avoir dit au juge la phrase : « Vous avez complètement perverti le droit pénal. » Je n’ai fait que tenir ces propos, je n’ai enlevé personne et n’ai traîné personne dans la neige. Mais : cela relève du pénal. Car je suis un terroriste. On peut le voir à mes yeux. On peut l’entendre à ma voix. Donc je dois figurer sur la liste.

Poutine, avec son palais à 100 milliards de roubles, est un fonctionnaire honnête et discret. Son attaché de presse, avec sa montre à 37 millions de roubles au poignet, est un compagnon digne de foi et estimable. Ceux qui, en Tchétchénie, enlèvent, torturent et tuent des gens au vu de tous sont des serviteurs de l’État ordinaires, rémunérés selon la grille des salaires.

Que puis-je être dans ce système ? Seulement un terroriste. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?

P.-S. Dans le carrousel d’Instagram se trouvent quelques photos de ceux qui ont été déclarés terroristes hier, en même temps que moi. Regardez-moi ces visages féroces et assoiffés de sang 😉

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie


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